Là-bas


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Auteurs : Huysmans Joris-Karl – Bricaud Joanny
Ouvrage : Là-bas suivi de J.-K. Huysmans et le satanisme
Année : 1891

 

 

Chapitre I
Tu y crois si bien à ces idées-là, mon cher, que tu as abandonné l’adultère,
l’amour, l’ambition, tous les sujets apprivoisés du roman moderne, pour écrire
l’histoire de Gilles de Rais — et, après un silence, il ajouta :
— Je ne reproche au naturalisme ni ses termes de pontons, ni son vocabulaire
de latrines et d’hospices, car ce serait injuste et ce serait absurde ; d’abord,
certains sujets les hèlent, puis avec des gravats d’expressions et du brai de mots,
l’on peut exhausser d’énormes et de puissantes oeuvres, l’Assommoir, de Zola, le
prouve ; non, la question est autre ; ce que je reproche au naturalisme, ce n’est pas
le lourd badigeon de son gros style, c’est l’immondice de ses idées ; ce que je lui
reproche, c’est d’avoir incarné le matérialisme dans la littérature, d’avoir glorifié
la démocratie de l’art !
Oui, tu diras ce que tu voudras, mon bon, mais, tout de même, quelle théorie
de cerveau mal famé, quel miteux et étroit système ! Vouloir se confiner dans les
buanderies de la chair, rejeter le suprasensible, dénier le rêve, ne pas même comprendre
que la curiosité de l’art commence là où les sens cessent de servir !
Tu lèves les épaules, mais voyons, qu’a-t-il donc vu, ton naturalisme, dans
tous ces décourageants mystères qui nous entourent ? rien. — Quand il s’est agi
d’expliquer une passion quelconque, quand il a fallu sonder une plaie, déterger
même le plus bénin des bobos de l’âme, il a tout mis sur le compte des appétits
et des instincts. Rut et coup de folie, ce sont là ses seules diathèses. En somme, il
n’a fouillé que des dessous de nombril et banalement divagué dès qu’il s’approchait
des aines ; c’est un herniaire de sentiments, un bandagiste d’âme et voilà
tout !
Puis, vois-tu, Durtal, il n’est pas qu’inexpert et obtus, il est fétide, car il a prôné
cette vie moderne atroce, vanté l’américanisme nouveau des moeurs, abouti à
l’éloge de la force brutale, à l’apothéose du coffre-fort. Par un prodige d’humilité,
il a révéré le goût nauséeux des foules, et, par cela même, il a répudié le style,
rejeté toute pensée altière, tout élan vers le surnaturel et l’au-delà. Il a si bien
représenté les idées bourgeoises qu’il semble, ma parole, issu de l’accouplement
de Lisa, la charcutière du Ventre de Paris, et de Homais !
— Mâtin, tu y vas, toi, répondit Durtal, d’un ton piqué. Il ralluma sa cigarette,
puis : le matérialisme me répugne tout autant qu’à toi, mais ce n’est pas

une raison pour nier les inoubliables services que les naturalistes ont rendus à
l’art ; car enfin, ce sont eux qui nous ont débarrassés des inhumains fantoches du
romantisme et qui ont extrait la littérature d’un idéalisme de ganache et d’une
inanition de vieille fille exaltée par le célibat ! — En somme après Balzac, ils ont
créé des êtres visibles et palpables et ils les ont mis en accord avec leurs alentours ;
ils ont aidé au développement de la langue commencé par les romantiques ; ils
ont connu le véritable rire et ont eu parfois même le don des larmes, enfin, ils
n’ont pas toujours été soulevés par ce fanatisme de bassesse dont tu parles !
— Si, car ils aiment leur siècle et cela les juge !
— Mais que Diable ! Ni Flaubert ni les de Goncourt ne l’aimaient, leur siècle!
—Je te l’accorde ; ils sont, ceux-là, de probes, et de séditieux et de hautains
artistes, aussi je les place tout à fait à part. J’avoue même, et sans me faire prier,
que Zola est un grand paysagiste et un prodigieux manieur de masses et truchement
de peuple. Puis il n’a, Dieu merci, pas suivi jusqu’au bout dans ses romans
les théories de ses articles qui adulent l’intrusion du positivisme en l’art. Mais
chez son meilleur élève, chez Rosny, le seul romancier de talent qui se soit en
somme imprégné des idées du maître, c’est devenu, dans un jargon de chimie
malade, un laborieux étalage d’érudition laïque, de la science de contremaître !
Non, il n’y a pas à dire, toute l’école naturaliste, telle qu’elle vivote encore, reflète
les appétences d’un affreux temps. Avec elle, nous en sommes venus à un
art si rampant et si plat que je l’appellerais volontiers le cloportisme. Puis quoi ?
Relis donc ses derniers livres, qu’y trouves-tu ? Dans un style en mauvais verres
de couleur, de simples anecdotes, des faits divers découpés dans un journal, rien
que des contes fatigués et des histoires véreuses, sans même l’étai d’une idée sur
la vie, sur l’âme, qui les soutienne. J’en arrive, après avoir terminé ces volumes,
à ne même plus me rappeler les incontinentes descriptions, les insipides harangues
qu’ils renferment ; il ne me reste que la surprise de penser qu’un homme a
pu écrire trois ou quatre cents pages, alors qu’il n’avait absolument rien à nous
révéler, rien à nous dire.
— Tiens, des Hermies, si ça t’est égal, parlons d’autre chose, car nous ne nous
entendrons jamais bien sur ce naturalisme dont le nom seul t’affole. Voyons, et
cette médecine Matteï, que devient-elle ? Tes fioles d’électricité et tes globules
soulagent-ils au moins quelques malades ?
— Peuh ! ils guérissent un peu mieux que les panacées du Codex, ce qui ne
veut pas dire que leurs effets soient continus et sûrs ; du reste, ça ou autre chose…
sur ce, je file, mon bon, car dix heures sonnent et ton concierge va, dans
l’escalier, éteindre le gaz ; bonsoir, à bientôt, n’est-ce pas ?

Quand la porte fut refermée, Durtal jeta quelques pelletées de koke dans sa
grille et se prit à songer.
Cette discussion avec son ami l’irritait d’autant plus qu’il se battait depuis
des mois avec lui-même et que des théories, qu’il avait crues inébranlables, s’entamaient
maintenant, s’effritaient peu à peu, lui emplissaient l’esprit comme de
décombres.
En dépit de leurs violences, les jugements de des Hermies le troublaient.
Certes, le naturalisme confiné dans les monotones études d’êtres médiocres,
évoluant parmi d’interminables inventaires de salons et de champs, conduisait
tout droit à la stérilité la plus complète, si l’on était honnête ou clairvoyant et,
dans le cas contraire, aux plus fastidieux des rabâchages, aux plus fatigantes des
redites ; mais Durtal ne voyait pas, en dehors du naturalisme, un roman qui fût
possible, à moins d’en revenir aux explosibles fariboles des romantiques, aux oeuvres
lanugineuses des Cherbuliez et des Feuillet, ou bien encore aux lacrymales
historiettes des Theuriet et des Sand !
Alors quoi ? Et Durtal se butait, mis au pied du mur, contre des théories
confuses, des postulations incertaines, difficiles à se figurer, malaisées à délimiter,
impossibles à clore. Il ne parvenait pas à se définir ce qu’il sentait, ou bien il
aboutissait à une impasse dans laquelle il craignait d’entrer.
Il faudrait, se disait-il, garder la véracité du document, la précision du détail,
la langue étoffée et nerveuse du réalisme, mais il faudrait aussi se faire puisatier
d’âme, et ne pas vouloir expliquer le mystère par les maladies des sens ; le roman,
si cela se pouvait, devrait se diviser de lui-même en deux parts, néanmoins soudées
ou plutôt confondues, comme elles le sont dans la vie, celle de l’âme, celle
du corps, et s’occuper de leurs réactifs, de leurs conflits, de leur entente. Il faudrait,
en un mot, suivre la grande voie si profondément creusée par Zola, mais
il serait nécessaire aussi de tracer en l’air un chemin parallèle, une autre route,
d’atteindre les en deçà et les après, de faire, en un mot, un naturalisme spiritualiste
; ce serait autrement fier, autrement complet, autrement fort !
Et personne ne le fait pour l’instant, en somme. Tout au plus pourrait-on
citer, comme se rapprochant de ce concept, Dostoïevski. Et encore est-il bien
moins un réaliste surélevé qu’un socialiste évangélique, cet exorable Russe ! — En
France, à l’heure présente, dans le discrédit où sombre la recette corporelle seule,
il reste deux clans, le clan libéral qui met le naturalisme à la portée des salons,
en l’émondant de tout sujet hardi, de toute langue neuve, et le clan décadent
qui, plus absolu, rejette les cadres, les alentours, les corps mêmes, et divague,
sous prétexte de causette d’âme, dans l’inintelligible charabia des télégrammes.
En réalité celui-là se borne à cacher l’incomparable disette de ses idées sous un

ahurissement voulu du style. Quant aux orléanistes de la vérité, Durtal ne pouvait
songer, sans rire, au coriace et gaminant fatras de ces soi-disant psychologues
qui n’avaient jamais exploré un district inconnu de l’esprit, qui n’avaient jamais
révélé le moindre coin oublié d’une passion quelconque. Ils se bornaient à jeter
dans les juleps de Feuillet les sels secs de Stendhal ; c’étaient des pastilles mi-sel,
mi-sucre, de la littérature de Vichy !
En somme, ils recommençaient les devoirs de philosophie, les dissertations
du collège dans leurs romans, comme si une simple réplique de Balzac, celle, par
exemple, qu’il prête au vieil Hulot dans la Cousine Bette : « Pourrai-je emmener la
petite ? » n’éclairait pas autrement un fond d’âme que toutes ces leçons de grand
concours ! — Puis, il n’y avait à attendre d’eux aucune envolée, aucun élan vers
les ailleurs. Le véritable psychologue du siècle, se disait Durtal, ce n’est pas leur
Stendhal, mais bien cet étonnant Hello dont l’inexpugnable insuccès tient du
prodige !
Et il arrivait à croire que des Hermies avait raison. C’était vrai, il n’y avait plus
rien debout dans les lettres en désarroi ; rien, sinon un besoin de surnaturel qui,
à défaut d’idées plus élevées, trébuchait de toutes parts, comme il pouvait, dans
le spiritisme et dans l’occulte.
En s’acculant ainsi à ces pensées, il finissait, pour se rapprocher de cet idéal
qu’il voulait quand même joindre, par louvoyer, par bifurquer et s’arrêter à un
autre art, à la peinture. Là, il le trouvait pleinement réalisé par les Primitifs, cet
idéal !
Ceux-là avaient, dans l’Italie, dans l’Allemagne, dans les Flandres surtout,
clamé les blanches ampleurs des âmes saintes ; dans leurs décors authentiques,
patiemment certains, des êtres surgissaient en des postures prises sur le vif, d’une
réalité subjuguante et sûre ; et de ces gens à têtes souvent communes, de ces
physionomies parfois laides, mais puissamment évoquées dans leurs ensembles,
émanaient des joies célestes, des détresses aiguës, des bonaces d’esprit, des cyclones
d’âme. Il y avait, en quelque sorte, une transformation de la matière détendue
ou comprimée, une échappée hors des sens, sur d’infinis lointains.
La révélation de ce naturalisme, Durtal l’avait eue, l’an passé, alors qu’il était
moins qu’aujourd’hui pourtant excédé par l’ignominieux spectacle de cette fin de
siècle. C’était en Allemagne, devant une crucifixion de Matthaeus Grünewald.
Et il frissonna dans son fauteuil et ferma presque douloureusement les yeux.
Avec une extraordinaire lucidité, il revoyait ce tableau, là, devant lui, maintenant
qu’il l’évoquait ; et ce cri d’admiration qu’il avait poussé, en entrant dans
la petite salle du Musée de Cassel, il le hurlait mentalement encore, alors que,
dans sa chambre, le Christ se dressait, formidable, sur sa croix, dont le tronc était

traversé, en guise de bras, par une branche d’arbre mal écorcée qui se courbait,
ainsi qu’un arc sous le poids du corps.
Cette branche semblait prête à se redresser et à lancer par pitié, loin de ce
terroir d’outrages et de crimes, cette pauvre chair que maintenaient, vers le sol,
les énormes clous qui trouaient les pieds.
Démanchés, presque arrachés des épaules, les bras du Christ paraissaient garrottés
dans toute leur longueur par les courroies enroulées des muscles. L’aisselle
éclamée craquait ; les mains grandes ouvertes brandissaient des doigts hagards
qui bénissaient quand même, dans un geste confus de prières et de reproches ;
les pectoraux tremblaient, beurrés par les sueurs ; le torse était rayé de cercles de
douves par la cage divulguée des côtes ; les chairs gonflaient, salpêtrées et bleuies,
persillées de morsures de puces, mouchetées comme de coups d’aiguilles par les
pointes des verges qui, brisées sous la peau, la dardaient encore, çà et là, d’échardes.
L’heure des sanies était venue ; la plaie fluviale du flanc ruisselait plus épaisse,
inondait la hanche d’un sang pareil au jus foncé des mûres ; des sérosités rosâtres,
des petits laits, des eaux semblables à des vins de Moselle gris, suintaient de la
poitrine, trempaient le ventre au-dessous duquel ondulait le panneau bouillonné
d’un linge ; puis, les genoux rapprochés de force heurtaient leurs rotules, et les
jambes tordues s’évidaient jusqu’aux pieds qui, ramenés l’un sur l’autre, s’allongeaient,
poussaient en pleine putréfaction, verdissaient dans des flots de sang.
Ces pieds spongieux et caillés étaient horribles ; la chair bourgeonnait, remontait
sur la tête du clou et leurs doigts crispés contredisaient le geste implorant
des mains, maudissaient, griffaient presque, avec la corne bleue de leurs ongles,
l’ocre du sol, chargé de fer, pareil aux terres empourprées de la Thuringe.
Au-dessus de ce cadavre en éruption, la tête apparaissait, tumultueuse et
énorme ; cerclée d’une couronne désordonnée d’épines, elle pendait, exténuée,
entr’ouvrait à peine un oeil hâve où frissonnait encore un regard de douleur et
d’effroi ; la face était montueuse, le front démantelé, les joues taries ; tous les
traits renversés pleuraient, tandis que la bouche descellée riait avec sa mâchoire
contractée par des secousses tétaniques, atroces.
Le supplice avait été épouvantable, l’agonie avait terrifié l’allégresse des bourreaux
en fuite.
Maintenant, dans le ciel d’un bleu de nuit, la croix paraissait se tasser, très
basse, presque au ras du sol, veillée par deux figures qui se tenaient de chaque
côté du Christ : — l’une, la Vierge, coiffée d’un capuce d’un rose de sang séreux,
tombant en des ondes pressées sur une robe d’azur las à longs plis, la Vierge
rigide et pâle, bouffie de larmes qui, les yeux fixes, sanglote, en s’enfonçant les

ongles dans les doigts des mains ; — l’autre, saint Jean, une sorte de vagabond, de
rustre basané de la Souabe, à la haute stature, à la barbe frisottée en de petits copeaux,
vêtu d’étoffes à larges pans, comme taillées dans de l’écorce d’arbre, d’une
robe écarlate, d’un manteau jaune chamoisé, dont la doublure, retroussée près
des manches, tournait au vert fiévreux des citrons pas mûrs. Épuisé de pleurs,
mais plus résistant que Marie brisée et rejetée quand même debout, il joint les
mains en un élan, s’exhausse vers ce cadavre qu’il contemple de ses yeux rouges
et fumeux et il suffoque et crie, en silence, dans le tumulte de sa gorge sourde.
Ah ! devant ce Calvaire barbouillé de sang et brouillé de larmes, l’on était loin
de ces débonnaires Golgotha que, depuis la Renaissance, l’Église adopte ! Ce
Christ au tétanos n’était pas le Christ des riches, l’Adonis de Galilée, le bellâtre
bien portant, le joli garçon aux mèches rousses, à la barbe divisée, aux traits chevalins
et fades, que depuis quatre cents ans les fidèles adorent. Celui-là, c’était
le Christ de saint Justin, de saint Basile, de saint Cyrille, de Tertullien, le Christ
des premiers siècles de l’Église, le Christ vulgaire, laid, parce qu’il assuma toute
la somme des péchés et qu’il revêtit, par humilité, les formes les plus abjectes.
C’était le Christ des pauvres, Celui qui s’était assimilé aux plus misérables
de ceux qu’il venait racheter, aux disgraciés et aux mendiants, à tous ceux sur la
laideur ou l’indigence desquels s’acharne la lâcheté de l’homme ; et c’était aussi
le plus humain des Christ, un Christ à la chair triste et faible, abandonné par le
Père qui n’était intervenu que lorsque aucune douleur nouvelle n’était possible,
le Christ assisté seulement de sa Mère qu’il avait dû, ainsi que tous ceux que l’on
torture, appeler dans des cris d’enfant, de sa Mère, impuissante alors et inutile.
Par une dernière humilité sans doute, il avait supporté que la Passion ne dépassât
point l’envergure permise aux sens ; et, obéissant à d’incompréhensibles
ordres, il avait accepté que sa Divinité fût comme interrompue depuis les soufflets
et les coups de verges, les insultes et les crachats, depuis toutes ces maraudes de
la souffrance, jusqu’aux effroyables douleurs d’une agonie sans fin. Il avait ainsi
pu mieux souffrir, râler, crever ainsi qu’un bandit, ainsi qu’un chien, salement,
bassement, en allant dans cette déchéance jusqu’au bout, jusqu’à l’ignominie de
la pourriture, jusqu’à la dernière avanie du pus !
Certes, jamais le naturalisme ne s’était encore évadé dans des sujets pareils ;
jamais peintre n’avait brassé de la sorte le charnier divin et si brutalement trempé
son pinceau dans les plaques des humeurs et dans les godets sanguinolents
des trous. C’était excessif et c’était terrible. Grünewald était le plus forcené des
réalistes ; mais à regarder de ce Rédempteur de vadrouille, ce Dieu de morgue,
cela changeait. De cette tête ulcérée filtraient des lueurs ; une expression surhumaine
illuminait l’effervescence des chairs, l’éclampsie des traits. Cette charogne

éployée était celle d’un Dieu, et, sans auréole, sans nimbe, dans le simple accoutrement
de cette couronne ébouriffée, semée de grains rouges par des points de
sang, Jésus apparaissait, dans sa céleste Superessence, entre la Vierge, foudroyée,
ivre de pleurs, et le saint Jean dont les yeux calcinés ne parvenaient plus à fondre
des larmes.
Ces visages d’abord si vulgaires resplendissaient, transfigurés par des excès
d’âmes inouïes. Il n’y avait plus de brigand, plus de pauvresse, plus de rustre,
mais des êtres supraterrestres auprès d’un Dieu.
Grünewald était le plus forcené des idéalistes. Jamais peintre n’avait si magnifiquement
exalté l’altitude et si résolument bondi de la cime de l’âme dans l’orbe
éperdu d’un ciel. Il était allé aux deux extrêmes et il avait, d’une triomphale ordure,
extrait les menthes les plus fines des dilections, les essences les plus acérées
des pleurs. Dans cette toile, se révélait le chef-d’oeuvre de l’art acculé, sommé de
rendre l’invisible et le tangible, de manifester l’immondice éplorée du corps, de
sublimer la détresse infinie de l’âme.
Non, cela n’avait d’équivalent dans aucune langue. En littérature, certaines
pages d’Anne Emmerich sur la Passion se rapprochaient, mais atténuées, de cet
idéal de réalisme surnaturel et de vie véridique et exsurgée. Peut-être aussi certaines
effusions de Ruysbroeck s’élançant en des jets géminés de flammes blanches et
noires, rappelaient-elles, pour certains détails, la divine abjection de Grünewald
et encore non, cela restait unique, car c’était tout à la fois hors de portée et à ras
de terre.
Mais alors…, se dit Durtal, qui s’éveillait de sa songerie, mais alors, si je suis
logique, j’aboutis au catholicisme du moyen âge, au naturalisme mystique ; ah
non, par exemple, et si pourtant !
Il se retrouvait devant cette impasse dont il s’écartait alors qu’il en percevait
l’entrée, car il avait beau s’ausculter, il ne se sentait soulevé par aucune foi. Décidément,
il n’y avait de la part de Dieu aucune prémotion et lui-même manquait
de cette nécessaire volonté qui permet de se délaisser, de glisser, sans se retenir,
dans la ténèbre des immutables dogmes.
Par instants, après certaines lectures, alors que le dégoût de la vie ambiante
s’accentuait, il enviait des heures lénitives au fond d’un cloître, des somnolences
de prières éparses dans des fumées d’encens, des épuisements d’idées voguant à
la dérive dans le chant des psaumes. Mais pour savourer ces allégresses de l’abandon,
il fallait une âme simple, allégée de tout déchet, une âme nue et la sienne
était obstruée par des boues, macérée dans le jus concentré des vieux guanos. Il
pouvait se l’avouer, ce désir momentané de croire pour se réfugier hors des âges
sourdait bien souvent d’un fumier de pensées mesquines, d’une lassitude de détails

 infimes mais répétés, d’une défaillance d’âme transie par la quarantaine, par
les discussions avec la blanchisseuse et les gargotes, par des déboires d’argent, par
des ennuis de terme. Il songeait un peu à se sauver dans un couvent, ainsi que ces
filles qui entrent en maison pour se soustraire aux dangers des chasses, au souci
de la nourriture et du loyer, aux soins du linge.
Resté célibataire et sans fortune, peu soucieux maintenant des ébats charnels,
il maugréait, certains jours, contre cette existence qu’il s’était faite. Forcément
dans ces heures où las de se battre contre des phrases, il jetait sa plume, il regardait
devant lui et ne voyait dans l’avenir que des sujets d’amertumes et d’alarmes
; alors il cherchait des consolations, des apaisements, et il en était bien réduit
à se dire que la religion est la seule qui sache encore panser, avec les plus veloutés
des onguents, les plus impatientes des plaies ; mais elle exige en retour une telle
désertion du sens commun, une telle volonté de ne plus s’étonner de rien, qu’il
s’en écartait, tout en l’épiant.
Et, en effet, il rôdait constamment autour d’elle, car si elle ne repose sur
aucune base qui soit sûre, elle jaillit du moins en de telles efflorescences que jamais
l’âme n’a pu s’enrouler sur de plus ardentes tiges et monter avec elles et se
perdre dans le ravissement, hors des distances, hors des mondes, à des hauteurs
plus inouïes ; puis, elle agissait encore sur Durtal, par son art extatique et intime,
par la splendeur de ses légendes, par la rayonnante naïveté de ses vies de saints.
Il n’y croyait pas et cependant il admettait le surnaturel, car, sur cette terre
même, comment nier le mystère qui surgit, chez nous, à nos côtés, dans la rue,
partout, quand on y songe ? Il était vraiment trop facile de rejeter les relations
invisibles, extrahumaines, de mettre sur le compte du hasard qui est, lui-même,
d’ailleurs indéchiffrable, les événements imprévus, les déveines et les chances.
Des rencontres ne décidaient-elles pas souvent de toute la vie d’un homme ?
Qu’étaient l’amour, les influences incompréhensibles et pourtant formelles ?
— Enfin la plus désarçonnante des énigmes n’était-elle pas encore celle de l’argent
?
Car enfin, on se trouvait là en face d’une loi primordiale, d’une loi organique
atroce, édictée et appliquée depuis que le monde existe.
Ses règles sont continues et toujours nettes. L’argent s’attire lui-même, cherche
à s’agglomérer aux mêmes endroits, va de préférence aux scélérats et aux
médiocres ; puis, lorsque par une inscrutable exception, il s’entasse chez un riche
dont l’âme n’est ni meurtrière, ni abjecte, alors il demeure stérile, incapable de
se résoudre en un bien intelligent, inapte même entre des mains charitables à
atteindre un but qui soit élevé. On dirait qu’il se venge ainsi de sa fausse destina

tion, qu’il se paralyse volontairement, quand il n’appartient ni aux derniers des
aigrefins, ni aux plus repoussants des mufles.
Il est plus singulier encore quand, par extraordinaire, il s’égare dans la maison
d’un pauvre ; alors il le salit immédiatement s’il est propre ; il rend lubrique
l’indigent le plus chaste, agit du même coup sur le corps et sur l’âme, suggère
ensuite à son possesseur un bas égoïsme, un ignoble orgueil, lui insinue de dépenser
son argent pour lui seul, fait du plus humble un laquais insolent, du plus
généreux, un ladre. Il change, en une seconde, toutes les habitudes, bouleverse
toutes les idées, métamorphose les passions les plus têtues, en un clin d’oeil.
Il est l’aliment le plus nutritif des importants péchés et il en est, en quelque
sorte aussi, le vigilant comptable. S’il permet à un détenteur de s’oublier, de faire
l’aumône, d’obliger un pauvre, aussitôt il suscite la haine du bienfait à ce pauvre ;
il remplace l’avarice par l’ingratitude, rétablit l’équilibre, si bien que le compte se
balance, qu’il n’y a pas un péché de commis en moins.
Mais où il devient vraiment monstrueux, c’est lorsque, cachant l’éclat de son
nom sous le voile noir d’un mot, il s’intitule le capital. Alors son action ne se
limite plus à des incitations individuelles, à des conseils de vols et de meurtres,
mais elle s’étend à l’humanité tout entière. D’un mot le capital décide les monopoles,
édifie les banques, accapare les substances, dispose de la vie, peut, s’il le
veut, faire mourir de faim des milliers d’êtres !
Lui, pendant ce temps, se nourrit, s’engraisse, s’enfante tout seul, dans une
caisse ; et les deux mondes à genoux l’adorent, meurent de désirs devant lui,
comme devant un Dieu.
Eh bien ! ou l’argent qui est ainsi maître des âmes, est diabolique, ou il est
impossible à expliquer. Et combien d’autres mystères aussi inintelligibles que
celui-là, combien d’occurrences devant lesquelles l’homme qui réfléchit devrait
trembler !
Mais, se disait Durtal, du moment que l’on patauge dans l’inconnu, pourquoi
ne pas croire à la Trinité, pourquoi repousser la divinité du Christ ? On peut
aussi facilement admettre le « Credo quia absurdum » de saint Augustin et se répéter,
avec Tertullien, que si le surnaturel était compréhensible, il ne serait pas le
surnaturel et que c’est justement parce qu’il outrepasse les facultés de l’homme
qu’il est divin.
Ah ! Et puis zut, à la fin du compte ! Il est plus simple de ne point songer à
tout cela : — Et, une fois de plus, il recula, ne pouvant décider son âme à faire le
saut, alors qu’elle se trouvait, au bord de la raison, dans le vide.
Au fond, il avait vagabondé loin de son point de départ, de ce naturalisme si
conspué par des Hermies. Il revenait maintenant à mi-route, jusqu’au Grünewald

et il se disait que ce tableau était le prototype exaspéré de l’art. Il était bien inutile
d’aller aussi loin, d’échouer, sous prétexte d’au-delà, dans le catholicisme le plus
fervent. Il lui suffirait peut-être d’être spiritualiste, pour s’imaginer le supranaturalisme,
la seule formule qui lui convînt.
Il se leva, se promena dans sa petite pièce ; les manuscrits qui s’entassaient sur
la table, ses notes sur le maréchal de Rais dit Barbe-Bleue, le déridèrent.
Tout de même, fit-il presque joyeux, il n’y a de bonheur que chez soi et audessus
du temps. Ah ! s’écrouer dans le passé, revivre au loin, ne plus même
lire un journal, ne pas savoir si des théâtres existent, quel rêve ! — et que ce
Barbe-Bleue m’intéresse plus que l’épicier du coin, que tous ces comparses d’une
époque qu’allégorise si parfaitement le garçon de café qui, pour s’enrichir en de
justes noces, viole la fille de son patron, la bécasse comme il la nomme !
Ça et le lit, ajouta-t-il, en souriant, car il voyait son chat, bête très bien informée
des heures, le regarder avec inquiétude, le rappeler à de mutuelles convenances,
en lui reprochant de ne pas préparer la couche. Il arrangea les oreillers,
ouvrit la couverture et le chat sauta sur le pied du lit, mais resta assis, la queue
ramenée sur ses deux pattes, attendant que son maître se fût étendu, pour piétiner
la place et faire son creux.

 

 

Chapitre II

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