Les nouveaux chiens de garde


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Auteur: Halimi Serge

Ouvrage: Les nouveaux chiens de garde

Année: 2005 Nouvelle édition actualisée et augmentée

 

 

 

Nous n’accepterons pas éternellement que le respect accordé au masque des
philosophes ne soit finalement profitable qu’au pouvoir des banquiers.
Paul Nizan
Les Chiens de garde

 

NOTE INTRODUCTIVE A LA PREMIÈRE ÉDITION (1997)
Ce livre repose sur l’enregistrement méthodique d’informations hautement périssables et
volatiles: radiophoniques ou télévisuelles, les paroles volent et les propos de quotidiens
sont par définition éphémères. Ce travail d’archiviste a pour effet de ruiner un des
supports invisibles de la pratique journalistique, l’amnésie qui n’est pas moins grande chez les journalistes que chez leurs lecteurs et qui autorise en permanence les inconséquences et les incohérences, voire les virevoltes et les volte-face. Il introduit par là une logique de la responsabilité: pourquoi, en effet, les journalistes n’auraient-ils pas à répondre de leurs paroles, alors qu’ils exercent un tel pouvoir sur le monde social et sur le monde même du pouvoir? Pourquoi n’auraient-ils pas à rendre compte de leurs prises de position et même de leur manière d’exercer leur métier et de conduire leur vie alors qu’ils s’instaurent si volontiers en juges des autres hommes de pouvoir, et en particulier des hommes politiques?
Ce texte n’a pas pour fin de discréditer des personnes, et moins encore une profession. Il
est écrit par un journaliste qui, convaincu que les journalistes ne peuvent rien gagner à
l’indulgence qu’ils s’accordent mutuellement, entend rompre le silence complice et
apporter son témoignage critique, au lieu de se contenter de hurler avec les loups devant
la moindre tentative d’objectivation. Il est écrit pour les journalistes qui font dignement leur métier et qui souffrent de l’image dégradée qu’en donnent certains. Sans sacrifier à la phraséologie déontologique qui ne sert le plus souvent qu’à masquer les démissions, il
rappelle à tous, journalistes ou lecteurs de journaux, ce que pourrait être un journalisme
pleinement conscient de sa dignité.
Pierre Bourdieu

 

 

INTRODUCTION
En 1932, pour dénoncer le philosophe qui entendait dissimuler sa participation à l’ «
actualité impure de son temps » sous un amas de grands concepts, Paul Nizan écrivit un
petit essai, Les Chiens de garde. De nos jours, les simulateurs disposent d’une
maquilleuse et d’un micro plus souvent que d’une chaire. Metteurs en scène des réalités
sociales et politiques, intérieures et extérieures, ils les déforment tour à tour. Ils servent les intérêts des maîtres du monde. Ils sont les nouveaux chiens de garde.
Or ils se proclament « contre-pouvoir »… Et ils se veulent à la fois vigoureux,
irrespectueux, porte-parole des obscurs et des sans-voix, forum de la démocratie vivante.
Les Américains ont ramassé ce sacerdoce en une formule: « réconforter ceux qui vivent
dans l’affliction et affliger ceux qui vivent dans le confort ». Le « contre pouvoir » s’est
assoupi avant de se retourner contre ceux qu’il devait servir. Pour servir ceux qu’il devait surveiller.
La chose devient assez connue, la loi du silence révolue. Mais rien ne change. Est-ce
alors la profondeur de la déchirure sociale qui rend insupportable le bourdonnement
satisfait de nos grands éditorialistes? Est-ce plutôt l’impudence de leur société de
connivence qui, dans un périmètre idéologique minuscule, multiplie les affrontements
factices, les notoriétés indues, les services réciproques, les omniprésences à l’antenne?
Est-ce enfin l’assaut répété – et chaque fois victorieux – des industriels contre les dernières citadelles de la liberté de la presse?
Une partie de l’opinion se rebelle en tout cas contre le spectacle d’un « soleil qui ne se
couche jamais sur l’empire de la passivité moderne […] le mauvais rêve de la société
enchaînée, qui n’exprime finalement que son désir de dormir (1) ».

1. Guy Debord, La Société du spectacle, Paris, Gallimard, 1992, p.7-11.
Accès de franchise? Le journaliste de télévision le plus influent de France, Patrick Poivre
d’Arvor, a avoué un jour le sens de sa mission: « Nous sommes là pour donner une image
lisse du monde. » Lisse, mais surtout conforme aux intérêts d’une classe sociale.
Dénonçant la « trahison des clercs » en 1927, Julien Benda soulignait déjà la « volonté,
chez l’écrivain pratique, de plaire à la bourgeoisie, laquelle fait les renommées et dispense les honneurs (2) ». Bien des années et quelques guerres ont passé. Pourtant, on
chancelle encore devant l’abondance des preuves d’une telle prévenance. En particulier
quand on a compris qu’au mot de « bourgeoisie », jugé trop archaïque, il suffit de
substituer celui de « décideurs ». Ce « coeur de cible » des responsables de publication et
des annonceurs qui ne masquent plus leur fonction d’appariteurs de l’ordre.

2. Julien Benda, La Trahison des clercs, Paris, Grasset, 1975, p.205.
La censure est cependant plus efficace quand elle n’a pas besoin de se dire, quand les
intérêts du patron miraculeusement coïncident avec ceux de « l’information ». Le
journaliste est alors prodigieusement libre. Et il est heureux. On lui octroie en prime le droit de se croire puissant. Fêtard sur la brèche d’un mur de Berlin qui s’ouvre à la liberté et au marché, petit soldat ébloui par l’armada de l’OTAN héliportant au Kosovo la guerre « chirurgicale » et les croisés de l’Occident, avocat quotidien de l’Europe libérale au moment du référendum constitutionnel: reporters et commentateurs eurent alors carte blanche pour exprimer leur enthousiasme. Le monde avait basculé dans la « société de l’information », avec ses hiérarchies « en réseau », ses blogs et ses nouveaux seigneurs. Pourtant, même pendant ces instants de liesse, le contre-pouvoir confirma sa caricature, encadré qu’il demeurait par des ministres, des généraux, des banquiers. Sans oublier notre junte inamovible d’intellectuels de télévision et d’artistes fiscalement réfugiés en Irlande.
Coincé entre son propriétaire, son rédacteur en chef, son audimat, sa précarité, sa
concurrence et ses complicités croisées, le journaliste de base n’a plus guère
d’autonomie. Mais il trouve encore de quoi exhiber devant ses confrères un petit détail qu’il a « fait passer » dans son journal ou à l’antenne, et qui prouverait son reliquat de pouvoir.
Car, dans la profession, ne jamais disposer de ses deux mots ou de ses deux secondes
de dissidence fourgués en contrebande relève surtout de l’incompétence. Et, pour un
patron de presse, ne pas concéder à ses employés une soupape aussi anodine que ces
miettes de dignité constituerait une forme de maladresse.
Le capitalisme a ses charités, ses philanthropes dont la mission est d’enjoliver un système peu amène envers ceux qu’il ne comble pas de ses bienfaits. La presse trône au premier plan de ces campagnes de blanchiment. Ainsi, Davos, autrefois conclave des « global leaders » soucieux de « créer de la valeur » pour leurs actionnaires, serait presque
devenu un lieu de virée pour patrons copains et citoyens. Les uns impatients de méditer
sur la démocratie européenne sous la houlette de Christine Ockrent; les autres faisant à
Sharon Stone l’obole de quelques moustiquaires pour éradiquer le paludisme en Afrique.
Les médias adorent relayer ces grandes causes associant tout et chacun sans déranger
rien ni personne. Le consensus « humanitaire » a la même utilité que les « débats » entre
journalistes. Ils brassent du vent pour détourner l’orage.
L’illusion d’un « contre-pouvoir » se cultive néanmoins de deux manières. La plus
spectaculaire renvoie à la tragédie, la vraie. Depuis vingt ans, des dizaines de journalistes
ont été assassinés le plus souvent par l’armée, presque toujours dans l’impunité. Les
correspondants tués lors d’une guerre sont eux aussi relativement nombreux et, à moins
qu’ils soient chinois, serbes ou arabes et assassinés par des soldats américains,
unanimement regrettés par leurs confrères occidentaux. Bien involontairement, ces
victimes du « devoir d’informer » alimentent la légende dorée dont sont friandes une
profession normalisée et ses vedettes révérencieuses. Reporters sans frontières, qui
apprécie dans la concentration capitaliste des médias l’équivalent de la « loi de la
gravitation » et dans la « loi de l’argent » la seule règle admissible par ceux qui refusent
« d’être abonnés aux mannes de l’État (3) », entretient en permanence la mystification
d’un métier à risque, affairé au chevet du bien commun. Quand il ne cosigne pas une
tribune dans Le Monde avec Patrick Poivre d’Arvor ou ne remet pas un prix littéraire à
Bernard-Henri Lévy, son gourou Robert Ménard semble d’ailleurs aussi présent à
l’antenne que la météo ou les cours de la Bourse. Objecte t’on que le taux d’accidents du
travail est beaucoup moins élevé dans le secteur de l’information que dans ceux du
bâtiment ou du transport routier? Objection aussitôt rejetée: ces victimes-là n’intéressent
guère la presse et lui seraient infiniment moins utiles. Le contrôle de l’agenda par les
médias permet en revanche de mobiliser un pays tout entier quand un journaliste est pris en otage.

3. Éditorial, Médias, n° 3, hiver 2004.
Les « chartes de déontologie » sont l’autre manière de préserver l’illusion du «contrepouvoir». A priori, l’intention en est plutôt louable: puisque l’information ne serait pas un produit ordinaire, ses fabricants devraient en effet s’imposer une vigilance particulière.

Mais un remède de ce type nourrit surtout le grand mythe du journalisme, celui du pouvoir de ses soutiers. Car l’information est bien devenue un produit comme un autre, achetable et destiné à être vendu, profitable ou coûteux, condamné sitôt qu’il cesse de rapporter. La société, nous dit-on sans relâche, serait désormais organisée par ce produit-là; elle est également, on le sait, chaque jour plus privatisée et plus marchande. Pourtant, syllogisme miraculeux, on voudrait que le journalisme échappât aux règles qui structurent le reste du monde social. Lui seul relèverait d’un comité d’éthique et de la cogestion de ses salariés, idées jugées « archaïques » partout ailleurs. Provenant de ceux-là mêmes qui ne cessent d’exalter la grande contre-révolution capitaliste de la fin du siècle, qui savent si bien expliquer aux ouvriers belges de Renault que leur remplacement par des opérateurs brésiliens moins payés est « incontournable », que décidément la mondialisation impose à chacun de s’adapter, un tel aveuglement peut surprendre. Mais comment annoncer avec ménagement à un journaliste que, pour lui aussi, « Lip, c’est fini », qu’il dispose dorénavant d’à peine plus de pouvoir sur l’information qu’une caissière de supermarché sur la stratégie commerciale de son employeur (4) ? Tant de stages, tant de précarité, tant de CDD pour en arriver là: on se rêvait l’héritier de Bob Woodward, on est le tâcheron de Martin Bouygues.

4. Rien que depuis 1998, les journalistes de La Tribune, du Figaro, de Télérama, de L’Express, d’Europe 1, de France 3, de l’AFP, etc., ont émis des avis, parfois à une majorité écrasante, dont les directions d’entreprise, désignées par l’actionnaire, n’ont tenu aucun compte.

 

 

Chapitre 1 : Révérence devant le pouvoir

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