Contes choisis


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Auteur : Louÿs Pierre
Ouvrage : Contes choisis

 

Pierre Félix Louis dit Pierre Louÿs est un poète et romancier français, né à Gand le 10 décembre 1870 et mort à Paris 16ᵉ le 4 juin 1925. Il est également connu sous les noms de plume Chrysis, Peter Lewys et Pibrac. Wikipédia

 

 

LʼHOMME DE POURPRE
Dans les jardins verts de la blanche Éphèse, nous étions deux
jeunes apprentis avec le vieillard Bryaxis.
Lui, venait de sʼasseoir dans un siège de pierre aussi pâle que
son visage. Il ne parlait point. Il grattait la terre du bout de son
bâton usé.
Nous, par respect pour son grand âge et pour sa grande gloire
plus vénérable encore, nous nous tenions debout en face de sa personne,
adossés à deux cyprès noirs et nʼosant ouvrir la bouche alors
quʼil ne disait rien.
Immobiles, nous le considérions avec une sorte de piété dont
il semblait avoir conscience. Nous lui savions gré de survivre à
tous ceux que nous aurions voulu connaître ; nous lʼaimions de
se montrer à nous, simples enfants nés trop tard pour entendre les
voix héroïques ; et, pressentant les jours prochains où personne
ne le verrait plus, nous cherchions en silence les invisibles liens

qui lʼunissaient à son oeuvre éclatante. Ce front avait conçu, ce
pouce avait modelé, dans lʼargile de lʼébauche, une frise et douze
statues pour le tombeau de Mausole, les cinq colosses dressés devant
la ville de Rhodes, le Taureau de Pasiphaé qui fait rêver les
yeux des femmes, le formidable Apollon de bronze et le Séleucos
Triomphant de la nouvelle capitale… Plus je contemplais leur
auteur, et plus il me paraissait que les dieux avaient dû façonner de
leurs mains ce sculpteur de la lumière, avant de descendre jusquʼà
lui pour quʼil les révélât aux hommes.
Tout à coup, un pas de course, un sifflet, un cri de gaieté : le petit
Ophélion bondit entre nous.
– Bryaxis ! fit-il. Écoute ce que toute la ville sait déjà. Si je suis
le premier à te lʼapprendre, je déposerai une fève devant lʼArtémis…
Mais dʼabord, salut ! Jʼavais oublié.
Vite, il nous fit du coin de lʼoeil un clignement qui pouvait passer
aussi pour un salut, à moins que cela ne voulût dire : préparez-vous
bien. Et aussitôt, il commença :
– Tu savais, mon bon vieux, que Clésidès faisait le portrait de
la reine ?
– On mʼen avait parlé.
– Mais la fin de lʼhistoire, on te lʼa dite aussi ?
– Il y a donc une histoire ?
– Sʼil y en a une ! Tu ne sais rien ! Clésidès était venu tout exprès
dʼAthènes, il y a huit jours. On lʼamène au palais, la reine nʼétait
pas prête ! elle se permettait dʼêtre en retard. Enfin elle se montre,
salue à peine son peintre, et pose… si lʼon peut appeler cela poser.
Il paraît quʼelle remuait tout le temps, sous prétexte que lʼamour lui
avait donné des crampes. Clésidès dessinait tant bien que mal, au
vol des gestes, et de très méchante humeur, comme tu peux lʼimaginer.
Son esquisse même nʼétait pas faite, quand voici la reine qui
se retourne et déclare quʼelle veut poser de dos !
– Sans raison ?
– Parce que son dos, disait-elle, est aussi parfait que le reste
et doit figurer dans le tableau. Clésidès a beau protester quʼil est
peintre et non statuaire, quʼon ne tourne pas derrière un panneau

et quʼon ne peut dessiner une femme vue de tous les côtés sur la
même planche, elle répond que cʼest sa volonté, que les lois de
lʼart ne sont pas les siennes, quʼelle a vu le portrait de sa soeur en
Perséphone, de sa mère en Dêmêtêr, et quʼelle, Stratonice, à elle
toute seule, posera pour les trois Grâces.
– Ce nʼest pas bête, dit Bryaxis.
Notre camarade sʼoffusqua.
– Pourtant si Clésidès avait répondu non ? Il en était libre, je
pense. On ne donne pas dʼordres à un artiste. Cette petite en use
avec nous dʼune façon que nous ne supporterons pas. Jamais son
père nʼaurait fait cela !
Lorsquʼil mit le siège devant Rhodes où Protogène travaillait
son Iasyle…
– Je sais, dit Bryaxis. Continue.
– Bref. Clésidès était fort en colère, encore quʼil nʼen montrât
rien. Il termine son étude de dos, la reine se lève, lui demande de
revenir le lendemain, il accepte et la quitte. Bon.
Ophélion se croisa les bras.
– Le lendemain, savez-vous qui lʼattendait ? Une servante sur un
tabouret.
– Stratonice, dit-elle, est fatiguée, ce matin. Elle ne posera plus,
mon maître, et cʼest moi qui la remplacerai tant que son portrait ne
sera pas fini. Ainsi en a-t-elle décidé.
Nous éclatâmes de rire et Bryaxis lui-même ne sʼen défendit
point.
Ophélion poursuivait gaiement :
– Lʼesclave nʼétait pas mal faite. Clésidès poussa les scrupules
jusquʼà lui donner les crampes de rigueur afin quʼelle ressemblât
ainsi de plus près à sa maîtresse. Puis il expliqua dʼun ton sec quʼil
nʼavait plus besoin dʼelle, et rentra chez lui avec ses dessins.
– Cette fois, il a eu raison ! mʼécriai-je. La reine se moquait,
vraiment.
– En chemin, comme il passait le long du port marchand, il
aperçut un marinier dont quelquʼun lui avait dit quʼil voyait la reine
en secret, bien que personne nʼen eût la preuve. Cʼest Glaucon,

vous le connaissez bien. Clésidès le manda chez lui, le paya, le fit
poser et quatre jours plus tard il avait terminé deux petits tableaux
injurieux qui représentaient la reine entre les bras de cet homme,
dʼabord de face et ensuite de dos…
– Comme elle lʼavait désiré, interrompis-je.
– A peu près. La nuit dernière (à quelle heure ? on nʼen sait rien),
il a fixé les deux planches peintes au mur du palais de Séleucos :
sans doute il a pu sʼenfuir sur une barque après sa vengeance publiée,
car on ne trouve sa trace nulle part.
Nous nous récriâmes :
– La reine va en mourir de rage !
– La reine ? Elle le sait déjà et si elle est furieuse au fond, elle le
dissimule à merveille. Pendant toute la matinée, une foule énorme
a défilé devant ces affiches à scandale. On a prévenu Stratonice,
qui a voulu voir, elle aussi. Suivie de quatre-vingts personnes de la
Cour, elle sʼest arrêtée devant chacun des deux sujets, approchant et
reculant pour juger tour à tour du détail et de lʼensemble… Jʼétais
là, et comme je la suivais des yeux avec frisson, me demandant
qui de nous elle allait mettre à mort lorsque sa fureur éclaterait :
« je ne sais pas lequel est le meilleur, dit-elle ; mais tous deux sont
excellents. »
Bryaxis, au milieu de notre exultation, leva simplement les
sourcils en donnant à son vieux visage les plis de la surprise et de
lʼestime :
– Elle prouve quʼelle nʼest pas moins spirituelle quʼimpudente,
fit-il. Lʼhistoire est curieuse en effet. Mais comment en êtes-vous si
fiers, mes enfants ? Il me semble que le rôle de lʼartiste ne vaut pas
celui du modèle, dans lʼanecdote que je viens dʼentendre ?
– Si la reine avait osé, dit Ophélion, elle aurait fait poursuivre
Clésidès jusquʼau-delà des mers, et tuer comme un chien. Mais
alors tout le pays grec lʼaurait traitée en femme barbare, elle qui
veut se croire Athénienne par le hasard qui lʼa fait naître dans un
Parthénon devenu Pornéïon. Stratonice tient lʼAsie dans sa main
comme une mouche, et elle a reculé devant un homme qui a pour
toute arme une boulette de cire. Désormais, lʼArtiste est le roi des

rois, le seul être inviolable qui vive sous le soleil, Voilà pourquoi
nous sommes fiers !
Le vieillard fit une moue assez dédaigneuse :
– Tu es jeune, répliqua-t-il. De mon temps on disait déjà la même
formule, et peut-être avec plus de raisons. Lorsque Alexandre, timidement,
essayait dʼexpliquer « pourquoi » tel tableau lui paraissait
bon, mon ami Apelle le faisait taire en disant quʼil prêtait à rire
aux gamins qui broyaient ses couleurs. Et Alexandre sʼexcusait…
Eh bien ! je nʼai jamais trouvé que ces sortes dʼanecdotes valussent
le mal quʼon se donne pour en faire le récit. Quels que soient le
respect ou la hauteur du roi envers les peintres contemporains, les
tableaux nʼen sont ni meilleurs ni pires : tout cela est donc indifférent.
Au contraire, il peut être bon et même grand, quʼun artiste
ose et puisse se mettre, non pas au-dessus du roi quelconque dont
lʼarmée passe le long de ses murs, mais plus haut que les lois humaines,
et plus haut que les lois divines, le jour où ses muses lui
commandent de fouler aux pieds tout ce qui nʼest pas elles.
Bryaxis sʼétait dressé.
Nous murmurâmes :
– Qui a fait cela ?
– Personne, peut-être, dit le vieillard avec un songe dans les
yeux. Personne… si ce nʼest Parrhasios… Et encore fit-il bien ?…
Je le croyais autrefois. Aujourdʼhui, je ne sais plus que penser.
Ophélion me jeta un regard étonné. Mais je ne pouvais rien lui
apprendre.
– Nous ne te comprenons pas, dis-je à Bryaxis.
Il pensa nous mettre sur la voie.
– Le Prométhée… fit-il tout bas.
– Eh bien ?
– Vous ne savez pas ?… Vous ne savez pas comment Parrhasios
a peint le Prométhée de lʼAcropole ?
– On ne nous lʼa pas dit.
– Vous ne connaissez pas cette horrible scène ? la tragédie de
mort et de hurlements dʼoù ce tableau est sorti dans le sang comme
lʼenfant dʼune accouchée ?

– Parle… Dis-nous toute la scène ; nous nʼen savons rien.
Un instant Bryaxis suspendit son regard sur nos jeunes têtes
comme sʼil hésitait à nous plonger de force un pareil souvenir dans
lʼâme…
Puis il se détermina.
– Eh bien ! oui. Je vous la dirai.
Ce que je vous raconte, mes enfants, sʼest passé la dernière année
de la cent septième olympiade, lʼannée même où Platon mourut
: il y a bien cinquante ans de cela.
Jʼétais alors dans Halicarnasse et je venais dʼachever ma part
de labeur au tombeau de Mausole le Chevelu : part ingrate sʼil en
fut jamais. Scopas qui nous dirigeait avait trouvé bon de décorer
tout seul la façade orientale du monument, cʼest-à-dire quʼà lʼheure
du matin où se font les sacrifices, les marbres de notre maître resplendissaient
en pleine lumière, et, vraiment, on ne voyait quʼeux.
A son camarade Timothée, il avait attribué la face latérale sud, un
peu moins intéressante et deux fois plus étendue. Leokharès sʼétait
chargé du fronton occidental ; quant à moi, jʼavais pris ce dont personne
ne voulait, le côté nord, travail énorme et perpétuellement
dans lʼombre. Pendant cinq ans, je sculptai ainsi des Victoires et
des Amazones qui vivaient au soleil comme des femmes, mais
chaque fois quʼil me fallait en fixer une pour toujours dans la zone
obscure du Mausolée, il me semblait la voir mourir, et je pleurais,
mes petits enfants.
Enfin, ma tâche vint à son terme. Je me préoccupai de rentrer en
Attique. Cette année-là, comme aujourdʼhui, la mer Egée était peu
sûre. Guerre partout. Haines de ville à ville. Athènes, dʼailleurs,
était vaincue. Le jour où je voulus partir, je ne trouvai pas dʼarmateur
qui se souciât dʼaller au Pirée. Les Cariens, en bons négociants,
se retournaient vers le vainqueur, et dès que la prise dʼOlynthe eut

fait tomber Khalkis dans les mains du Macédonien, tous les marchands
dʼHalicarnasse gonflèrent leurs voiles vers lʼEubée pour y
vendre des robes de Cos avec des courtisanes de Cnide.
Moi aussi, je partis pour Khalkis. « LʼEuripeme disais-je, nʼest
pas large, et dʼAulis, par Tanagre et la route dʼAkharnées, jʼaurai
bientôt gagné Athènes. » Ce voyage sur mer fut désagréable ; on
me traita fort mal dans mon coin, où pourtant je tenais peu de
place. Mon nom alors nʼavait pas le même son quʼaujourdʼhui sans
doute, et le Mausolée était trop neuf pour mériter quʼon lʼestimât.
Les autres passagers se contentaient de savoir que jʼétais citoyen
dʼAthènes, et cela suffisait bien pour quʼils se moquassent, puisque
Athènes était malheureuse.
Un matin, le soleil avait déjà passé les cimes des hauteurs orientales,
lorsque nous abordâmes à Khalkis au milieu dʼune foule
immense. Je mʼy perdis avec plaisir.
En interrogeant quelquʼun, jʼappris quʼil y avait hors des portes
un extraordinaire marché. Philippe, à la chute dʼOlynthe, après
avoir rasé la ville, avait emmené en esclavage la population tout
entière : environ quatre-vingt mille têtes. La vente avait lieu depuis
deux jours. On comptait quʼelle durerait trois mois.
Aussi la ville regorgeait-elle dʼétrangers, dʼacheteurs et de curieux.
Mon interlocuteur, qui était marchand de vins, ne se plaignait
pas de cette cohue ; mais il me confia que son voisin, lequel
vendait à lʼordinaire des esclaves cotés fort cher, sʼétait ruiné du
jour au lendemain, tant la baisse avait été prompte. Jʼentends encore
le tavernier me dire avec de grands gestes
– Enfin, un Thrace de vingt ans, on sait ce que cela vaut, par
les dieux ! Quand on en achetait douze pour cultiver une plaine,
on comptait bien douze sacs dʼor frappés à la chouette ! Eh bien !
va, va marquer les prix ; le cours est tombé à cinquante drachmes.
Juge par là des autres ! Jamais cela ne sʼest vu ! Il y a trois mille
vierges au marché : on les écoule à vingt-cinq drachmes : vingt-deux,
vingt-cinq, vingt-huit drachmes lorsquʼelles ont la peau très
blanche. Ah ! Philippe est un grand roi !
Cet homme me dégoûtait. Je me séparai de lui, et je suivis la

multitude jusquʼau-delà des portes ouvertes, dans la vaste prairie
en pente où les Olynthiens étaient parqués.
A grandʼpeine je me frayais un chemin entre les groupes en
mouvement, et je ne savais plus dans quel sens diriger une marche
si contrariée, lorsque je vis passer devant moi un cortège extravagant
et majestueux devant lequel la foule sʼécartait.
Six esclaves sarmates sʼavançaient deux par deux, chacun portant
une charge dʼor et des coutelas à la ceinture. Derrière eux,
un négrillon tenait horizontalement, comme une patère à libations,
une longue crosse de cèdre rose serrée par un lacet dʼor : la
canne auguste du Maître. Enfin, gigantesque et pesant, couronné
de fleurs, la barbe imprégnée de parfums, soutenu par les deux
épaules aux cous de deux jolies filles, enveloppé dans une robe de
pourpre dont la surface était énorme et repoussant les herbes avec
ses larges pieds, je vis Parrhasios lui-même, semblable au Bakkhos
indien, et ses yeux sʼabaissèrent sur moi.
– Si tu nʼes pas Bryaxis, me dit-il en fronçant le sourcil, comment
te permets-tu de prendre son visage ?
– Et toi, si tu nʼes pas le fils de Sémélé, qui tʼa donné ces vastes
boucles, cette stature dionysiaque et cette robe de pourpre tissée
par les Grâces de Naxos ?
Il sourit. Sans même dégager son bras du soutien charmant qui
lʼélargissait, il me tendit comme un plat dʼor, par-dessus une courtisane,
sa grande main chargée dʼanneaux, et serra la mienne sur
un sein découvert.
– Khariklo, dit-il à la jeune fille de droite, prends mon ami dʼun
bras qui lui soit doux, et continuons notre promenade. Bientôt le
soleil serait trop ardent pour que ton fard nʼen souffrît point.
Nous repartîmes donc tous enlacés. Parrhasios imprimait à
la marche un balancement vaste et scandé, pompeux comme un
hexamètre où le petit pas des femmes eût battu le dactyle.
En trois mots, il sʼenquit de mes oeuvres et de ma vie. A chacune
de mes réponses, il disait vivement : « Cʼest parfait », afin de couper
court aux explications. Puis il se mit à parler de lui.
– Comprends bien que je tʼai pris sous ma protection, disait-il,

car pas un citoyen dʼAthènes, hors moi seul, nʼest en sûreté chez
le Macédonien, et si le moindre différend tʼavait conduit devant la
justice, je nʼaurais pas donné deux oboles, ce matin, de ton indépendance.
Désormais, te voilà tranquille.
– Je ne suis pas, répondis-je, dʼun naturel tremblant ; mais je ne
doute guère quʼici même et si tu donnais ton nom…
– Cʼest fait, déclara-t-il. Je me suis annoncé. Lorsque Philippe
a su que je lui faisais lʼhonneur de visiter sa nouvelle ville où il
nʼinstalle que des goujats, il a dépêché sur ma route, à dix stades du
pont de lʼEuripe, un officier de son palais. Cet homme mʼapportait
des présents royaux, entre autres six colosses du Nord et les deux
belles filles que tu vois : la force pour mʼouvrir la marche, la grâce
pour fleurir ma personne.
– Des Macédoniennes ? demandai-je.
– Macédoniennes de Rhodes ! firent-elles en éclatant de rire.
Et Parrhasios, dʼun geste généreux, conclut :
– Elles seront dans ton lit ce soir. Moi, jʼen ai laissé dʼautres avec
mes bagages ; mais tu peux être seul, ami : accepte ces roses de ma
main. Leur jeune peau doit être éclatante sur un tapis de pourpre
sombre.
Nous approchions du grand marché. Il sʼarrêta et, me regardant
:
– Au fait, tu ne me demandes pas ce que je viens chercher ici !
– Je nʼosais.
– Le devines-tu ?
– Non, certes. Je ne pense pas que tu veuilles un esclave, puisque
Philippe te donne les siens. Ni une femme, puisque celles-ci…
– Je suis venu dʼAthènes à Khalkis pour trouver un modèle, mon
petit. Te voilà tout surpris. Je mʼy attendais bien.
– Un modèle ? Il nʼy en a donc pas entre lʼAcadémie et le
Pirée ?
– Environ quatre cent quarante mille, pour moi, dit Parrhasios
orgueilleusement ; la population de lʼAttique. Et cependant je cherche
un modèle au marché des Olynthiens. Voici pourquoi. Tu vas
comprendre.

Il se redressa :
– Je fais, dit-il, un Prométhée.
En prononçant un pareil nom, il resta la bouche ouverte et toute
lʼhorreur de son sujet passa dans le pli de ses sourcils.
– Des Prométhées, tu le sais, il y en a sous tous les portiques.
Timagoras en a vendu un. Apollodore en a tenté un autre. Zeuxis a
cru pouvoir… mais pourquoi rappeler tant de piteuse peinture ? On
nʼa jamais fait de Prométhée.
– Je le crois, répondis-je.
– On a représenté des paysans nus attachés sur des rochers
de bois et le visage tordu par je ne sais quelle grimace qui trahit
un mal de dents ; mais Prométhée Forgeron du Feu, Prométhée
Créateur de lʼHomme et sa lutte avec lʼAigle-Dieu entre le Caucase
et la Foudre, ah ! non ! Bryaxis ! on nʼa pas fait cela. Ce Prométhée
grandiose, je le vois comme ta face, et je veux en clouer lʼimage à
la muraille du Parthénon.
Disant cela, il quitta lʼappui de ses deux femmes, prit sa canne
dʼor au petit porteur et traça de grands gestes dans lʼair.
Depuis deux mois jʼy travaillais, jʼavais trouvé des rochers superbes
dans les domaines de Kratès au promontoire dʼAstypalée.
Toutes mes études étaient finies. Le fond de mon paysage : prêt.
La ligne de la figure : en place. Et tout à coup me voici barré : je
ne peux pas trouver une tête. Oh ! sʼil sʼagissait dʼun Hermès, dʼun
Apollon ou dʼun Pan, tous les citoyens, dʼAthènes seraient fiers de
poser chez moi ; mais prendre pour modèle un homme dont le génie
resplendisse sur le visage et ligoter cet homme par les pieds,
par les poings, sur la charpente dʼun praticable, tu le vois bien, ce
nʼest pas possible. On ne peut disloquer ainsi que les membres dʼun
esclave. Et ces gens ont des têtes de brutes ! Ce sont des Encelades,
des Typhons ; ce ne sont pas des Prométhées. Pourquoi ? Parce
que nous manquons dʼesclaves qui aient été de libres Hellènes. Eh
bien ! Philippe nous en apporte ; je suis venu les prendre où il les
vend.
Je frémis.

– Un Olynthien ? dis-je. Un allié vaincu ? Mais où comptes-tu
faire ce tableau ?
– A Athènes
– Sur le sol dʼAthènes ton esclave sera libre.
– Il sera selon ma volonté.
– Mais alors, si tu le traites en captif, nʼas-tu pas peur que les
lois…
– Les lois ? dit Parrhasios avec un sourire. Les lois sont dans
ma main comme les plis de ce manteau, que je jette derrière mon
épaule.
Et dʼun mouvement magnifique, il sʼenveloppa de pourpre et de
soleil.
Le marché aux Olynthiens sʼétendait devant nous.
A perte de vue, et formant en ligne droite six larges voies parallèles,
des estrades de planches étaient dressées sur des tréteaux de
hauteur médiocre qui montaient environ à mi-cuisse des passants.
La population de toute une ville se massait là devant une seconde
foule : lʼune, marchandise, et lʼautre, acheteuse. Quatre-vingt
mille hommes, femmes, enfants, les mains liées derrière le dos, les
pieds entravés de cordes lâches, attendaient, la plupart debout, le
Maître inconnu qui les emmènerait vers un point mystérieux de la
terre hellène. Un soldat en gardait quarante et sʼimprovisait crieur
dʼhommes. Derrière les tables, des serviteurs ramassés dans les
faubourgs faisaient circuler lʼeau et le pain nécessaires à la nourriture
de cette multitude asservie, et un grand bruit sʼélevait toujours,
comme la voix perpétuelle dʼune fête.
Parrhasios pénétra dans la rue principale où sʼexposaient à droite
et à gauche, nus comme un peuple de marbre, les jeunes gens et les
jeunes filles qui avaient paru valoir les hauts prix. A mon étonnement,
je ne surpris rien de morne dans leurs regards plutôt curieux.

La douleur humaine a son terme que la jeunesse voit venir bientôt.
Depuis la ruine de leurs maisons, ces beaux êtres avaient usé
jusquʼau bout tout ce quʼils pouvaient donner de jours et de nuits à
lʼappréhension ou au désespoir : rien nʼen paraissait plus sur leurs
physionomies. Les jeunes gens sans doute avaient repris confiance
dans leur évasion future. Peut-être les jeunes filles songeaient-elles
à lʼamour dont on allait combler leur couche et quʼelles méconnaissaient
assez pour le convoiter, quel quʼil fût. Bref, par inconscience
ou par bravade, ils affectaient une bonne humeur.
La foule autour dʼeux se poussait, empressée à lʼexamen, plus
indécise devant lʼachat. Peu dʼhommes se décidaient vite au milieu
dʼune telle mise en vente. On touchait beaucoup aux esclaves. Des
mains éprouvaient les muscles dʼune jambe, la délicatesse dʼune
peau, la fermeté dʼun sein tendu, la carrure dʼun poing viril. Et
puis ces gens passaient à lʼestrade voisine, espérant trouver mieux
encore. Parrhasios fit halte un instant aux pieds dʼune adolescente
élancée, dont la longue forme blanche était une harmonie.
– Voilà, dit-il, une belle enfant.
Aussitôt le vendeur se précipita
– Cʼest la plus belle du marché, seigneur. Vois comme elle est
droite et comme elle est blanche ! Seize ans depuis hier…
– Dix-huit, rectifia la jeune fille elle-même.
– Tu mens, par Dzeus ! Elle nʼen a que seize, seigneur, il ne
faut pas la croire. Regarde ses cheveux noirs relevés par le peigne.
Quand elle les dénoue, ils lui tombent aux jarrets. Regarde ses
mains, ses longs doigts qui nʼont pas même touché la quenouille.
Elle est fille dʼun sénateur…
– Ne parle pas de mon père, fit-elle très gravement.
– Quand je ne le dirais pas, cela se verrait, affirma le vendeur.
Elle est belle comme une Néréide, souple comme une épée, douce
comme une biche au bois, – enfin voici qui vaut le reste : vierge
comme à sa naissance.
Et la brusquant de ses mains cyniques, il nous en découvrit la
preuve.
Parrhasios battait le sol sec du bout de sa canne sonore.

– Vierge, dit-il, je nʼy tenais pas. Il me suffisait quʼelle fût belle.
Ote-lui ces entraves qui nuisent à sa grâce, et, vite, quʼelle remette
son vêtement. Je lʼachète. Quel est son nom ?
– Artémidora, dit-elle.
– Eh bien, Artémidora, sache que tu es désormais à la suite de
Parrhasios.
Elle ouvrit de grands yeux, hésita naïvement :
– Tu es… tu serais le Parrhasios que…
– Je le suis, répondit son maître.
Et la remettant à la garde des gens qui lʼaccompagnaient, il reprit
sa marche en avant.
Puis il daigna mʼexpliquer :
– Écartelée sur le Caucase, cette jeune fille offrirait un charmant
spectacle. Cependant, je ne lʼai pas prise à dessein dʼachever
avec elle le Prométhée dont je tʼai parlé. Elle me servira de modèle
pour certains petits tableaux obscènes, auxquels je délasse mon
esprit pendant mes heures de loisir, et qui sont loin dʼêtre, tu le sais,
la moins noble partie de mon oeuvre.
Nous marchâmes longtemps devant les tréteaux. La foule avait
encore grossi. Le soleil devenait plus difficilement tolérable dans
cette vaste plaine sans ombre, au milieu dʼun peuple houleux.
Artémidora sʼétait ornée dʼabord de sa tunique blanche, puis de la
ceinture des vierges remontée au-dessous des seins, et ses cheveux
disparaissaient dans le sommet dʼun voile bleuâtre qui enveloppait
tout son corps. Elle se retournait souvent pour nous voir ; et je
mʼaperçus alors quʼen sʼhabillant soudain elle avait revêtu presque
une âme nouvelle. Son visage sʼétait métamorphosé. Elle nous observait
avec inquiétude, comme si elle avait cherché à savoir lequel
de tous ces hommes allait lui faire outrage, et oubliant déjà dans
quelle nudité nous avions connu sa personne, elle repoussait son
voile plissé avec ce joli mouvement du coude gauche en arrière qui
veut dissimuler le globe de la croupe.
Déjà nous avions parcouru la moitié de la rue principale, quand
Parrhasios sʼarrêta.
– Non, me dit-il, ce que je cherche nʼest pas ici. La jeunesse

du corps et la beauté du front ne se rencontrent point ensemble.
Aussi bien Prométhée nʼest-il pas un éphèbe. Coupons court vers
la droite ; suivons au hasard : jʼai plus de chances de trouver mon
homme parmi les esclaves de second prix.
A peine avions-nous fait trois pas dans la deuxième allée à
droite, il étendit les mains et cria :
– Le voici !
Je mʼapprochai avec curiosité.
Lʼhomme quʼil me désignait ainsi touchait à la cinquantaine. De
très haute taille et de proportions excellentes, il avait le front large,
lʼarcade sourcilière puissante et musclée, le nez robuste et géométrique,
les narines épanouies, les oreilles profondes. Ses cheveux
étaient gris, sa barbe encore brune, courte et roulée en boucles
rondes aussi expressives que ses traits. Les fortes attaches de son
cou formaient une sorte de piédestal qui donnait, par un singulier
rapport, une autorité plus grande à lʼintelligence de ses yeux.
Parrhasios lʼinterpella :
– Comment tʼappelles-tu ?
– Outis1.
– Je ne te demande pas de littérature, mon brave, mais le nom
que tu as reçu de ton père, et tu me répondras, je pense ?
– Depuis un mois, je mʼappelle Outis. Si jʼai porté un nom ancien,
il ne me plaît pas de te dire lequel.
– Pourquoi ?
– Ni de te dire pourquoi, fils de chien.
Parrhasios, hors de lui-même, devint plus rouge que son manteau.
Le vendeur, tout alarmé, avança des bras suppliants.
– Ne lʼécoute pas, seigneur, il parle comme un insensé. Et cʼest
pure malice de sa part, car il a plus de cervelle que moi. Il est
médecin. Pour la science comme pour lʼhabileté, il nʼavait pas son
pareil dans Olynthe. Je te dis là ce que tout le monde répète, car
il était célèbre jusquʼen Macédoine. On mʼa dit que depuis trente
ans il a guéri plus dʼOlynthiens que nous nʼavons pu en tuer le jour


1 Rien, en grec. Ulysse avait choisi de sʼappeler Ouden, « Personne » (NDE).


où nous avons pris la ville. Ce sera un esclave précieux dès que tu
lʼauras mis à la chaîne et quʼil aura senti le bâton ; car il fait encore
lʼinsolent, mais il changera de ton comme les autres. Alors, si
tu sais le mener, tu ne connaîtras pas la mort avant ton centième
hiver. Donne-moi trente drachmes et Nicostrate sera ta chose pour
toujours.
– Nicostrate ! répéta Parrhasios vers moi. En effet. Je connais
ce nom. Mon indifférence est totale envers sa science de médecin.
Toutes mes drogues sont dans ma cave et lʼune me guérit fort bien
des indigestions que lʼautre donne. Quand parfois je suis enrhumé,
je ne mʼapplique pas dʼautre emplâtre quʼune belle fille aux seins
brûlants sur ma poitrine étendue, et je compte bien vivre cent ans
sans lʼaide de cet apothicaire.
Se tournant vers le vendeur, il ordonna :
– Ote-lui ses vêtements.
Nicostrate se laissa faire, impuissant et dédaigneux.
Parrhasios continua de commander.
– Mets-le de face, et les bras tombants. Bien… De côté… De
dos… A droite maintenant… Encore de face… Marché conclu.
Il claqua légèrement de la main mon épaule et me dit à mi-voix
Superbe ! mon petit.
Et je ne lui répondis point, car je me sentais secoué dʼun frisson
qui était presque de lʼenvie.
Cinquante ans sont passés ; lʼespace dʼune vie humaine. Jʼai
vu des milliers de modèles : jamais un qui fût comparable à ce
Nicostrate, dʼOlynthe.
Il était la statue de lʼHomme dans toute sa grandeur, à lʼâge où la
force devient de la puissance, Parrhasios le nommait Prométhée ;
mais nʼimporte quel nom éternel nʼeût pas été moins digne de son
nouvel esclave. Cet homme dans mon atelier pendant un an de
mon travail, et jʼeusse fait assez dʼébauches pour emplir toute ma
carrière de Dzeus, de Ploutons, de Poséidons, des quinze dieux à
barbe grise quʼon appelle les Dominateurs. Il évoquait lʼOlympe
à ses pieds. Quand il allongeait le bras, on y voyait le Trident, et
quand il le haussait, on y voyait la Foudre. Les lignes de ses pectoraux

sʼunissaient à ses épaules avec un air de majesté qui divinisait
tous les gestes.
Ah ! pensai-je, Parrhasios songe à me donner des femmes,
comme si jʼallais passer mes soirs entre les stèles du Céramique, et
certes, il ne comprend pas que je renoncerais à lʼamour lui-même
en échange de son Nicostrate. Les dieux lui inspireront-ils de me
lʼenvoyer jamais, fût-ce pour une journée
Ainsi je remuais en mon coeur des malaises de jalousie ; et puis
je me consolais à demi en sachant que, si ce nʼétait le marbre, au
moins la cire allait fixer de sa matière presque aussi pure tout ce
qui brillait là dʼimmortel.
En effet, Nicostrate fut perdu pour le marbre.
Je ne lʼeus jamais pour modèle.
Le malheureux ne posa quʼune fois, et vous allez savoir comment.
Je revins seul, à cheval, à travers lʼAttique. Pendant mes cinq
années dʼabsence, des créanciers avaient vendu le peu de bien
que je possédais, et je descendis simplement dans une hôtellerie
dʼAthènes pour les longues semaines nécessaires à ma nouvelle
installation.
Parrhasios mʼavait suivi à quelques jours dʼintervalle. Apprenant
dans quel lieu modeste jʼavais fait porter mes bagages, il ne voulut
point que jʼacceptasse dʼautre hospitalité que la sienne et me fit dire
quʼil mʼattendait.
Le lendemain, je me rendis chez lui, seul, et pour décliner son
offre, Il habitait, à mi-chemin entre le Céramique et lʼAcadémie,
un palais de marbre et dʼairain, près de la maisonnette où vivait
Platon. Ses jardins sʼétendaient très bas jusquʼaux rives bleues du
Cyclobore, et de lʼautre côté remontant vers la route, ils entouraient
lʼédifice blanc dʼarbres inutiles et fastueux.
Par une faiblesse inattendue chez un homme de sa valeur,

Parrhasios aimait à donner lʼostentation de la richesse. Sa fortune
était immense ; il faisait quʼon nʼen doutât point. Et dʼailleurs,
prenant leur part de plaisir à toutes les voluptés offertes, il voulait
éprouver sans cesse le marbre frais, les soies fines, la peau plus
douce encore des vierges, la pourpre seyant au visage, lʼor inaltérable
et solaire. Cʼest pourquoi sa maison ressemblait au palais
dʼArtaxercès.
Il mʼaccueillit au seuil de la grande cour intérieure qui lui servait
dʼatelier.
Debout, toujours drapé de soie rouge et la bandelette au front
comme un dieu olympien, il mʼouvrit ses larges bras. Puis je pénétrai
à ses côtés dans lʼillustre salle, matrice de chefs-dʼoeuvre, où je
fus ému de me retrouver.
– Mon Prométhée ? répondit-il à ma question. Non. Je ne le
sens pas mûr encore. Ce Nicostrate a besoin dʼêtre médité quelque
temps, et je pressens que ma première conception du sujet va éclater
en morceaux dès que jʼy ferai entrer sa personne. Dans quelques
jours nous verrons bien.
Je lui demandai sʼil se reposait, mais cʼétait mal le connaître. La
peinture était sa vie même. Revenu de voyage au milieu de la nuit,
il avait commencé un tableau le matin.
– Viens, me dit-il brusquement. Je suis content que tu puisses le
voir cette petite chose est une merveille. Je nʼai jamais rien fait de
plus beau.
Cʼétait encore un trait de son caractère, que dʼestimer ses oeuvres
à leur valeur suprême et de comprendre lʼadmiration que tout le
peuple grec vouait à son grand nom.
Le panneau commencé reposait obliquement sur un chevalet de
bois de sycomore dont les deux montants, prêts à se rejoindre, se
recourbaient en cols de cygnes dʼor. Je me penchai respectueusement
et vis un singulier sujet qui, pourtant, ne me surprit point dans
lʼatelier de Parrhasios. Son tableau représentait un paysage sylvestre
et frais à voir, où sʼallongeait sur le côté une nymphe endormie,
ses flèches à la main. Un satyre penché devant elle, lui soulevait

la tunique jusquʼà la ceinture avec une expression de gourmandise
bestiale. Derrière, un deuxième satyre à genoux assaillait la vierge
directement, sans troubler son jeune sommeil qui devait être bien
profond. Cʼétait tout.
Mais comme je relevais les yeux, jʼaperçus à quelques pas,
étendue sur une banquette, la confuse Artémidora entre les deux
barbares Sarmates qui venaient de poser avec elle le mouvement de
cette rouge esquisse.
Et Parrhasios mʼexpliqua :
– Oui. Jʼaime ces tableaux de vie intense, et je ne montre le Désir
de lʼHomme quʼà lʼinstant de son paroxysme et de sa réalisation.
Socrate, qui avait commencé par être un mauvais sculpteur avant
de devenir un bon philosophe, voulait me voir peindre lʼamour
avec des regards et des pensées. Cʼétait dʼune absurde critique. La
peinture est dessin et couleur ; sa langue ne parle que par gestes, et
le geste le plus expressif est celui par quoi elle triomphe. Jʼai peint
Akhilleus à lʼinstant où il tue. Sa colère immobile, je la laisse au
poète. Mais en voilà assez, nous nous comprenons.
Il sʼassit devant son chevalet et commanda :
– Reprenez la pose.
Alors Artémidora leva ses yeux noirs vers nous et dʼune voix qui
me laissa troublé elle murmura :
– Devant lui ?
Mais Parrhasios nʼentendait point. Parrhasios chantait déjà.
Avec son pinceau fin dont le manche était dʼivoire et creusé en
roseau, il ajouta les derniers traits à lʼesquisse afin dʼen accentuer
encore lʼimpeccable et pur dessin. Puis deux de ses jeunes apprentis
lui apportèrent ses instruments.
– Tu le vois, me dit-il en souriant, jʼai cessé de peindre à la détrempe.
Voilà de la cire et des fers selon le procédé nouveau. Ces
jeunes gens de lʼÉcole de Sikyone, je les battrai sur leur terrain !
On eût dit, en effet, à le voir, quʼil avait toujours employé ce procédé
de Polygnote récemment remis à la mode. Ses petites boîtes à
cire étaient disposées dans un coffret déjà maculé par lʼusage. Il y

plongeait avec mesure le fin cautère chauffé au fourneau, en retirait
une gouttelette de cire colorée, la posait à sa place et la mêlait aux
autres avec une sûreté de main qui mʼarrachait parfois un sourire
dʼenthousiasme.
Tout en peignant, il mʼapprenait comment on mêlait la cire
aux couleurs et quelles couleurs étaient les bonnes, à lʼexclusion
de toutes les autres. Son blanc venait de lʼîle de Mélos, celui de
Samos étant trop gras. Il aimait le cinabre indien, plus solide que
le cinabre dʼÉphèse, plus coûteux aussi, dʼailleurs. La sandaraque
couleur de flamme et lʼarménion dʼun bleu si pâle convenaient aux
vêtements féminins. Il estimait le noir dʼivoire que le jeune Apelle
venait dʼinventer, mais il sʼen tenait pour sa part au noir plus docile
aux mélanges, fabriqué (lorsquʼon peut en prendre) avec les os calcinés
des morts et ravis aux tombeaux anciens.
Ainsi se passa la journée sans que je sentisse la fuite des heures,
sinon quand Parrhasios commandait : « Reposez-vous ! » et
quʼArtémidora, toujours plus rougissante, cachait son visage dans
ses mains.
Vers la fin du jour, il se leva, criant aux apprentis :
– Faites chauffer la plaque !
Et, se retournant vers moi, il me dit :
– Cʼest fini.
On lui apporta la plaque rouge qui lançait des étincelles. Il la
saisit par le piton avec des tenailles à longues branches. Il la promena
très lentement devant le tableau horizontal, où la cire montait
à la surface en fixant au bois sec son âme multicolore.
Et voilà comment fut achevée, entre lʼaube dʼun jour et le crépuscule,
la « Nymphe surprise » de Parrhasios, qui est maintenant
à Syracuse.
Parrhasios regarda son oeuvre avec une négligente complaisance,
et secouant sa belle main expressive, il cria comme pour cent
personnes.
– Oui. Cʼest un exercice avant la bataille.
Distrait, je demandai :

– Quelle bataille ?
Il parut sʼétonner que je nʼeusse pas compris. A grands pas, il
traversa la pièce, ouvrit une porte : Nicostrate à la chaîne leva les
yeux sur nous. Parrhasios se haussa devant lui, et, les doigts passés
dans la barbe, il murmura comme pour lui seul :
– Ma bataille de dieu contre cet être humain.
Je restai un mois entier occupé dans Athènes à des affaires
personnelles, qui ne me permettaient pas de retourner chez
Parrhasios.
Athènes était vraiment en deuil depuis la chute des Olynthiens.
Le marché de Khalkis, la vente dʼun peuple allié, – ce scandale et
cet affront aux portes mêmes de lʼAttique, – était le sujet de tous les
discours, le songe de tous les silences.
Contre Philippe, on ne pouvait rien. Kratès ne voulait pas
la guerre, et Démosthène lui-même ne la demandait plus. Mais
Eschine, en revenant du Péloponèse, avait rencontré sur sa route
des troupeaux dʼOlynthiens conduits comme des bêtes, et il lui
avait suffi de raconter ce passage dʼesclaves, pour soulever à sa
voix lʼindignation du peuple contre les cités coupables.
Un jour, ce fut pis encore : on apprit que, dans la ville même,
un citoyen traitait en femme captive une malheureuse Olynthienne.
Lʼhomme fut arrêté, jugé, condamné à mort sur-le-champ.
Alarmé, je vis Parrhasios menacé dʼun sort semblable et laissant
là toute affaire, je descendis jusquʼà son palais, afin de lʼavertir sʼil
en était temps.
Portes et rideaux étaient fermés lorsque je parvins à son mur.
Lʼesclave ne voulait pas me laisser franchir le seuil. Il me fallut
insister, montrer mon angoisse, affirmer quʼil y allait de la vie de
son maître. Je passai enfin, et suivant en courant la grande galerie
vide, je soulevai la portière.

Je nʼoublierai jamais le regard lent et grave que me jeta
Parrhasios, lorsquʼil me vit entrer. Il peignait debout, gigantesque
devant un panneau de bois noir qui était presque de sa taille. Le
ciel vaguement orageux donnait à sa haute stature une apparence
extra-humaine. La sérénité de son visage était telle, que les traits
nʼy paraissaient plus : les rides mêmes sʼétaient effacées, ainsi quʼil
arrive aux cadavres des grands vieillards couchés dans la paix des
morts.
Il ne me parla point. Il ne me regarda plus. La tige chaude entre
les doigts, il portait les larmes de cire entre la boîte et le panneau
droit, dʼune main aussi sûre et aussi tranquille que sʼil avait créé le
monde avec des gouttes de couleur.
Cʼest alors que, suivant son oeil fixé tour à tour sur son oeuvre et
sur un point de la vaste salle, jʼaperçus, tumultueux et nu, écartelé
des quatre membres à la croupe dʼune roche véritable, Nicostrate
qui tirait, couvert de tous ses muscles, sur quatre cordes retordues.
Longtemps, je restai immobile, retenant mon souffle, ne sachant
plus ce que jʼétais venu faire et dire. Mon cerveau nageait tout entier
dans les merveilles de la vue. Mes autres sens ne me parlaient
plus et jʼavais moins de pensée quʼon nʼen a en songe.
Tout à coup, Parrhasios prononça un mot… Du moins, il me
sembla lʼentendre.
Et ce mot, cʼétait :
– Crie !
Et sa voix était calme comme son geste et son front.
– Crie ! répéta Parrhasios.
Nicostrate poussa violemment un éclat de rire forcé qui remua
la salle. Et il dit quʼil ne crierait point ! quʼil était maître de son
visage ! quʼon nʼattacherait pas ses traits, comme ses membres,
avec des câbles à la roche ! quʼil empêcherait bien ce tableau de se
faire ! puis il vomit lʼécume de sa rage avec des éclats dʼinjures.
La face de Parrhasios ne sʼaltéra point dʼune ligne. Il posa le
cautère quʼil tenait à la main, en prit lentement un autre qui chauffait
à blanc dans le fourneau voisin, et, mesurant la place exacte où

le vautour de son tableau fouillait le foie de Prométhée, il dit à un
esclave sarmate :
– Tiens. A droite. Sous la dernière côte. Touche légèrement,
sans pénétrer.
Nicostrate vit cet homme sʼavancer jusquʼà lui. Il gardait un sourire
très pâle et la chair grésilla sans quʼil eût dit un mot.
Mais, bientôt, ses yeux défaillirent. Une sueur atroce coula de
ses tempes. Il se mit à hurler dʼabord, puis à gémir dʼune voix secouée
comme un sanglot de petit enfant.
Parrhasios, impassible, observait son visage.
Combien de temps ceci dura-t-il ? Je ne sais plus. Jusquʼau soir,
je pense. Je ne sais pas davantage à quelle heure jʼeus la force de
me traîner hors de cette salle, car je défaillais de la tête aux pieds.
Au moment où je passais la porte, jʼentendis un silence soudain,
puis une voix dans lʼéloignement :
– Lʼimbécile ! criait Parrhasios. Il est mort un instant trop tôt !
Lorsquʼon sut le lendemain, dans Athènes, comment Parrhasios
avait accompli le « Prométhée enchaîné » quʼil destinait au
Parthénon, il nʼy eut dans toute la ville quʼun seul cri dʼhorreur.
Le peuple se porta en foule sur la route du Cyclobore et vint assaillir
la maison du peintre, dont les portes étaient fermées.
– Un Olynthien ! Un homme libre ! Un vaincu du
Macédonien !
– Le poison pour son meurtrier !
Je me mêlai à cette foule hostile, non pas pour sauver mon ami,
car moi aussi je pensais alors quʼil méritait tous les supplices, et
les hurlements de Nicostrate grondaient toujours dans mes oreilles.
Mais jʼallai, suivant la cohue, poussé par le mouvement du peuple,
et je parvins avec le troupeau sous les murailles assiégées.
La foule cria longtemps. La maison semblait morte. Pas un esclave
sur le seuil. Pas une voix derrière les rideaux qui pendaient
entre les colonnes, immobiles et refermés.
Enfin Parrhasios lui-même, entre deux rideaux qui sʼouvrirent,
apparut au premier étage, les bras croisés dans sa robe royale et le
front toujours ceint de la bandelette sacrée.

Une tempête de cris monta jusquʼà lui :
– Assassin ! Barbare ! Allié de Philippe ! criait la foule. Où
est-il, cet Olynthien ? Nous lui ferons des funérailles comme à un
général vainqueur. Et le poison pour toi ! le poison pour toi !
Parrhasios laissa cette colère se déchaîner et se ralentir. Puis, saisissant
à ses pieds, par les deux côtés du panneau, le « Prométhée »
quʼil venait de peindre, il le souleva lentement et comme religieusement,
dʼabord au-dessus de la balustrade, puis au-dessus même
de son front, si bien quʼil fut caché par lui, et lʼOEuvre apparut à la
place de lʼHomme.
Une brusque secousse ébranla cette foule qui sʼapprocha encore.
Un prodige lui apparaissait : le tableau de la douleur humaine et
de lʼéternelle défaite par la souffrance et par la mort palpitait audessus
de ses têtes. Devant ses innombrables yeux, le sommet de
la grandeur tragique se découvrait là pour la première fois. Elle
frémit. Quelques hommes pleurèrent. Un silence de temple se répandit
jusquʼaux dernières bouches de la multitude, et comme des
huées essayaient de renaître, une acclamation tonnante les étouffa
dans le bruit de la Gloire.
Le Caire.

 

 

DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT

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