Les décolonisations au XXe siècle – La fin des empires européens et japonais


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Illustration de couverture : La tribune des officiels au défilé militaire du 14 juillet 1946 à Paris. Au premier plan, de gauche à droite : Ho Chi Minh, président de la République démocratique du Viet-Nam, les généraux Alphonse-Pierre Juin et de Lattre de Tassigny. Devant eux : le ministre de l’Armement Charles Tillon et le ministre de la Défense Edmond Michelet. Au premier rang : le Premier ministre Georges Bidault et le président de l’Assemblée nationale Vincent Auriol.
©AFM/Getty Images

Année: 2012

Sous LA DIRECTION DE PIERRE BROCHEUX

SAMIA EL MECHAT, MARC FREY, KARL HACK,
ARNAUD NANTA, PIERRE BROCHEUX, SOLOFO RANDRIANJA, JEAN-MARC REGNAULT

Les textes de Marc Frey et de Karl Hack ont été traduits

de l’anglais par Pierre Brocheux

 

Quel sens donner à cette photo ?
Le 6 mars 1946, Jean Sainteny, commissaire de la République française, signe un accord avec le président Ho Chi Minh, qui reconnaît la « république du Viet-Nam comme un État libre ayant son gouvernement, son parlement, son armée et ses finances, faisant partie de la Fédération indochinoise et de l’Union française ». Les négociations se poursuivent à Fontainebleau en juillet de la même année mais Ho Chi Minh, invité du gouvernement français, n’y participe pas. Il est présent sur la tribune officielle mais le Premier ministre Georges Bidault a tenu à ce qu’il soit placé à l’écart et en retrait par rapport à lui
(selon Georges Dumaine, chef du protocole du Quai d’Orsay qui « en a la migraine » in Quai d’Orsay. 1945-1951, Paris, Julliard, 1955, p. 103). Dans un moment où certains purent croire que la France « nouvelle » (libérée de l’occupation allemande) allait renoncer à exercer sa domination sur les peuples colonisés, l’exigence discriminatoire de Georges Bidault révélait l’état d’esprit de la classe politique française.

 

 

 

Introduction générale
PARMI LES ÉVÉNEMENTS qui succédèrent à la Seconde Guerre mondiale, la disparition des
grands empires coloniaux que les États européens avaient édifiés au cours du XIX siècle
est capitale. En 1939, environ un tiers de la population mondiale était soumis à une
domination de type colonial exercée par la Grande-Bretagne, qui possédait « l’empire où
le soleil ne se couchait jamais », la France, la Hollande, la Belgique, le Portugal,
l’Espagne, l’Italie, les États-Unis et le Japon .
En 1945, la légitimité de la possession d’un territoire, de ses ressources et de la
soumission de sa population aux pouvoirs politiques, économiques et culturels d’une
métropole étrangère, est remise en cause par la communauté internationale. Bien au
contraire, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la coalition d’États qu’ils conduisaient,
avaient abattu les régimes « fascistes » allemand, italien et japonais au nom de la liberté et
de l’égalité des peuples. Mais presque immédiatement, la Realpolitik allait entrer en
contradiction avec ces principes généreux, notamment dans les domaines impériaux.
Le président américain Franklin D. Roosevelt le prévoyait lorsqu’il disait à son fils
Elliott le 22 janvier 1943 :
« Voici : lorsque nous aurons gagné la guerre, je travaillerai de toutes mes forces pour
que les États-Unis ne soient amenés à accepter aucun plan susceptible de favoriser les
ambitions impérialistes de la France ou, d’aider, d’encourager les ambitions de l’empire
anglais. »
Mon père m’a dit…, Paris, Flammarion, 1947, p. 145.
Leurs buts de guerre et leur projet d’organisation du monde furent transcrits dans la
Charte de l’Atlantique (14 août 1941). Parmi les principes fondamentaux de la Charte,
quatre retiennent notre attention :
– l’interdiction d’annexer un territoire ;
– l’interdiction de modifier les frontières sans l’accord librement consenti des peuples
intéressés ;
– le droit pour chaque peuple de choisir la forme de son gouvernement ;
– l’égalité d’accès aux matières premières.
Ces principes furent intégrés dans la Charte des Nations unies datée du 6 juin 1945.
Les empires coloniaux regroupaient des territoires et des populations sous
administration directe (colonies de peuplement ou d’encadrement et d’exploitation) ou
indirecte (protectorats, mandats de la SDN puis de l’ONU). D’une manière générale, les
régimes d’administration indirecte dans l’empire français (au Maghreb et en Indochine, et
dans le pays de mandat du Moyen-Orient) évoluèrent vers l’administration directe.
Nous y ajoutons ce que nous appelons « l’empire informel », celui où l’économie d’un
pays (principalement ses richesses minières et ses matières énergétiques) était contrôlée

par les étrangers, États ou sociétés industrielles ou financières. Un deuxième cas de figure
de l’empire informel était l’occupation de positions stratégiques qui assuraient une
hégémonie navale ou/et aérienne au détenteur étranger (ici s’impose l’exemple britannique
en Méditerranée, en mer de Chine, dans l’océan Indien et dans l’océan Pacifique, cf.
carte 1 ci-après). Dans les deux cas, la souveraineté de l’État-hôte n’était pas respectée.
Les dominations et les dépendances multiformes répondaient à des visées économiques,
stratégiques et culturelles (celles-ci relevant de la « colonisation de l’imaginaire »). Les
objectifs et les ressorts, séparément ou combinés, engendrèrent les conquêtes de pays où
des modes de gestion adaptés furent mis en place. Le mot « décolonisation » est employé
ici dans son sens large pour désigner une dépossession volontaire de la part des maîtres
des colonies, à la suite de négociations et de transactions ou le résultat d’une guerre
politique et militaire, « une lutte de libération nationale ». Dans ces deux acceptions, la
décolonisation ne fut ni spontanée ni subite mais elle fut un long processus qui, pour
certains, était contenu dans la colonisation elle-même.
En fait, les historiens distinguent trois séries de facteurs ou d’agents déterminants : ceux
qui sont internes aux métropoles et aux colonies, ceux qui leur sont externes et qui
relèvent des forces internationales.
« Le refus de la colonisation commence avec la colonisation elle-même », écrivent deux
auteurs français qui mettent l’accent sur la priorité et la permanence de l’opposition
intérieure à la prise de possession du monde à travers l’aventure outre-mer. En France,
cette opposition précoce s’exprima par la voix de Sully, ministre du roi de France
Henry IV (XVII siècle). L’expansion coloniale européenne dès le XVI siècle souleva des
oppositions et des critiques, celle de l’Église catholique espagnole par exemple, par la
voix de Las Casas ; celle des humanistes comme Montaigne ; plus tard, des philosophes,
de Denis Diderot jusqu’à Jean-Jacques Rousseau et l’abbé Raynal (XVIII siècle) qui
condamnèrent radicalement la domination d’un peuple par un autre, justifiant
implicitement le droit à l’insurrection .

suite…

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