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Auteur : Bulwer-Lytton Edward
Ouvrage : Zanoni
Année : 1842

TRADUIT SOUS LA DIRECTION DE P. LORAIN

 

 

 

LIVRE PREMIER : LE MUSICIEN

Chapitre premier

C’était me vierge d’une rare beauté, mais de sa beauté
elle ne prenait point souci… Chez les favoris de la
nature, de l’amour et des cieux, la négligence même
est pleine encore d’art.
(Gerusal. lib., canto II , 14-18)

 

Dans la seconde moitié du dernier siècle vivait et
florissait à Naples un digne artiste nommé Gaetano
Pisani. C’était un compositeur de grand génie, mais
sans renommée populaire ; il y avait dans toutes ses
oeuvres quelque chose de capricieux et de fantastique
que n’approuvait pas le goût des dilettanti napolitains.
Il aimait les sujets étranges, et les airs et les
symphonies qu’ils lui inspiraient éveillaient dans
l’auditoire une sorte de terreur. Les titres de ses opéras
suffiront sans doute pour en faire comprendre le
caractère. Je trouve, par exemple, parmi ses manuscrits
: le Festin des Harpies, les Sorcières de Bénévent, la
Descente d’Orphée aux Enfers, le Mauvais oeil, les Euménides,
et beaucoup d’autres qui accusent une imagination
puissante, se complaisant dans le terrible et le
surnaturel, quoique souvent aussi, au milieu de ces
sombres créations, une fantaisie légère et délicate
vienne jeter des passages d’une grâce et d’une beauté
exquises. Il est vrai qu’en empruntant ses sujets à la
mythologie antique, Gaetano Pisani se montrait plus
fidèle que ses contemporains à l’origine primitive et

au génie naissant de l’opéra italien. Descendant dégénéré
sans doute, mais pourtant légitime, de l’antique
union entre la poésie lyrique et le drame, l’opéra avait,
après une longue et obscure proscription, retrouvé
sur les bords de l’Arno et au milieu des lagunes de
Venise un sceptre plus débile, mais une pourpre plus
éclatante ; et c’est aux sources classiques de la fable
païenne qu’il puisa ses premières inspirations. La Descente
d’Orphée de Pisani n’était qu’une répétition plus
hardie, plus sombre et plus scientifique de l’Eurydice
que Jacopi Peri mit en musique lors de l’auguste
mariage de Henri de Navarre et de Marie de Médici1.
Cependant, ainsi que je l’ai dit, le style du compositeur
napolitain ne plaisait pas en somme à des oreilles
rendues difficiles et méticuleuses en fait de mélodie
par la délicatesse recherchée des oeuvres de l’époque ;
des fautes et des extravagances faciles à découvrir
et souvent, en apparence, volontaires, fournissaient
aux critiques des motifs plausibles de défaveur. Si le
pauvre Pisani n’eût été que compositeur, il fût sans
doute mort de faim ; mais fort heureusement pour lui
il possédait un excellent talent d’exécutant, surtout
sur le violon, et il dut à cet instrument de pouvoir
décemment subsister comme membre de l’orchestre
du grand théâtre de San-Carlo. Là, des tâches précises
et rigoureusement assignées maintenaient, sous
un frein passablement efficace, les écarts de sa fan-


1 Orphée était le héros favori de l’opéra naissant. L’Orfeo
d’Ange Politien fut exécuté en 1475. L’Orfeo de Monteverde
fat joué à Venise en 1667.


taisie, quoique, s’il en faut croire l’histoire, il ait été
cinq fois exilé de son pupitre pour avoir scandalisé
les conoscenti et jeté le désarroi dans l’orchestre tout
entier par des variations improvisées, d’une nature si
bizarre et si saisissante, qu’on eût pu soupçonner les
harpies et les sorcières, ses inspiratrices, d’étreindre
de leurs griffes les cordes de son instrument. Mais,
dans ses moments lucides et calmes, il était impossible
de trouver un artiste qui l’égalât ; force avait
donc été de le réinstaller, et il avait fini par se résigner,
à peu près régulièrement, au cercle étroit des
adagio et des allegro de rigueur. L’auditoire aussi, qui
connaissait son faible, surveillait d’une oreille jalouse
le moindre écart, et si, pour un moment, il s’oubliait,
ce qui se trahissait à l’oeil aussi bien qu’à l’oreille par
quelque étrange contorsion du visage ou quelque
mouvement convulsif de l’archet, aussitôt un murmure
discret venait avertir le pauvre musicien, et le
rappeler de son Élysée ou de son Tartare aux sobres
régions de son pupitre. On le voyait alors tressaillir
comme au sortir d’un songe, jeter autour de lui, en
guise d’excuse, un regard rapide et effaré ; puis, l’air
déchu et humilié, ramener au sentier battu et régulier
de la monotonie son instrument rebelle. Mais, de
retour chez lui, il se dédommageait de la fastidieuse
corvée. Là, saisissant son malheureux violon avec des
doigts féroces, il en faisait jaillir, souvent jusqu’au
matin, des accords étranges et fantastiques, et mainte
fois le pêcheur matinal, surpris et effrayé sur la plage
par cette sauvage harmonie, s’est senti envahir d’une

terreur superstitieuse et s’est signé comme si quelque
sirène ou quelque esprit des eaux eût fait entendre à
son oreille les échos plaintifs d’un autre monde.
L’apparence de Pisani était conforme à la nature de
son talent. Ses traits étaient nobles et frappants, mais
usés et hagards ; sa chevelure noire et négligée se roulait
en boucles inextricables, et ses grands yeux, profondément
creusés, lançaient un regard fixe, rêveur et
spéculatif. Chacun de ses gestes était bizarre, saccadé
et brusque comme la pensée qui l’agitait ; et, quand il
glissait à travers les rues ou sur la plage, on l’entendait
rire tout seul et se parler à lui-même. Du reste,
c’était une nature douce, innocente et sans malice ;
Volontiers il partageait son obole avec le premier lazzarone
qu’il trouvait sur son passage et qu’il aimait
à voir se chauffer paresseusement au soleil. Il était
cependant éminemment insociable. Il n’avait point
d’amis, ne flattait aucun protecteur, et ne fréquentait
aucune de ces joyeuses réunions si chères aux
enfants de la musique et du Midi. Lui et son talent
semblaient seuls se convenir : tous deux originaux,
primitifs, farouches, irréguliers. Séparer l’homme de
la musique était impossible ; elle était lui. Sans elle,
il n’était rien… une simple machine. Avec elle, il était
roi d’un monde, sa création. Pauvre Gaetano ! c’était
bien le moins ; il était assez déshérité dans le monde
des autres ! On voit, je ne sais quelle ville manufacturière
d’Angleterre, une pierre tumulaire avec cette
inscription :

CLAUDE PHILIPS
Son mépris souverain des richesses et son
inimitable talent sur le violon le firent admirer de
tous ceux qui le connurent.

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