Les mots pour le dire : Jean-Norton Cru, du témoignage à l’histoire


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Auteur: Christophe PROCHASSON

Ouvrage: Les mots pour le dire

Année: 2001

L’Histoire, les historiens et la société

 

Est-il licite d’associer la culture de guerre telle qu’elle peut être définie au
cours du premier conflit mondial à un moment historiographique1 ? Dès 1915,
les hostilités donnèrent lieu à une production éditoriale, encadrée par des structures
vite reconstituées ou entièrement nouvelles, prétendant nourrir à plus ou
moins longue échéance une histoire de la guerre dont la dénomination ne pouvait
encore être stabilisée. On sait que les prévisions de brièveté avaient dû
refluer au fur et à mesure des mois qui s’écoulaient. Il fallait désormais s’installer
dans un provisoire durable qui ne devait pas exclure d’en faire l’histoire alors
même que les événements n’étaient pas achevés. Il fallait aussi prévoir que la
« guerre de 1914 », puis « de 1914-1915 » et bientôt « de 1914-…», en tout état de
cause reconnue comme «grande guerre » dès 19152, attirerait un jour des historiens
en nombre. Professionnels ou non, militaires ou civils, essayistes ou universitaires,
quelques historiens commencèrent un premier travail de
classification et d’épuration du matériau qui étaierait l’histoire de demain.
Témoignages en nombre, rapports et enquêtes officiels, archives de l’État et des
institutions, traces matérielles et oeuvres d’art pouvaient faire l’objet de collections
systématiques, comme tentaient d’en constituer les époux Leblanc, industriels
frappés par l’événement tout en restant les héritiers directs d’un
XIXe siècle collectionneur.
Affolés par une telle profusion de sources – car en ce moment extrême de
la conscience historique moderne, tout semble pouvoir donner matière à histoire
–, certains voulurent consacrer une partie de leur temps à un gigantesque
travail de classement. Cette entreprise concerna au premier chef le témoignage.
Aux fins de ne point trahir la vérité du jour, il convenait de hiérarchiser, de
répudier ou d’accepter, en fonction de critères qu’il était nécessaire d’expliciter.


1. Merci aux premiers lecteurs de l’article : Jean-Jacques Becker, Stéphane Audoin-Rouzeau, Jean-François Chanet, Anne Rasmussen et Leonard V. Smith.
2. Vivi PERRAKI, «Du non-dit au cliché : les avatars de Grande Guerre et de Guerre mondiale », Mots. Les langages de la politique, n° 24, septembre 1990, p. 5-18.


On pourrait sans doute s’interroger sur les motivations personnelles qui poussèrent
ces esprits à entreprendre une telle tâche frappant singulièrement notre
regard imprégné des lectures de Borgès ou de Pérec. L’oeuvre monumentale de
Jean-Norton Cru, la plus achevée dans ce genre, pourrait s’apprécier à cette
aune anachronique. Elle nous livrerait peut-être le secret d’une psychologie
déroutée par la guerre et réfugiée à jamais dans un ressassement productif mais
pathologique. Nous y lirions ainsi les traces probables de l’un de ces traumatismes
qui retiennent aujourd’hui l’attention des historiens de la Grande
Guerre3. Mais ce serait là, sans doute, s’aventurer sur un terrain trop incertain.
Il ne sera donc tenu compte ici que des formes de la manifestation de ce qui put
être une blessure de guerre mais qui relève aussi d’une démarche intellectuelle
que partagèrent bien des historiens.

 

 

TÉMOINS ET TÉMOIGNAGES
Jamais avant la Première Guerre mondiale, la question du témoignage ne
prit la dimension sociale qu’elle acquit alors. Qu’elle ait revêtu par tradition un
fort contenu spirituel, notamment au travers du martyr chrétien, ou qu’elle ait
nourri la réflexion des juges, facilita peut-être son émergence comme clé fondamentale
d’une histoire à construire. Dès le début du conflit, Charles Petit-
Dutaillis, alors recteur de l’académie de Grenoble, demanda aux instituteurs
de son ressort de consigner par écrit les événements qu’ils étaient en train de
vivre et qu’ils estimaient dignes d’être relevés. Par une circulaire du 3 mai
1915, le directeur de l’Enseignement supérieur demandait à son tour aux
sociétés savantes, comités départementaux de l’histoire de la Révolution, recteurs
d’académie et professeurs d’université, de mobiliser les instituteurs
comme l’avait fait Petit-Dutaillis. Il leur recommandait « expressément de n’accueillir
que des renseignements rigoureusement contrôlés », car il ne s’agissait
pas « de laisser s’établir des légendes », ni des « mots historiques inventés »4. Les
historiens de la guerre identifièrent assez aisément la place ambiguë du
témoin, tout à la fois nécessaire et redoutable. Comment en effet traiter du
témoignage délicatement pris entre les exigences de l’histoire scientifique à
laquelle on appelait depuis le dernier quart du XIXe siècle et l’authenticité,
même brouillée, du souvenir ou ce que l’on désignerait aujourd’hui comme
mémoire ? La polémique sur les origines de la guerre, et donc sur les responsabilités
de celle-ci, ayant pris une importance considérable dès les premières
semaines du conflit, comme les controverses nées des atrocités commises par


3. Des archives personnelles de Jean-Norton Cru, il nous reste surtout sa bibliothèque personnelle, composée de très nombreux livres annotés mais peu de documents susceptibles de répondre aux questions que les historiens peuvent se poser sur sa personnalité.
4. Revue historique, mai-juin 1915, p. 420. Voir Jean-Jacques BECKER, Mil neuf cent quatorze : comment les Français sont entrés dans la guerre : printemps-été 1914, Paris, Presses de la FNSP, 1977.


les soldats allemands sur les populations civiles belges et françaises, firent de la
qualité du témoignage un impératif absolu5. Dans la guerre politique, qui
accompagnait le choc des armées, la dénonciation du mensonge constituait un
moment fort. En conséquence, son dévoilement et par contrecoup le caractère
irréfutable des témoignages mobilisés au service de la cause ou de la thèse
défendue, participaient de l’efficacité la plus recherchée. Pour ce faire, il
convenait d’énoncer les règles permettant d’établir le « bon témoignage » et de
récuser, sans pitié, les témoignages douteux. L’exigence scientifique et morale
se combinait ainsi harmonieusement avec la nécessité politique.
Du bon témoignage
Le témoin d’histoire n’a pas le même statut que le témoin en justice. Sa
parole est « bien plus qu’un message informatif ». Elle possède « une réflexivité
politique » et une dimension morale6. Il n’en demeure pas moins que les deux
formes testimoniales partagent une même définition minimale que j’emprunte
à Renaud Dulong : « tout compte rendu certifié par l’expérience de son auteur »
constitue un « témoignage »7. On comprendra que l’oeuvre de Jean-Norton Cru
puisse constituer « une page importante dans l’histoire théorique du témoignage
». Ce « témoin de témoins », qui reprit à son compte le « requisit des
magistrats vis-à-vis d’un témoin oculaire : faire la preuve qu’il raconte ce qu’il
a vu »8, ne fut pourtant pas le seul de son espèce même s’il fut sans doute le critique
le plus sévère. Son ouvrage, Témoins, publié en 1929, n’en occupa pas
moins le centre des controverses autour du témoignage de guerre durant tout
l’hiver 1929-1930. Les admirations le disputèrent aux haines que cet auteur
indépendant, ayant émigré aux États-Unis pour devenir professeur à Williams
College dans le Massachussets à partir de 1908, avait allumées en s’en prenant
aux valeurs littéraires les plus sûres. Sa conception du témoignage lui valut
quelques répliques cinglantes comme celle de l’une de ses cibles favorites,
Roland Dorgelès, écrivant dans les Nouvelles Littéraires : « Ce que M. Cru inaugure,
c’est, en somme, la critique selon saint Thomas. Ce qu’il n’a pas vu, il le
nie. Il le nie obstinément, aveuglément. Il sait mieux que nous ce qui se passait
dans notre propre tranchée, reprend les artilleurs, dément les sapeurs du


5. Stéphane AUDOIN-ROUZEAU, L’enfant de l’ennemi 1914-1918, Paris, Aubier, 1995 et John
HORNE, Alan KRAMER, German Atrocities 1914. A History of Denial, New Haven,Yale University Press, 2001.
6. Renaud DULONG, Le Témoin oculaire. Les conditions sociales de l’attestation personnelle, Paris, Éditions de l’EHESS, 1998, p. 16. Se reporter aussi à Michael POLLACK avec Nathalie HEINICH., «Le témoignage », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 87, juin 1986, p. 75-92, ainsi qu’à Annette WIEVIORKA, L’Ère du témoin, Paris, Plon, 1998. Pour la guerre de 1914, voir plus particulièrement : Gérard CANINI, Mémoire de la Grande Guerre. Témoins et témoignages, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1989 ainsi que les pages consacrées à ce sujet dans Stéphane AUDOIN-ROUZEAU et Annette BECKER, 14-18. Retrouver la Guerre, Paris, Gallimard, 2000, p. 50-58.
7. R. DULONG, Le témoin oculaire…, op. cit., p. 43.
8. Ibid., p. 74.


génie, contredit les aviateurs, et pousse l’aplomb jusqu’à récuser le témoignage
de Remarque comme combattant allemand »9.
S’arrêter sur le cas Norton Cru pour approcher les catégories qui gouvernent
selon lui le bon témoignage ne revient pas à le considérer comme « représentatif
», mais comme le plus propre à rendre compte des limites extrêmes
auxquelles peut tendre la critique du récit proposé par un témoin. Norton
Cru disposait de quelques habitudes professionnelles qui éclairent ses choix
sans pour autant en rendre compte dans leur totalité. Son patronyme, participe
passé du verbe croire, le prédisposait-il inconsciemment à travailler sans
cesse les catégories du doute ? Ses origines protestantes l’encouragèrent-elles
à entretenir avec la vérité un rapport spécifique10 ? Son métier de professeur
de littérature et de langue le poussait-il (mais comment ?) à une vigilance particulière
lorsqu’il s’agissait de penser les rapports entre littérature et vérité ?
Toujours est-il que cet ancien combattant de la Grande Guerre, né en 1879
d’une mère anglaise et d’un père français pasteur ardéchois, mobilisé en 1914
et ayant passé les trois premières années du conflit sur le front avant de devenir
interprète auprès des armées britanniques puis américaines à partir de
février 1917, commença à rassembler et à lire les témoignages sur la guerre,
publiés dès 1915, au cours de l’année 1916. Poussé par sa famille à rédiger ses
propres souvenirs, il préféra se livrer à ce qu’il définit lui-même comme une
entreprise scientifique : analyser les témoignages écrits sur la guerre. Il sélectionna
250 auteurs et 300 volumes publiés entre 1914 et 1928 puis commença
en 1923 un énorme travail de critique qui déboucha sur la célèbre publication
de 192911.
Pour Norton Cru, l’enjeu que recouvre la question du témoignage de
guerre est proprement formidable. Sa démarche ne s’apparente nullement à
celle de l’historien érudit, même s’il en partage souvent les pratiques et s’il
conçoit que son travail doive d’abord servir aux historiens du lendemain. Mais
il aspire à beaucoup plus. De la qualité du témoignage sur la Grande Guerre
dépend ni plus ni moins que « la destinée future de l’humanité »12. Les insuffisances
de la « science du témoignage » de son temps (Cru n’est pas sans bien
connaître les travaux des psychologues sur la question), qui inverse souvent les


9. Roland DORGELES, «Monsieur Cru ou la critique selon St. Thomas», Nouvelles Littéraires,
11 janvier 1930, cité par Leonard V. SMITH, «Jean Norton Cru, lecteur des livres de guerre », Annales du Midi. Revue de la France méridionale, t.112, n° 232, octobre-décembre 2000, p. 517.
10. Cette thèse est défendue par Leonard Smith (même si nous ne savons rien de précis quant au rapport au protestantisme qu’entretenait ce fils de pasteur) pour qui la démarche de lecteur de
Cru « signifiait remplir une obligation séculière, mais à sa manière profondément religieuse, de témoigner de la vérité devant ses compatriotes devant la postérité » : L.V. SMITH, art. cit., p. 520.
11. Pour tous les éléments biographiques, se reporter au livre de Norton Cru qui peut se lire
aussi comme un livre de souvenirs en creux : Jean-Norton CRU, Témoins. Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, Paris, Les Étincelles, 1929, rééd., Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1993.
12. J.-N. CRU, «Le témoin de guerre », Le Crapouillot, août 1930, p. 20.


rôles entre « bons » et «mauvais » témoins, ont pour conséquence d’interdire
l’accès à une connaissance correcte de la guerre. Cette méconnaissance
contient en germe le péril d’une autre guerre.
Quand Jean-Norton Cru livre, en tête de son ouvrage, des informations
biographiques le concernant (à l’exclusion toutefois d’un portrait psychologique),
c’est aux fins de respecter l’un de ses propres critères qui font le bon
témoignage. Ce dernier ne peut émaner d’un anonyme. Il faut connaître du
témoin tout ce qui permettra d’éclairer la teneur de son témoignage : son expérience
de la guerre, en tout premier lieu, naturellement (les fonctions, le grade,
l’unité, la durée de séjour au front, etc.) ; mais aussi dans la mesure du possible,
la date de sa naissance et, quand il y a lieu, celle de sa mort, ses origines
familiales, ses études, ses diplômes, sa profession. C’est le témoin qui fait le
témoignage et non l’inverse. La déclinaison de son identité et de sa biographie
vient valider la relation testimoniale que l’on entreprend. Norton Cru est ainsi
à l’origine d’une prosopographie qui guida et guide encore bien des études
d’historiens. Ses informations résultant du croisement de sources secondaires
(il ne put aller à la source des états civils par exemple), Norton Cru en souligne,
quand il le faut, les contradictions, comme dans le cas de la date de naissance
de Barbusse, ou les silences.
Telle est la méthode de travail. Il convenait ensuite d’expliciter les choix.
Ceux-ci devaient répondre à l’objectif du livre que Jean-Norton Cru présentait
en ces termes:
« Ce livre a pour but de donner une image de la guerre d’après ceux qui l’ont vue de plus
près ; de faire connaître les sentiments du soldat, qui ne sont pas des sentiments acquis par
imitation ou par influence, mais qui sont sa réaction directe au contact de la guerre. Il a pour
but de faire connaître toute une littérature, toute une classe de témoignages, une attitude
d’esprit, une foi, un idéal, l’âme secrète de cette franc-maçonnerie des poilus, toutes choses
inconnues, ou plutôt, et ce qui est pire, mal connues et méconnues »13.
Dès lors ne pouvaient être sélectionnés que les récits provenant d’auteurs
ayant séjourné sur le front et dans des conditions leur ayant permis d’avoir une
connaissance directe de ce qu’ils relataient. Ainsi ne retient-il pas les témoignages
d’auteurs dont le grade est supérieur à celui de capitaine. Dès que le
témoin s’éloigne du récit de sa propre expérience, par exemple sous l’influence
de lectures ultérieures ou de légendes qui viennent troubler son récit personnel,
il perd de sa fiabilité : « Ces quelques citations prouvent de la façon la plus
irrécusable que l’auteur a raconté les faits non d’après ses notes du front, mais
d’après ses lectures ou d’après le folklore de l’arrière, celui de la période
octobre 1914-mai 191514. » Il fait les mêmes reproches à tous ceux qui abdiquent
leur autonomie intellectuelle, pensant, hélas, mieux servir les historiens


13. J.-N. CRU, Témoins…, op. cit., p. 13.
14. Recension d’Adrien Bertrand, La victoire de Lorraine. Carnet d’un officier de dragons, Paris et Nancy, Berger-Levrault, 1915 : ibid., p. 91.


de demain en conférant à leur propos une portée générale dont le témoignage
individuel serait dépourvu. C’est précisément le contraire que soutient Norton
Cru tout au long de son livre. Le témoignage n’a de valeur que s’il est authentifié
par la présence littéraire du témoin.
Cette condition de production du témoignage constitue l’un des éléments
de validation. Elle n’en est pas la seule. Viennent ensuite des qualités internes
et associées à la personne même de l’auteur. La première tient à la dimension
littéraire du texte. À cet égard, la position de Norton Cru est plus nuancée
qu’il n’y paraît de prime abord. S’il semble en effet repousser la « littérature »
(qu’il distingue du roman) de l’horizon du témoignage, car la recherche des
« effets » éloigne l’auteur du souci qu’il doit avoir de rapporter les faits dans
leur exactitude la plus absolue, il n’en sait pas moins recourir à des catégories
propres à une appréciation esthétique pour louer certains témoignages15.
Ayant d’emblée récuser la poésie et le théâtre («On pourrait cependant y
glaner des impressions de guerre, mais comme la part de la littérature y est
plus grande que la part de renseignement documentaire, les inconvénients de
l’admission de la poésie sont plus grands que ses avantages »16), il ne s’en
montre pas moins sensible à la part « littéraire » d’une oeuvre pour valider ou
exclure un auteur.
Les exemples sont nombreux. Pour condamner un récit : « Le style est proprement
apocalyptique, c’est dire qu’il est le plus mal adapté à la peinture de la
guerre (en dépit de ceux qui ont usé et abusé du terme « apocalyptique » en
parlant de la guerre ; noter l’absence de ce mot chez Genevoix, Lintier, Pézard,
Pinguet, Dongot… tous les meilleurs) »17 ; ou pour en nuancer la qualité : « Les
idées justes, originales abondent dans le livre, bien que trop souvent mal
exprimées18 » En général, l’enflure, l’outrance, l’héroïque (« Les pages sur
Verdun (p. 202-240) sont bien trop héroïques »19), tout ce qui trahit une
volonté démonstrative appuyée sur le sang, l’obscène, l’horreur, etc., est discrédité
par Norton Cru dont le système révèle une véritable « hantise de l’exagération
» qui le rend parfois « difficile à vivre, pour ne pas dire terrifiant »20. Le
«meilleur témoignage de médecin », celui de Max Deauville, mérite toutes les
louanges précisément parce qu’il est « sain, honnête, sans outrance », écartant
le « sensationnel », le « morbide », le « sadisme »21, dont les seuils chez Norton
Cru sont difficiles à rétablir tant ses arrêts dépendent des circonstances de la
formulation et d’inévitables préjugés dont il faudrait encore être en mesure de


15. Daniel SHERMAN, The Construction of Memory in Interwar France, Chicago, University of Chicago Press, 1999, p. 17-29.
16. J.-N. CRU, Témoins…, op. cit., p. 11.
17. Recension de Jacques d’Arnoux, Paroles d’un revenant, Paris, Plon, 1925 : ibid., p. 86.
18. Recension de Henry de Bernadotte, Les chemineaux de l’Orient, Paris, Albert Messein, 1921 : ibid., p. 88.
19. Recension de Louis Botti, Avec les zouaves, Paris, Berger-Levrault, 1922 : ibid., p. 94.
20. R. DULONG, Le témoin oculaire…, op. cit., p. 88.
21. Recension de Max Deauville, Jusqu’à l’Yser, Paris, Calmann-Lévy, 1917 ibid., p. 118.


restituer la généalogie. Si l’humour peut avoir sa place (n’est-il pas inscrit dans
le registre des passions humaines ?), il reste dans le cadre d’une stricte définition
qui, elle aussi, condamne l’excès, duquel il ne doit pas s’échapper au
risque d’épuiser la valeur du témoignage avant même de l’abîmer par le mauvais
goût qu’il traduirait :
« Il y a diverses sortes d’humour. Celui dont Giraudoux et Mac Orlan usent et abusent
dans leurs souvenirs de guerre est illégitime, faux, révoltant. Il consiste à présenter la guerre
comme une grosse plaisanterie, une farce grotesque qu’il ne faut pas prendre au sérieux. Ces
auteurs laissent croire que sous les obus ils n’ont jamais quitté leur sourire pincé ou leur physionomie
gouailleuse, que l’angoisse n’a pas trouvé place dans leur âme. Quant à l’angoisse
des camarades, c’est une grimace qu’ils notent pour l’ajouter aux autres drôleries »22.
Norton Cru a l’occasion de le formuler ailleurs dans son livre : «La guerre est
un phénomène trop redoutable pour que le persiflage soit de mise à son égard »23.
À l’inverse, le style littéraire d’une oeuvre de témoignage peut la servir :
lorsqu’il combine, en une alchimie assez mystérieuse que Norton Cru juge
possible, des qualités de sobriété et de concision avec le « vivant », le « coloré » et
l’« évocateur »24, toutes catégories renvoyant à son univers professionnel de
professeur de littérature. Cette esthétique de la mesure, régie par le balancement
tranquille du « ni trop, ni trop peu », commande l’ensemble des appréciations
littéraires de Norton Cru. Cette phobie de l’outrance répond à une
préoccupation constante. Ancrer l’histoire de la guerre au socle de faits certifiés
et crédibles.Toute démesure, excédant les frontières sages d’un récit véridique,
quand bien même celui-ci traduirait une expérience réellement vécue,
introduirait les germes dévastateurs du doute. On lit, sous-jacent aux normes
du « bon témoignage » dessinées par Jean-Norton Cru, cette règle générale qui
affirme que lorsque le témoignage rend compte d’une expérience extravagante,
il convient que celui-ci fasse place à l’ordinaire des choses aux fins de la
certifier. Car au moindre vacillement, que provoquerait une relation frelatée,
c’est l’ensemble même de l’expérience de la guerre, telle qu’elle était narrée
par ceux qui l’avaient vécue, qui risquait de se trouver mis en cause.Tout se
passe comme si Norton Cru anticipait les mécanismes propres au négationnisme
né dans les années 1950 du constat avéré de contradictions et d’outrances
inscrites dans certains témoignages d’anciens déportés. Il n’est guère
surprenant de constater que Paul Rassinier s’est appuyé sur l’exemple de Cru
dans les premières pages de son livre fondateur Le Mensonge d’Ulysse25.
La littérature reste toujours un agent perturbateur susceptible de fragiliser la
sincérité de l’auteur et de conduire à la mise en cause de son témoignage. Celle-ci,


22. Ibid., p. 108.
23. Ibid., p. 121.
24. Recension de Pierre Louis Georges Bréant, De l’Alsace à la Somme, Paris, Hachette, 1917 : ibid., p. 99.
25. Cf. Florent BRAYARD, Comment l’idée vint à M. Rassinier. Naissance du révisionnisme, Paris, Fayard, 1996.

comprise sans doute comme «mauvaise littérature », fait toujours plus ou moins
peser le doute de la corruption sur l’authenticité voire la sincérité de l’expérience
relatée. Norton Cru en fournit une démonstration dans la critique qu’il fait de la
préface dont Henry Bordeaux a doté l’ouvrage de Charles Delvert :
« Il est intéressant de voir ce que Bordeaux a fait de cette merveille de description réaliste et
spontanée. L’aspect de la tranchée est atroce devient “dans nos tranchées le spectacle est déjà tragique”; par place,des mares de sang devient “par place de larges mares de sang violet et gluant restent figées” ; sur le parados, dans le boyau des cadavres raidis couverts d’une toile de tente devient
“dans le boyau au milieu du passage, sur le parados, au grand soleil, des cadavres gisent, raidis dans leurs toiles de tente sanguinolentes” ; la phrase sur la plaie du cadavre est supprimée, remplacée quatre lignes plus loin par cette création : “au milieu de ces horribles tas s’étale une chemise toute blanche et dégouttante de sang rouge”. Après pas une égratignure, Bordeaux coupe: il ne va pas dire au public que c’est un 75 qui a tué le pauvre petit fourrier. Le mot rech- coupé par l’obus, il l’écrit tranquillement recherchés » 26.
Un bon témoignage est donc un récit précis qui n’occulte pas la moindre
partie des informations qu’il est en mesure de livrer. Au risque d’être affaibli dans
sa totalité. Norton Cru reproche ainsi à plusieurs auteurs d’avoir pris un luxe de
précautions inutiles avec la censure en ne dévoilant pas les lieux dans lesquels se
déroulent les actions qu’ils rapportent. L’auteur de Témoins est un réaliste : les
mots doivent s’accorder aux choses et ne point tricher avec elles. Il n’est point
d’autres conceptions du langage qui vaillent comme vecteur de vérité.
Ces quelques critères permettent de reconstituer une échelle d’appréciation à
laquelle étalonner tous les témoignages. Malgré quelques hésitations, les choix de
Norton Cru se veulent définitifs : «Une fois qu’il a décidé qu’un témoignage était
le bon, il le sacralise ; s’il a décidé qu’il n’était pas bon, il le renvoie dans le
néant»27. La méthode de travail qu’il suit et qui, si on l’en croit, le pousse à lire et
à relire plusieurs fois les mêmes textes comme pour mieux se les approprier (il
affirme avoir lu Ma pièce de Lintier six fois et Sous Verdun de Genevoix, dix
fois28), contribue à garantir une telle rigueur. Elle le conduit aussi à élever un système
de valeurs qui autorise un jeu de références internes. Le comparatisme est sa
méthode. Les témoins sont appréciés les uns par rapport aux autres, certains
portés à l’état d’une quasi-perfection, d’autres enfouis sous les couches de son
indignation. Ainsi s’oppose le «génie» de Genevoix à la «malhonnêteté» de
Barbusse. Le premier a su conjuguer les qualités d’observation avec celles d’une
narration tout à la fois exacte et de grande qualité littéraire :
« Quelles sont donc ces qualités de narrateur que je n’ai pas craint d’appeler le génie de
Genevoix ? Il a su raconter sa campagne de huit mois avec la plus scrupuleuse exactitude, en s’interdisant tout enjolivement dû à l’imagination, mais cependant en ressuscitant la vie des événements et des personnes, des âmes et des opinions, des gestes  et des attitudes, des parole et des conversations. Son récit est l’image fidèle d’une vie qui fut vécue, comme un bon roman est l’image d’une vie fictive mais vraisemblable. Aucun récit de guerre ne ressemble plus à un


26. J.-N. CRU, Témoins…, op. cit., p. 125.
27. Jean-Jacques BECKER, «Récits de la guerre de 1914», L’Histoire, n° 172, décembre 1993, p. 74.
28. J.-N. CRU, Témoins…, op. cit., p. 6.

roman, si bien que certains critiques se sont demandé dans quelle mesure l’imagination avait
aidé à romancer la réalité. Il n’en est rien ; si ces critiques avaient vécu la vie du front, ils l’auraient reconnue chez Genevoix, sans transposition ; s’ils avaient su appliquer au texte l’appareil
critique de vérification dont je me sers et qui appliqué à d’autres oeuvres n’en a laissé que des ruines, ils auraient vu que Genevoix sort de l’épreuve réhabilité de tout soupçon. Ces
dialogues si nombreux, qui ne peuvent pas avoir été notés en sténographie et que l’on pourrait déclarer fictifs, sont en réalité une de ces réussites merveilleuses qui font penser  au génie.
Comparez-les aux dialogues des romans de guerre, évidemment artificiels, comparez-les aux quelques dialogues des souvenirs et vous trouverez ceux de Genevoix savoureux dans leur simplicité, exempts d’effort et d’esprit littéraires, adaptés aux personnages, poilus, civils ou officiers. Genevoix est doué d’une mémoire auditive qui lui a permis de retrouver les mots typiques de chaque individu, son accent, sa manière de discuter, tout son tempérament enfin qui se faisait jour dans ses paroles. Aucun écrivain de l’avant ou de l’arrière n’a su faire parler les poilus avec un réalisme d’aussi bon aloi, un réalisme qui ne les idéalise pas plus qu’il ne les avilit. Verba volant… et l’on pourrait croire que les paroles vraies des poilus sont perdues à jamais faute de phonographes placés dans une niche du parapet. Mais au 106e leurs paroles impressionnèrent l’esprit spécialement doué d’un lieutenant qui sait les reproduire à temps, non pas dans leur mot à mot, mais dans la vérité essentielle de leur vocabulaire, de
leur accent, de leur esprit. Nous autres combattants, nous avons une mémoire auditive qui ne nous permet pas de ressusciter les conversations comme Genevoix, mais qui nous rend capables de constater qu’elles sonnent vrai »29.
À l’inverse, Henri Barbusse, dans ses trois oeuvres où la guerre est présente,
Le feu, Clarté et Les enchaînements, a manifesté une rouerie de littérateur, avide
d’effets et peu soucieux de vérité. Car, selon Norton Cru, il n’est qu’une seule
route vers celle-ci, qui ne peut en aucun cas être atteinte par les voies détournées
d’un récit qui n’en rendrait pas compte sans médiation. Des récits de Barbusse
émane le sentiment d’être dupé par des moyens artificiels dépourvus de toute
espèce de sincérité30.Truqueur, Barbusse n’avait retenu de la guerre que l’horreur
la plus apparente alors même que Norton Cru ne cesse de soutenir que les
blessures les plus épouvantables résultèrent de l’épreuve psychique : «Barbusse,
plus que personne, a usé et abusé de l’horreur anatomique. Il a mis à la mode
cette façon de peindre la guerre, trop peu psychologue et trop peu renseigné sur
le poilu pour comprendre que l’enfer des soldats est avant tout un enfer des
idées : l’appréhension de l’attaque, le calcul des probabilités de mort, l’angoisse
morale […]»31. Son irritation est d’autant plus grande que depuis 1917, un
article de foi, assez largement répandu, faisait du Feu le témoignage le plus puissant
et le plus original sur la guerre. Le triomphe de librairie l’avait imposé au
détriment d’oeuvres demeurées obscures et qui, selon Norton Cru, dévoilaient
davantage ce qu’avait été l’expérience de la guerre.


29. Ibid., p. 145-146.
30. Il n’est pas sans intérêt de rapprocher la lecture faite par Jean-Norton Cru de celle d’Edmond Rostand. L’ordre des valeurs y est inversé comme le révèle une lettre non datée que celui-ci adresse à Barbusse : « J’admire le Feu parce que c’est un poème. Un grand poème tumultueux et admirablement ordonné. Il y a là ce que j’aime le plus au monde : le détail innombrable, et qui ne papillote pas.
La minutie n’est possible qu’avec le souffle et le mouvement épique. Visionnaire et inspiré – vous êtes les deux. » copie d’une lettre d’Edmond Rostand à Henri Barbusse, Bibliothèque Nationale, Département des manuscrits, NAF 16535, fonds « Lettres adressées à Henri Barbusse », f.381.
31. J.-N. CRU, Témoins…, op. cit., p. 161.


Jean-Norton Cru n’est pas le seul à élaborer alors des règles devant présider
au bon témoignage par l’examen des innombrables récits de guerre. Son
originalité est à nuancer par rapport à d’autres critiques qui tentent d’exercer,
alors même que la guerre n’est pas encore achevée, une vigilance nécessaire à
l’histoire de demain. Il est peu douteux néanmoins que Norton Cru soit le plus
rigide. D’accord avec quelques règles communes, il les applique avec un rigorisme
qui le conduit souvent à rejeter des témoins que d’autres ont valorisés.
La comparaison entre ses appréciations et celles qu’avancent les recenseurs de
la Revue historique ou celles du bibliographe Jean Vic, met au jour la méfiance
quasi-obsessionnelle de Norton Cru. Vic, qui mêle dans sa bibliographie des
ouvrages et des textes de genres extrêmement divers, se présente comme
beaucoup moins assuré de la pertinence de ses choix que Norton Cru. Il est
vrai que son «Manuel » précède le gros livre de celui-ci d’une dizaine d’années
et qu’il ne disposait pas encore de la masse documentaire que Norton Cru put
traiter et qui lui permit d’établir son vaste système comparatiste : « Cet ouvrage
étant essentiellement objectif, on s’est efforcé de n’y exprimer, en aucune de
ses parties, des opinions personnelles. – Il renferme certainement des erreurs :
l’auteur s’en excuse comme il le doit, et acceptera avec reconnaissance les rectifications
que l’on voudra lui transmettre »32.
Dans l’univers de l’histoire professionnalisée, que Jean-Norton Cru est
bien loin d’ignorer sans toutefois y participer, la Revue historique, à l’encontre
de la Revue d’histoire moderne et contemporaine et de la Revue de Synthèse, n’interrompit
point ses livraisons durant la guerre. Dans son numéro d’avril 1915,
une rubrique « Histoire de la guerre » fut ouverte et accueillit de très nombreuses
recensions de témoignages. Elle disparut progressivement au cours de
l’année 1921. Le « bon témoin » y présente des qualités proches de celles que
retient Norton Cru: la sobriété et la méfiance pour les abus d’effets littéraires,
une esthétique de la mesure (« on y admire une langue saine et châtiée, qui ne
dédaigne pas le trait, qui sait être forte sans aucune déclamation »33), la minutie
de l’information (« Il est dommage seulement que les noms de lieux aient
été presque partout supprimés ; il ne nous est pas possible le plus souvent de
deviner quel fut le théâtre de ces exploits »34.), l’expérience directe de la guerre
(« Le récit est alerte ; il fait souvent frémir. Ce sont des impressions vécues,
document précieux pour l’historien futur de cette guerre »35.) Il n’en demeure
pas moins que la mise en oeuvre de cette grille sur des cas concrets n’aboutit
pas toujours aux mêmes résultats.


32. Jean VIC, La littérature de guerre. Manuel méthodique et critique des publications de langue française août 1914-novembre 1918, Paris, Les Presses françaises, 1923, vol. 1, p. XIX.
33. Revue historique, novembre-décembre 1915, p. 175.
34. Recension de 1914-1915. La vie de guerre contée par les soldats. Lettres recueillies et publiées par Charles Foley, Paris et Nancy, Berger-Levrault, 1915 : ibid., p. 173.
35. Recension de La victoire en Lorraine. Carnet d’un officier de dragons. Premier fascicule d’une nouvelle collection intitulée « La Guerre, les récits des témoins », Paris et Nancy, Berger-Levrault, 1915 : Ibid., p. 174.


Ainsi, alors que Norton Cru porte une piètre estime à l’oeuvre de Charles
Le Goffic, la Revue historique le place au niveau de ses grandes références positives
: « Admirable récit, abondant en détails précis et puisés aux sources les
plus vives, des rudes journées où la brigade des fusiliers marins combattit
d’abord pour protéger la retraite de l’armée belge […]»36. Il en va de même
pour le témoignage d’Henry d’Estre qui prétend avoir reconnu le cadavre du
lieutenant Péguy, ce qui est accepté par la Revue mais laisse fort sceptique
Norton Cru (« Je veux bien le croire, mais il faut avouer que c’est un hasard
providentiel »)37. Cette discordance résulte d’une expérience de la guerre radicalement
différente qui donne à Norton Cru un sentiment de supériorité, l’imposant
comme un ancien combattant ayant eu une connaissance longue et
directe du combat, à même donc d’apprécier en expert techniquement habilité
la relation des faits de guerre. Ni Charles Bémont, ni Christian Pfister, les deux
directeurs de la revue et principaux rédacteurs des comptes rendus d’ouvrages,
ne pouvaient arguer de la même expérience du front. Leur vigilance est
moindre et ils se montrent plus sensibles aux qualités « littéraires » des textes
(« Une série de petits chapitres d’une belle tenue littéraire »38), intégrant dans
l’horizon de leur critique les poèmes de guerre de François-Louis Bertrand :
« C’est un volume de vers dont il faut louer le charme, le rythme musical, les
strophes à la coupe variée. Mais nous devons surtout le considérer comme un
document d’histoire. Il a pour auteur un combattant, blessé deux fois, un officier
qui a vu nos soldats et la bataille de près. Les vers ont été composés à
Verdun, au fort de Douaumont, dans la forêt de Coucy, sur le front de
Picardie ; ils nous apportent, en une belle forme, des impressions vécues ;
quelques-uns d’entre eux seront cités par les futurs historiens de la grande
guerre »39. Ils n’en jugent pas moins les textes en fonction de leur qualité strictement
documentaire et luttent aussi contre les clichés et les légendes que dissipent
parfois certains récits.
Les différentes expériences de la guerre n’épuisent pas l’explication des
divergences entre les historiens de la Revue historique et Norton Cru. On a
déjà signalé le réalisme de ce dernier. S’il n’ignore pas ce que les légendes
peuvent révéler de la psychologie du soldat, il se fixe d’abord pour tâche d’en
dénoncer l’imposture. Le récit du Lieutenant Péricard, qui fit de « Debout les
morts ! » la manifestation même de l’existence d’une communauté des soldats
par-delà la mort, est jugé avec la plus grande sévérité par Norton Cru. Il s’en
prend à son invraisemblance et, plus encore, s’irrite de la multiplicité des ver-


36. Revue historique, avril 1915, p. 193.
37. Il s’agit de l’ouvrage de Henry d’Estre, D’Oran à Arras ; impressions de guerre d’un officier
d’Afrique, Paris, Plon-Nourrit, 1916 ; recension dans Revue historique, mai-juin 1916, p. 152-153. Cf.
J.-N. CRU, Témoins…, op. cit., p. 136-138.
38. Recension de Henri Libermann, Face aux Bulgares. La campagne française en Macédoine serbe,
Paris et Nancy, Berger-Levrault, 1917 : Revue historique, novembre-décembre 1917, p. 363.
39. Recension de François-Louis Bertrand, Une voix dans la mêlée. Poèmes de guerre, Paris,
Didier, 1918 : Revue historique, janvier-février 1919, p. 159.

sions concernant un événement devenu mythique, né de la cervelle fantasque
d’un combattant mythomane : des soldats morts auraient sauvé Péricard
d’une mort certaine. La Revue historique réagit différemment, plus froidement,
plus analytiquement, avec plus de distance, serait-on tenté d’écrire, que
ne pouvait le faire non pas seulement un ancien combattant mais aussi un historien
amateur : « Ce qui nous intéresse, plus que le détail du fait, c’est l’état
d’âme d’où le cri a jailli. M. Péricard nous en donne une analyse qu’on ne
saurait souhaiter plus complète ; c’est un véritable document dont s’enrichit
la psychologie du combattant »40. Ce décalage de ton dégage deux statuts.
Norton Cru agit bien comme témoin, émotionnellement impliqué dans un
compte rendu de fait, quand le recenseur agit comme historien, appuyé sur sa
raison et sur un système d’intuitions froides.
Il y a en revanche des sélections communes. Paul Lintier avec Ma pièce41,
ou Genevoix font l’unanimité. On sait que ce sont là les deux ouvrages fondamentaux
à l’intérieur du système de valeurs développé par Norton Cru. La
préface que Lavisse a fournie à l’ouvrage de Genevoix contribua peut-être à
l’intégrer aussi dans le patrimoine des récits de guerre utiles à l’historien.
L’académicien, très convoité, ne préfaça que deux livres de guerre : celui de
Genevoix et celui de Charles Delvert42. Il convient en effet de souligner que
ce sont d’abord des écrivains, à commencer par Barrès, auxquels on faisait
appel pour préfacer les récits de témoignage. Leur notoriété était susceptible
d’attirer davantage les lecteurs. Dans sa préface à Genevoix, Lavisse célébrait
des qualités qui composaient le répertoire d’appréciations positives des
recenseurs de la Revue historique : «Voilà du vrai, du réel, et cette vérité, cette
réalité, au lieu de me déprimer, me fortifient. Je vois le soldat comme il est, et
sûr de le bien connaître, je l’aime et je l’admire en pleine sécurité ! »43. Cet
ouvrage fut sans doute l’un des plus loués par la Revue historique sur la base
d’un argumentaire proche de celui que développa Norton Cru quelques
années plus tard :
« Le livre se compose des notes prises hâtivement, au jour le jour, sous l’impression
directe des événements ; il a surtout le mérite d’être un document d’une rare sincérité ; au lieu de nous présenter une image édulcorée de la guerre, où un héroïsme facile se manifeste à chaque instant, il nous montre la poignante réalité. Il sait rendre la pénible tâche du chef de section. Pas de lieux communs ni de phrases sur les grands sentiments, mais la description de ces menues besognes qui absorbent l’existence du soldat en campagne. […] Il a su faire une oeuvre d’art pittoresque, d’où se dégage la véritable physionomie du troupier français :


40. Recension de Jacques Péricard, Debout les morts ! Souvenirs et impressions d’un soldat de la grande guerre. II. Pâques rouges, Paris, Payot, 1918 : Revue historique, septembre-octobre 1918, p. 149 ; cf. J.-N. CRU, Témoins…, op. cit., p. 378-383.
41. Revue historique, mars-avril 1917 et J.-N. CRU, Témoins…, op. cit., p. 179-186.
42. Charles DELVERT, L’erreur du 16 avril 1917, Paris, L. Fournier, 1920.
43. Ernest LAVISSE, préface à Maurice GENEVOIX, Sous Verdun, août-octobre 1914, Paris, Hachette, « Mémoires et récits de guerre », 1916, p. XV.
44. Revue historique, septembre-octobre 1916, p. 361.


grognard, nerveux, impressionnable, capable de panique, mais aussi goguenard, patient, docile, brave à l’excès et prêt à tous les sacrifices pour qui sait lui inspirer confiance »44.

 

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