La confession philosophique


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Auteur : Schuré Edouard
Ouvrage : La confession philosophique suivi de Sur la doctrine ésotérique

 

 

 

INTRODUCTION1

A MM. Robert Veyssié et Alphonse Roux.

Mes chers confrères et amis,
Vous me demandez de vous exposer ma philosophie et de formuler les Idées-Mères qui ont inspiré mon oeuvre littéraire et poétique. Ce désir me touche profondément. Il prouve que vous attachez comme moi une importance capitale au problème philosophique pour


1 Lorsque j’écrivis ces pages, il y a deux ans, à la requête de mes jeunes amis, le livre qu’ils projetaient n’était pas encore commencé. M. Robert Veyssié, le courageux rédacteur en chef de la Renaissance contemporaine, en avait eu l’idée première. Je suis heureux et fier de devoir cette initiative à l’auteur des Tressaillements, qui marquent une des plus nobles tentatives, un des pas les plus hardis dans la nouvelle poésie française. M. Robert Veyssié s’adjoignit M. Alphonse Roux, dont les articles de critique indépendante et large sur la littérature et l’art contemporains ont été fort remarqués. Chacun des deux écrivains s’adjugea, dans ce travail, la part conforme à son tempérament et à son originalité. M. Robert Veyssié choisit le poète ; M. Roux prit le penseur. Ce qui me toucha le plus dans l’élan de ces libres esprits et ce qui m’engagea à leur ouvrir toute ma pensée, ce fut la spontanéité de leur acte et la concordance de leurs sympathies. Je viens de constater le beau résultat de leur généreux effort en lisant les épreuves du présent volume, et ne puis m’empêcher de leur exprimer ici ma vive et profonde reconnaissance. Certes, je me rends compte qu’avec le bel enthousiasme de la jeunesse ils n’ont pas voulu voir les lacunes et les imperfections de mes oeuvres, pour en faire ressortir les idées maîtresses et la quintessence poétique. S’ils m’ont jugé trop favorablement, du moins ont-ils montré en pleine clarté le but que j’ai poursuivi. En les lisant, j’ai mieux compris la continuité de mes aspirations et l’unité en quelque sorte involontaire de mon oeuvre. Ils ont établi ainsi un lien nouveau entre moi et cette élite de la jeunesse, qui s’efforce de constituer aujourd’hui, sur des bases solides, une conscience nationale à la France. En me donnant cette joie rare, ils m’ont confirmé dans cette haute espérance que, malgré la diversité des tempéraments et des doctrines, nous travaillons tous à un même idéal. Je les en remercie du fond du coeur. (Septembre 1913.)


la rénovation que vous attendez de l’avenir, non seulement dans le domaine de l’art et de la poésie, mais encore dans tous les autres. Cette noble préoccupation ne m’étonne pas chez les deux principaux initiateurs de la Renaissance contemporaine, dirigée et organisée par un poète, penseur vaillant et lucide, sous l’inspiration généreuse de M. Paul Vérola, qui est un esprit éminent et un grand coeur. Vous croyez à l’avenir de la littérature, de la poésie et de la nation française par l’union désintéressée d’une élite dans un haut idéal et par le développement du sens humain universel. Par tout mon passé, comme par tout mon présent, je suis des vôtres.
Faut-il l’avouer cependant ? Votre question me cause un grand trouble et me jette dans un singulier embarras. D’abord, elle est de celles qui touchent au tréfonds de la conscience et embrassent l’univers. Y répondre en peu de mots serait donc aussi frivole que hasardeux. De plus, elle se complique pour moi d’une difficulté particulière.
Je ne suis pas en effet philosophe de profession, mais plutôt un poète altéré de la beauté éternelle, que les contradictions et la stérilité de la philosophie régnante ont ramené à la source de la sagesse primordiale. La révolte contre les laideurs du monde contemporain et contre le poids mortel dont le matérialisme écrase les intelligences, me força de bonne heure à réfléchir sur les derniers problèmes, et m’a conduit au seuil des grands mystères. J’ai refusé de me courber devant les maîtres du jour, qui, avec leurs promesses pompeuses, semaient autour d’eux le doute, le découragement et la mort. Au risque de m’isoler complètement, j’ai repoussé de toute mon énergie et combattu sans crainte la mentalité, la littérature et les moeurs dont ils nous ont dotés. Pendant mes plus belles années, je n’ai vécu que de mes plus belles inspirations profondes et de ma vie intérieure, persuadé que les sages et les poètes d’antan, qui affirmaient la réalité suprême de l’Ame et du Divin, avaient raison contre les sceptiques et les négateurs d’aujourd’hui. J’en fus récompensé, car l’expérience de ma vie entière me donna la certitude de cet au-delà, de cet univers invisible et transcendant, que repousse la science d’aujourd’hui et sans lequel l’univers visible serait inconcevable.
Mon initiation première aux vérités vitales ne fut ni un en

seignement abstrait, ni un laborieux échafaudage de la raison spéculative. Ce fut une expérience de la vie intérieure, suivie d’une large synthèse intellectuelle. J’y fus aidé par un certain nombre de personnalités puissantes, qui se trouvèrent providentiellement sur ma route, à l’heure opportune, pour me faire avancer d’étape en étape. Outre le trésor d’expérience qu’elles m’apportaient, elles m’apprirent une chose capitale et inappréciable, je veux dire à me servir de mon intuition. Leur exemple me confirma dans mon sentiment intime. Il vint corroborer cette grande et consolante découverte, à savoir que l’Intuition, la Voyance et l’Inspiration sont les routes uniques pour atteindre les vérités centrales. Ce n’est sans doute qu’avec l’aide du raisonnement et de l’observation que nous pouvons coordonner ces Idées-Mères et ces Images symboliques de la Vérité transcendante et les appliquer au monde visible, mais leur essence et leur substance viennent de ce monde divin, qui laisse en nous ses empreintes et développe dans nos âmes les facultés nécessaires pour le percevoir.
C’est donc de nous-mêmes, des dernières profondeurs de notre être que jaillit la source de la sagesse primordiale. Les vérités sublimes qu’elle nous révèle sont le gage irréfragable de l’Eternel et du Divin. — Ces vérités se prouvent d’abord par l’illumination intérieure qu’elles nous donnent, par une sorte de félicité inconnue, pareille à la délivrance d’un captif, qu’elles répandent dans notre âme. Elles se confirment ensuite par leur application merveilleuse à tous les règnes de la nature comme à l’histoire de l’humanité, à tous les domaines de la vie et de l’art. Grâce à la loi des analogies universelles et différenciées, on y trouve la clef de toutes choses ; car ces analogies forment les cadres de la création comme les Idées-Mères sont les signatures de Dieu en nous.
Lorsque cette révélation se fit en moi, une immense lumière en irradia sur tous les domaines. Les religions et les philosophies, la poésie et les arts, l’histoire et les sciences, tout s’éclairait d’un jour nouveau, tout se coordonnait dans un enchaînement logique. Comme les rayons d’un phare électrique, partis d’un seul point lumineux, éclairent au loin la terre et la mer, le sens de l’évolution divine ressortait du chaos apparent des phénomènes et du fond ténébreux de la nature.

De même coup je compris que cette sagesse primordiale, entrevue par moi dans ses grandes lignes, avait été de tout temps le privilège des grands initiés et de leurs disciples, des vrais sages comme des grands artistes, mais que la mission de chaque époque était d’en élargir le cercle. La lumière, qui vient de l’Éternel, varie d’intensité et de couleur. Elle a des fulgurations extraordinaires et de longs obscurcissements. Elle s’endort et se réveille, elle s’éteint et se rallume, mais son expression dans la nature et son expansion dans l’humanité constituent le centre et le fond de l’évolution de l’histoire.
Après cet aveu, vous comprendrez que pour exposer, sous une forme vivante et tant soit peu persuasive, ce que vous appelez par euphémisme « ma philosophie », je devrais recourir à une sorte d’autobiographie. Cela dépasserait de beaucoup le temps dont je dispose et les convenances d’un aperçu sommaire. Vous trouverez d’ailleurs l’essentiel de cette confession dans ma biographie de Marguerite Albana. (Voir mes Femmes inspiratrices.) Richard Wagner m’avait révélé le verbe divin de l’Art par l’application du verbe universel de la musique au drame. Une âme, en qui toutes les divinations rayonnaient du foyer de l’Amour conscient, me révéla le verbe divin dans la vie même. En esquissant le portrait de cette femme, qui exerça la plus grande influence sur mon développement psychique et intellectuel, j’en suis venu à raconter la genèse de mes Grands Initiés, livre qui marque dans ma pensée l’orientation définitive. D’autre part, j’ai exposé les grandes lignes de la Théosophie, telle que je la conçois, dans le chapitre consacré à Pythagore et dans l’introduction de ce même livre. Enfin, dans un ouvrage auquel je travaille en ce moment, je tente de reprendre l’idée des Grands Initiés sur un plan plus vaste. Il porte ce titre : l’Évolution divine. Tome I : Du Sphinx au Christ. Tome II : Du Christ à Lucifer2.
Dans ce livre, ma conception des Grands Initiés paraîtra considérablement étendue, tant en largeur qu’en profondeur et en hauteur. Je


2 Les deux premiers chapitres de ce livre ont pour titre : 1° L’évolution planétaire et l’origine de l’homme ; 2° L’Atlantide et les Atlantes. Le troisième, intitulé Le mystère de l’Inde, a paru dans la Revue de Deux-Mondes du 15 janvier et du 1er février 1911. Le tome 1er de l’Évolution divine : « Du Sphinx au Christ », a paru en 1912.


ne sais vraiment pas si j’aurai la force de mener à son terme ce redoutable projet, qui s’impose à moi comme un dernier effort, je dirais presque comme un dernier sacrifice, car j’avais rêvé de parler tout autrement à l’âme des hommes. Mais que j’échoue ou que je réussisse, prétendre résumer mon oeuvre au moment même de son élaboration, me paraîtrait plus que téméraire. Ce serait en compromettre l’achèvement. Le sculpteur en train de fouiller le bloc de marbre, dont il espère faire jaillir sa vision, n’aime pas à montrer sa maquette de terre glaise en s’écriant : « Voilà ma statue ! » Il préfère dire en touchant son front : « Elle est là… » mais je ne sais pas si jamais elle entrera dans la pierre.
Donnons plutôt un coup d’oeil à la philosophie contemporaine et voyons comment elle répond aux besoins supérieurs de notre époque. De là, nous passerons à un aperçu de la sagesse ésotérique.

I — LA PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE

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