Antimanuel de philosophie


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Auteur: Onfray Michel

Ouvrage: Antimanuel de philosophie

Année: 2001

 

 

La tâche de la philosophie selon Nietzsche : « Nuire à la bêtise ».
Le Gai Savoir, paragraphe 328.

 

 

 

Introduction

 

Faut-il commencer l’année en brûlant
votre professeur de philosophie ?
Pas tout de suite. Attendez un peu. Donnez-lui au moins le temps de
faire ses preuves avant de l’envoyer au bûcher. Je sais, on vous a
prévenus contre la matière : elle ne sert à rien, on ne comprend pas ce
que raconte celui qui l’enseigne, elle accumule les questions sans jamais
donner de réponses, elle se réduit souvent à la copie d’un cours dicté et
aux crampes de poignet associées, etc. Vous n’avez pas entièrement
tort, c’est souvent le cas. Mais pas non plus complètement raison, car
ce n’est pas toujours vrai…

Barbons, barbus et barbants..
Vous avez raison : la philosophie peut franchement barber son monde…
En premier lieu, quand elle use, mais surtout quand elle abuse de mots
compliqués : ataraxie, phénoménologie, noumènes, éidétique, et autres
termes impossibles à prononcer, mémoriser ou utiliser. Ensuite, quand
elle s’excite sur des questions qui paraissent sans intérêt ou ridicules :
pourquoi y a-t-il de l’être plutôt que rien ? — une question de Leibniz
(1646-1716), réactivée par Heidegger (1889-1976), deux penseurs allemands
essentiels. Ou quand elle cumule l’inconvénient des mots impossibles
avec celui des questionnements extravagants. Par exemple :
comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ? (question
trouvée chez Kant (1724-1804), un philosophe allemand du
xviiie siècle, dans son livre majeur Critique de la raison pure, 1781). Enfin,
la matière peut vous ennuyer si elle persiste à privilégier les questionnements
sans jamais se soucier d’apporter des réponses. Car certains
pensent la question plus importante que la réponse… (ceux qui veulent
rester tranquilles dans leur coin et passent leur vie à éviter de trouver, ce
qui permettrait de passer à autre chose, de tourner la page). Si vous
tombez sur un professeur qui excelle dans l’un de ces défauts, voire
dans deux, sinon trois, vous avez raison, c’est mal parti…

 

… ou brillants, babas, hilarants
Mais vous pouvez aussi ne pas avoir complètement raison : car la philosophie
peut se pratiquer avec un réel plaisir… Précisons avant tout que
le vocabulaire technique ou spécialisé peut être nécessaire. On l’accorde
bien au médecin ou au mécanicien qui peuvent parler l’un d’artériole,
l’autre de culbuteur sans attirer le reproche : l’usage du vocabulaire
spécialisé peut parfois s’avérer indispensable. En philosophie, il vaut
mieux le plus souvent l’éviter et préférer le vocabulaire courant. Mais si
ça n’est pas possible, parce que l’interrogation un peu fine nécessite des
instruments appropriés, alors on peut y avoir recours, sans exagérer. Le
vocabulaire technique s’apprend, on ne naît pas avec — de même pour
celui dont vous disposez aujourd’hui. Acceptez le principe que vous
pouvez élargir votre vocabulaire en apprenant quelques mots de philosophie
essentiels pour mieux réfléchir efficacement. Plus votre vocabulaire
est riche, plus votre pensée peut s’approfondir ; moins il l’est, moins
vous serez à même de décoller des lieux communs…
En ce qui concerne les questions apparemment extravagantes, vous
pouvez avoir raison : certaines proviennent exclusivement des personnes
qui se spécialisent outrancièrement dans la discipline. Vous n’êtes pas
guettés par ce risque… Laissez-le aux amateurs. Pourquoi pas vous,
d’ailleurs, quand vous aurez plusieurs années de philosophie derrière
vous ? Quoi qu’il en soit, ne réduisez pas toute la discipline à la pratique
des seuls débats spécialisés. Commencez par essayer de résoudre les
questions que vous vous posez dans votre vie quotidienne, la philosophie
existe pour ça. Le cours de philosophie peut et doit y aider.
Enfin, vous pourrez effectivement trouver, à un moment donné de
votre Terminale, que vous croulez sous les questions et qu’en regard, les
réponses paraissent moins évidentes, moins fréquentes. Vous aurez
raison : il existe dans l’année une période où nombre des idées
communes que vous teniez de vos parents, de votre milieu, de votre
époque s’effritent et laissent place à un désert angoissant. N’arrêtez pas
pour autant de faire votre trajet philosophique. Au contraire. C’est en
continuant que vous dépasserez cet état d’inquiétude pour commencer
à trouver un réel plaisir à résoudre des problèmes philosophiques
personnels puis généraux.

Éloge de la socratisation
En fait, votre rapport à la philosophie dépend de celui qui vous présente
la discipline. On n’y échappe pas… Et dans cet ordre d’idée, tout est
possible. Le pire et le meilleur. Car vous pouvez aussi bien subir l’enseignant
qui vous fâche définitivement avec la matière que rencontrer un
personnage qui vous fait aimer la discipline, ses figures majeures et ses
textes essentiels — et pour toujours. Faites ce que vous voulez du
premier, en revanche, épargnez le second… Mais attendez, avant de vous
faire une idée, d’avoir pu juger sur pièce.
Le pire, sans conteste, c’est le fonctionnaire de la philosophie : le
professeur obsédé par le programme officiel — au fait, celui des séries
techniques est constitué de neuf notions : la Nature, l’Art, la Liberté, le
Droit, la Technique, la Raison, la Conscience, l’Histoire, la Vérité, et
d’une série de philosophes : une trentaine d’oeuvres complètes entre
Platon (427-347 av. J.-C), le plus ancien et Heidegger (1889-1976), le
trépassé le plus récent ; car, pour l’institution, un bon philosophe est
un philosophe mort… Cette catastrophe scolaire ne s’écarte pas une
seconde d’un vieux manuel sinistre, d’un cours rédigé depuis des

années et ne chemine aucunement hors des sentiers battus de l’histoire
de la philosophie. Il vous enseigne les morceaux choisis obligatoires
et traditionnels. Que vous ayez faim ou non, il vous gave de
notes inutiles le jour de l’examen puisqu’en aucun cas on ne vous
demande d’apprendre par coeur et de régurgiter un savoir appris
comme on mémoriserait les pages d’un annuaire téléphonique.

Le meilleur, c’est l’enseignant socratique. C’est-à-dire ? Socrate (469-399
av. J.-C.) était un philosophe grec qui agissait dans les rues d’Athènes, en
Grèce, il y a presque vingt-cinq siècles. Sa parole s’adressait à ceux qui
s’approchaient de lui sur la place publique, dans la rue. Il les inquiétait en
leur faisant comprendre avec une réelle ironie et une véritable maîtrise
de la parole que leurs certitudes ne supportaient pas longtemps
l’examen et la critique. Après avoir fréquenté Socrate et discuté avec lui,
les individus s’en trouvaient métamorphosés : la philosophie leur ouvrait
d’immenses possibilités et changeait le cours de leur existence.
L’enseignant socratique met son savoir, son ironie, sa maîtrise de la
parole, sa culture, son goût du théâtre et son talent pour la mise en
scène de la pensée, à votre service, au service de vos questionnements,
de vos interrogations, afin que vous puissiez utiliser la discipline dans
votre existence pour mieux penser, être plus critique, mieux armé pour
comprendre le monde et éventuellement agir sur lui. À ses yeux, le cours
propose une occasion (quelques heures hebdomadaires pendant
trente-trois semaines, soit plusieurs dizaines d’heures dans une année
sauf arrêts maladie, verglas sur les routes, pannes d’oreiller, école buissonnière…)
— une occasion, donc, de soumettre la réalité et le monde à
une critique constructive.
Pour ce genre d’enseignant, il n’y a pas d’un côté les sujets nobles,
proprement philosophiques (l’origine du temps, la nature de la matière,
la réalité des idées, la fonction de la raison, la formation d’un raisonnement,
etc.), et de l’autre les sujets qui ne le seraient pas (aimer l’alcool,
fumer du haschisch, se masturber, recourir à la violence, avoir affaire à la
police, refuser un règlement intérieur, mentir à ceux qu’on aime, et
autres sujets abordés dans ce manuel en regard d’une série de textes
philosophiques), mais des traitements philosophiques de toutes les
questions possibles. Le cours ouvre une scène où se joue, via l’enseignant,
un perpétuel mouvement d’aller et retour entre votre existence
et les pensées philosophiques disponibles.

La philosophie comme cour des miracles
Bien sûr, je vous souhaite de ne pas subir toute l’année un spécimen du
genre fonctionnaire de la philosophie. Mesurez votre bonheur s’il ne
croise pas votre chemin et que vous avez plutôt la chance de passer
neuf mois (le temps d’une gestation de classe terminale, du moins pour
ceux qui ne s’attardent pas…) avec un enseignant socratique. Sachez
toutefois que rarement ces deux figures apparaissent aussi distinctement
dans les salles de classe et que les obligations scolaires d’enseigner
une méthode de la dissertation et du commentaire de texte, la
nécessité (pénible pour vous autant que pour votre enseignant) de
donner des devoirs, corriger des copies, rendre des notes, la perspective
du bac, tout cela contraint chaque professeur à composer, tirer des
bords entre l’administration et la pratique de la philosophie.
De sorte qu’indépendamment de votre malchance si vous subissez
l’un ou de votre bonheur si vous rencontrez l’autre, vous devez bien

dissocier le médiateur de la discipline et la discipline elle-même. Indépendamment
de celui qui l’enseigne, la philosophie s’étend sur presque
trente siècles de pensées et de penseurs, en Inde, en Chine (un monde
qu’on n’enseigne pas en France, puisqu’on fait traditionnellement
commencer, à tort, la philosophie en Grèce au viie siècle avant Jésus-
Christ chez les présocratiques — ceux qui enseignent avant Socrate :
Parménide, Héraclite, Démocrite parmi beaucoup d’autres), mais aussi
en Grèce, à Rome et en Europe. Ces systèmes de pensées, ces idées, ces
hommes proposent assez de questions et de réponses pour que vous
trouviez votre compte dans un livre, un texte, des pages ou une figure
émergeant de cet univers singulier.
Dans les programmes officiels, on transmet des valeurs sûres, classiques.
La plupart du temps elles dérangent peu l’ordre social, moral et
spirituel, quand elles ne le confortent pas nettement. Mais il existe
aussi, et en quantité, des philosophes marginaux, subversifs, drôles, qui
savent vivre, rire, manger et boire, qui aiment l’amour, l’amitié, la vie
sous toutes ses formes — Aristippe de Cyrène (vers 435-350 av. J.-C.)
et les philosophes de son école, les Cyrénaïques, Diogène de Sinope (ve s.
av. J.-C.) et les Cyniques, Gassendi (1592-1655) et les Libertins, La Mettrie
(1709-1751), Diderot (1713-1784), Helvétius (1715-1771) et les Matérialistes,
Charles Fourier (1772-1837) et les Utopistes, Raoul Vaneigem (né en 1934)
et les Situationnistes, etc.
N’imaginez pas, parce qu’on vous présente prioritairement des
penseurs peu excitants — ou que l’enseignant qui vous les transmet
ne paraît pas lui non plus excitant —, que toute la philosophie se réduit
à de sinistres personnages ou de tristes sires d’autant plus doués à
penser qu’ils sont malhabiles dans la vie et décalés dans l’existence.
Elle est un continent rempli de monde, de gens, d’idées, de pensées
contradictoires, diverses, utiles à la réussite de votre existence, afin que
vous puissiez sans cesse vous réjouir de votre vie et la construire jour
après jour. À votre enseignant de vous fournir la carte et la boussole, à
vous de tracer votre chemin dans cette géographie touffue, mais
passionnante. Bon vent…

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