Essai sur l’Apocalypse


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Introduction
Ce travail sur l’Apocalypse est le pendant de l’étude sur le Cantique des
cantiques qui termine notre premier volume.
Il y a de grands rapports de fond et de forme entre ces deux ouvrages,
et ce n’est pas sans raison qu’on a appelé l’un l’Apocalypse de l’Ancien
Testament, l’autre le Cantique du Nouveau.
Dans les deux écrits apparaissant personnifiées, et comme agissant sur
la scène du monde, les hautes et invisibles puissances qui dominent soit la
marche de la vie israélite, soit l’histoire de l’Église chrétienne. Dans les deux
écrits la forme poétique est le moyen qu’emploie l’auteur pour rendre sensible
à l’esprit humain l’action de ces forces cachées, salutaires ou malfaisantes.
Seulement les deux ouvrages n’appartiennent pas au même genre de poésie.
Nous avons reconnu que le Cantique ne s’explique qu’autant que l’on consent
à y voir une composition dramatique. Semblable au livre de Job, l’Apocalypse
appartient plutôt au genre épique. C’est l’épopée de la lutte suprême entre
Dieu et Satan, pour la possession de l’humanité comme prix du combat.
Quelque lecteur demandera peut-être si la notion de poème est compatible
avec celle de prophétie, particulièrement lorsque la prophétie revêt la
forme de la vision. Le tableau prophétique n’est-il pas, aussi bien que la pensée que s’y révèle, la création de l’Esprit saint ? L’hymen de l’Esprit divin
et de l’intelligence humaine est le plus profond des mystères, et je n’ai pas
la prétention de chercher ici à le sonder. Mais nous n’ignorons pas que dans
les domaines inférieurs auxquels s’applique la notion d’inspiration, prise au
sens purement esthétique, le souffle inspirateur n’est nullement exclusif du
travail de la réflexion. La musique est certainement celui de tous les arts
où la puissance du souffle créateur semble le plus dégagée de toute entrave,
et cependant c’est aussi celui de tous dont les produits portent les traces
du travail le plus minutieux et sont assujettis aux lois les plus rigoureuses,
celles du rythme et de l’échelle des sons. La riche intuition qui est la source
première de toute œuvre poétique ne cesse pas d’exercer son action durant
toute la période du travail rationnel et réfléchi par lequel l’auteur dispose le


Numérisation 2002, d’après l’édition de 1898 ; CR, Lorient


plan de son poème, en combine les parties et en arrête la forme, jusqu’à la
rime et à la mesure du vers. Le discours le plus puissamment inspiré n’est
pas toujours pour cela le moins travaillé, et la beauté de la forme que nous y
admirons est due au même souffle créateur que celui qui produisit la conception
générale. Plus une pensée est sublime, plus elle aspire à se créer une
forme digne d’elle.
Ces analogies prouvent qu’il n’y a pas de contradiction entre l’origine
divine de la prophétie apocalyptique et le travail de l’écrivain qui, en la
rédigeant, lui a donné sa forme. Dire : prophétie ou poésie? c’est poser un
dilemme faux. Le tableau est le produit simultané de l’inspiration divine
et de l’imagination humaine coopérant d’une manière indéfinissable. L’important
est que, dans ce domaine comme dans les autres domaines humains
analogues, l’intelligence consente à n’être que l’organe désintéressé de la pensée
créatrice, et l’imagination à reproduire aussi richement que possible le
contenu de la révélation divine.
La forme du tableau apocalyptique est la dernière qu’ait revêtue la prophétie de l’Ancien Testament. Elle apparaît pour la première fois d’une manière
complète dans Daniel. Elle consiste dans une série de visions, formant
un tout dont l’objet essentiel est le dénouement de l’histoire de l’humanité.
Le but du tableau est de préparer le peuple de Dieu `a traverser victorieusement
les luttes terribles qui doivent précéder la fin des choses. Une fois
ce genre introduit par Daniel, il a été imité dans les siècles suivants par les
auteurs de plusieurs écrits juifs pseudonymes, comme ceux du livre d’Hénoch,
des parties juives des livres Sibyllins et du Quatrième livre d’Esdras.
L’Apocalypse de Jean résume également dans un tableau suivi tout le
contenu prophétique des enseignements de Jésus et des révélations apostoliques
sur la fin des choses ; et comme Daniel a eu ses imitateurs pseudonymes
chez le peuple juif, Jean a eu les siens dans l’Église chrétienne ; c’est ce que
prouvent les Testaments des douze Patriarches et celles d’entre les portions
chrétiennes des livres Sibyllins qui sont postérieures à l’Apocalypse.
Dès le commencement de son histoire, l’humanité a vécu d’attente, de
crainte inquiète et de glorieuse espérance. L’oracle divin le plus antique : La
postérité de la femme écrasera   la tête du serpent, renfermait déjà l’indication
de luttes futures et d’une victoire finale assurée. Cette attente s’est concentrée
et épurée au sein du peuple D’Israël tout porté vers l’avenir, et dont
le soupir ardent a rencontré sur son chemin vers le ciel la prophétie qui en
descendait. Par Jésus ce divin soupir est devenu celui de l’Église ; et le livre
de l’Apocalypse est l’écrin précieux dans lequel le joyau de l’espérance chrétienne
a été conservé pour tous les temps de l’Église, mais particulièrement
pour ceux de l’Église sous la croix.
Plus l’Église enfonce les pieux de sa tente dans le sol terrestre et s’établit
commodément ici-bas, plus l’Apocalypse lui devient un livre étranger et
même antipathique. Plus au contraire le vent d’orage ébranle les courtines
de sa passagère demeure et menace d’en rompre les cordages, plus elle sent

le prix de ce livre merveilleux qui lui apprend à regarder sans cesse en haut
vers son Époux qui revient. C’est là d’ailleurs son attitude normale dans
tous les temps, dans ceux du bien-être comme dans ceux de la persécution.
Le Seigneur n’a-t-il pas dit au croyant : Soyez comme le serviteur qui attend
son maître revenant des noces. 1

 

1 Plan du tableau prophétique

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