L’Anarchie


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Auteur : Reclus  Jacques Elisée
Ouvrage : L’Anarchie
Année : 1894

Géographe, théoricien du mouvement
libertaire et militant anarchiste. Issue d’une famille
protestante, Élisée Reclus (1830-1905) fait des
études de géographe. En 1871, il prend une part
active à la Commune de Paris. Arrêté les armes à la
main, il est condamné à la déportation en Nouvelle
Calédonie. Sa peine sera commuée à dix ans de
bannissement. Il rejoint alors son frère Élie en Suisse,
et participe activement à la Fédération Jurassienne,
avec Bakounine et James Guillaume, puis Pierre
Kropotkine. Après la Suisse, c’est en Belgique
qu’Élisée Reclus s’installe. Très actif, c’est sous son
impulsion qu’une Université Nouvelle est créé, ainsi
qu’un Institut des Hautes Études dans lequel il enseignera. Auteur prolifique,
Élisée Reclus a participé à de nombreuses revues, brochures et journaux. Mais
il est surtout l’auteur de l’extraordinaire Géographie Universelle (19 volumes),
et de L’Homme et la Terre (6 volumes).

« Mais là où la pratique anarchiste triomphe, c’est dans le cours
ordinaire de la vie, parmi les gens du populaire, qui certainement ne
pourraient soutenir la terrible lutte de l’existence s’ils ne
s’entraidaient spontanément, ignorant les différences et les rivalités
des intérêts ».

 

L’anarchie n’est point une théorie nouvelle. Le mot lui-même
pris dans son acception « absence de gouvernement », de
« société sans chefs », est d’origine ancienne et fut employé bien
avant Proudhon.
D’ailleurs qu’importent les mots ? Il y eut des « acrates »
avant les anarchistes, et les acrates n’avaient pas encore imaginé
leur nom de formation savante que d’innombrables générations
s’étaient succédé. De tout temps il y eu des hommes libres, des
contempteurs de la loi, des hommes vivant sans maître de par le
droit primordial de leur existence et de leur pensée. Même aux
premiers âges nous retrouvons partout des tribus composés
d’hommes se gérant à leur guise, sans loi imposée, n’ayant
d’autre règle de conduite que leur « vouloir et franc arbitre », pour
parler avec Rabelais, et poussés même par leur désir de fonder la
« foi profonde » comme les « chevaliers tant preux » et les « dames
tant mignonnes » qui s’étaient réunis dans l’abbaye de Thélème.
Mais si l’anarchie est aussi ancienne que l’humanité, du
moins ceux qui la représentent apportent-ils quelque chose de
nouveau dans le monde. Ils ont la conscience précise du but
poursuivi et, d’une extrémité de la Terre à l’autre, s’accordent
dans leur idéal pour repousser toute forme de gouvernement. Le
rêve de liberté mondiale a cessé d’être une pure utopie
philosophique et littéraire, comme il l’était pour les fondateurs
des cités du Soleil ou de Jérusalem nouvelles ; il est devenu le
but pratique, activement recherché par des multitudes d’hommes

unis, qui collaborent résolument à la naissance d’une société
dans laquelle il n’y aurait plus de maîtres, plus de conservateurs
officiels de la morale publique, plus de geôliers ni de bourreaux,
plus de riches ni de pauvres, mais des frères ayant tous leur part
quotidienne de pain, des égaux en droit, et se maintenant en paix
et en cordiale union, non par l’obéissance à des lois,
qu’accompagnent toujours des menaces redoutables, mais par le
respect mutuel des intérêts et l’observation scientifique des lois
naturelles.
Sans doute, cet idéal semble chimérique à plusieurs
d’entre vous, mais je suis sûr aussi qu’il paraît désirable à la
plupart et que vous apercevez au loin l’image éthérée d’une
société pacifique où les hommes désormais réconciliés laisseront
rouiller leurs épées, refondront leurs canons et désarmeront leurs
vaisseaux. D’ailleurs n’êtes vous pas de ceux qui, depuis
longtemps, depuis des milliers d’années, dites-vous, travaillent à
construire le temple de l’égalité ? Vous êtes « maçons », à la fin de
maçonner un édifice de proportions parfaites, où n’entrent que
des hommes libres , égaux et frères, travaillant sans cesse à leur
perfectionnement et renaissant par la force de l’amour à une vie
nouvelle de justice et de bonté. C’est bien cela, n’est-ce pas, et
vous n’êtes pas seuls ? Vous ne prétendez point au monopole
d’un esprit de progrès et de renouvellement. Vous ne commettez
pas même l’injustice d’oublier vos adversaires spéciaux, ceux qui
vous maudissent et vous excommunient, les catholiques ardents
qui vouent à l’enfer les ennemis de la Sainte Église, mais qui
n’en prophétisent pas moins la venue d’un âge de paix définitive.
François d’Assise, Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila et tant
d’autres encore parmi les fidèles d’une foi qui n’est point la vôtre,
aimèrent certainement l’humanité de l’amour le plus sincère et
nous devons les compter au nombre de ceux qui vivaient pour un
idéal de bonheur universel. Et maintenant, des millions et des
millions de socialistes, à quelque école qu’ils appartiennent,
luttent aussi pour un avenir où la puissance du capital sera brisée

et où les hommes pourront enfin se dire « égaux » sans ironie.
Le but des anarchistes leur est donc commun avec
beaucoup d’hommes généreux, appartenant aux religions, aux
sectes, aux partis les plus divers, mais ils se distinguent
nettement par les moyens, ainsi que leur nom l’indique de la
manière la moins douteuse. La conquête du pouvoir fut presque
toujours la grande préoccupation des révolutionnaires, mêmes
des plus intentionnés. L’éducation reçue ne leur permettrait pas
de s’imaginer une société libre fonctionnant sans gouvernement
régulier, et, dès qu’ils avaient renversé des maîtres haïs, ils
s’empressaient de les remplacer par d’autres maîtres, destinés
selon la formule consacrée, à « faire le bonheur de leur peuple ».
D’ordinaire on ne se permettait même pas de se préparer à un
changement de prince ou de dynastie sans avoir fait hommage
ou obéissance à quelque souverain futur : « Le roi est tué ! Vive
le roi ! » s’écriaient les sujets toujours fidèles même dans leur
révolte. Pendant des siècles et des siècles tel fut
immanquablement le cours de l’histoire. « Comment pourrait-on
vivre sans maîtres! » disaient les esclaves, les épouses, les
enfants, les travailleurs des villes et des campagnes, et, de
propos délibéré, ils se plaçaient la tête sous le joug comme le fait
le boeuf qui traîne la charrue. On se rappelle les insurgés de 1830
réclamant « la meilleure des républiques » dans la personne d’un
nouveau roi, et les républicains de 1848 se retirant discrètement
dans leur taudis après avoir mis « trois mois de misère au service
du gouvernement provisoire ». A la même époque, une révolution
éclatait en Allemagne, et un parlement populaire se réunissait à
Francfort : « l’ancienne autorité est un cadavre » clamait un des
représentants. « Oui, répliquait le président mais nous allons le
ressusciter. Nous appellerons des hommes nouveaux qui sauront
reconquérir par le pouvoir la puissance de la nation. « N’est-ce
pas ici le cas de répéter les vers de Victor Hugo :
Un vieil instinct humain mène à la turpitude ?

Contre cet instinct, l’anarchie représente vraiment un
esprit nouveau. On ne peut point reprocher aux libertaires qu’ils
cherchent à se débarrasser d’un gouvernement pour se substituer
à lui : « Ôte-toi de là que je m’y mette ! » est une parole qu’il
auraient horreur de prononcer, et, d’avance, ils vouent à la honte
et au mépris, ou du moins à la pitié, celui d’entre eux qui, piqué
de la tarentule du pouvoir, se laisserait aller à briguer quelque
place sous prétexte de faire, lui aussi, le « bonheur de ses
concitoyens ». Les anarchistes professent en s’appuyant sur
l’observation, que l’État et tout ce qui s’y rattache n’est pas une
pure entité ou bien quelque formule philosophique, mais un
ensemble d’individus placés dans un milieu spécial et en
subissant l’influence. Ceux-ci élevés en dignité, en pouvoir, en
traitement au-dessus de leurs concitoyens, sont par cela même
forcés, pour ainsi dire, de se croire supérieurs aux gens du
commun, et cependant les tentations de toute sorte qui les
assiègent les font choir presque fatalement au-dessous du niveau
général.
C’est là ce que nous répétons sans cesse à nos frères, –
parfois des frères ennemis – les socialistes d’État : « Prenez garde
à vos chefs et mandataires ! Comme vous, certainement, ils sont
animés des plus pures intentions ; ils veulent ardemment la
suppression de la propriété privée et de l’État tyrannique ; mais
les relations, les conditions nouvelles les modifient peu à peu ;
leur morale change avec leurs intérêts, et, se croyant toujours
fidèles à la cause de leurs mandants, ils deviennent forcément
infidèles. Eux aussi, détenteurs du pouvoir, devront se servir des
instruments du pouvoir : armée, moralistes, magistrats, policiers
et mouchards. Depuis plus de trois mille ans, le poète hindou du
Mahâ Bhârata a formulé sur ce sujet l’expérience des siècles :
« L’homme qui roule dans un char ne sera jamais l’ami de
l’homme qui marche à pied ! »
Ainsi les anarchistes ont à cet égard les principes les plus
arrêtés : d’après eux, la conquête du pouvoir ne peut servir qu’à

en prolonger la durée avec celle de l’esclavage correspondant.
Ce n’est donc pas sans raison que le nom d' »anarchistes » qui,
après tout, n’a qu’une signification négative, reste celui par
lequel nous sommes universellement désignés. On pourrait nous
dire « libertaires », ainsi que plusieurs d’entre nous se qualifient
volontiers, ou bien « harmonistes » à cause de l’accord libre des
vouloirs qui, d’après nous, constituera la société future ; mais ces
appellations ne nous différencient pas assez des socialistes. C’est
bien la lutte contre tout pouvoir officiel qui nous distingue
essentiellement ; chaque individualité nous paraît être le centre
de l’univers, et chacune a les mêmes droits à son développement
intégral, sans intervention d’un pouvoir qui la dirige, la morigène
ou la châtie.
Vous connaissez notre idéal. Maintenant la première
question qui se pose est celle-ci : « Cet idéal est-il vraiment noble
et mérite-t-il le sacrifice des hommes dévoués, les risques
terribles que toutes les révolutions entraînent après elle ? La
morale anarchiste est-elle pure, et dans la société libertaire, si
elle se constitue, l’homme sera-t-il meilleur que dans une société
reposant sur la crainte du pouvoir et des lois ? Je réponds en
toute assurance et j’espère que bientôt vous répondrez avec moi :
« Oui, la morale anarchiste est celle qui correspond le mieux à la
conception moderne de la justice et de la bonté. »
Le fondement de l’ancienne morale, vous le savez, n’était
autre que l’effroi, le « tremblement », comme dit la Bible et
comme maints préceptes vous l’ont appris dans votre jeune
temps. « La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse »,
tel fut naguère le point de départ de toute éducation : la société
dans son ensemble reposait sur la terreur. Les hommes n’étaient
pas des citoyens, mais des sujets ou des ouailles ; les épouses
étaient des servantes, les enfants des esclaves, sur lesquels les
parents avaient un reste de l’ancien droit de vie et de mort.
Partout, dans toutes les relations sociales, se montraient les
rapports de supériorité et de subordination ; enfin, de nos jours

encore, le principe même de l’État et de tous les États partiels
qui le constituent, est la hiérarchie, ou l’archie « sainte », l’autorité
« sacrée », – c’est le vrai sens du mot. Et cette domination sacrosainte
comporte toute une succession de classes superposées
dont les plus hautes ont toutes le droit de commander, et les
inférieures toutes le devoir d’obéir. La morale officielle consiste
à s’incliner devant le supérieur, à se redresser fièrement devant
le subordonné. Chaque homme doit avoir deux visages, comme
Janus, deux sourires, l’un flatteur, empressé, parfois servile,
l’autre superbe et d’une noble condescendance. Le principe
d’autorité – c’est ainsi que cette chose-là se nomme – exige que le
supérieur n’est jamais l’air d’avoir tort, et que, dans tout échange
de paroles, il ait le dernier mot. Mais surtout il faut que ses
ordres soient observés. Cela simplifie tout : plus besoin de
raisonnements, d’explications, d’hésitations, de débats, de
scrupules. Les affaires marchent alors toutes seules, mal ou bien.
Et, quand un maître n’est pas là pour commander, n’a-t-on pas
des formules toutes faites, des ordres, décrets ou lois, édictés
aussi par des maîtres absolus ou des législateurs à plusieurs
degrés ? Ces formules remplacent les ordres immédiats et on les
observe sans avoir à chercher si elles sont conformes à la voix
intérieure de la conscience.
Entre égaux, l’oeuvre est plus difficile, mais elle est plus
haute : il faut chercher âprement la vérité, trouver le devoir
personnel, apprendre à se connaître soi-même, faire
continuellement sa propre éducation, se conduire en respectant
les droits et les intérêts des camarades. Alors seulement on
devient un être réellement moral, on naît au sentiment de sa
responsabilité. La morale n’est pas un ordre auquel on se soumet,
une parole que l’on répète, une chose purement extérieure à
l’individu ; elle devient une partie de l’être, un produit même de
la vie. C’est ainsi que nous comprenons la morale, nous,
anarchistes. N’avons-nous pas le droit de la comparer avec
satisfaction à celle que nous léguée les ancêtres ?

Peut-être me donnerez-vous raison ? Mais encore ici,
plusieurs d’entre vous prononceront le mot de  » chimère « .
Heureux déjà, que vous y voyez au moins une noble chimère, je
vais plus loin, et j’affirme que notre idéal, notre conception de la
morale est tout à fait dans la logique de l’histoire, amenée
naturellement par l’évolution de l’humanité.
Poursuivis jadis par la terreur de l’inconnu aussi bien que
par le sentiment de leur impuissance dans la recherche des
causes, les hommes avaient créé par l’intensité de leur désir, une
ou plusieurs divinités secourables qui représentaient à la fois
leur idéal informe et le point d’appui de tout ce monde
mystérieux visible, et invisible, des choses environnantes. Ces
fantômes de l’imagination, revêtus de la toute-puissance,
devinrent aussi aux yeux des hommes le principe de toute justice
et de toute autorité : maîtres du ciel, ils eurent naturellement
leurs interprètes sur la terre, magiciens, conseillers, chefs de
guerre, devant lesquels on apprit à se prosterner comme devant
les représentants d’en haut. C’était logique, mais l’homme dure
plus longtemps que ses oeuvres, et ces dieux qu’il créa n’ont
cessé de changer comme des ombres projetées sur l’infini.
Visibles d’abord, animés de passions humaines, violents et
redoutables, ils reculèrent peu à peu dans un immense lointain ;
ils finirent par devenir des abstractions, des idées sublimes,
auxquelles ont ne donnait même plus de nom, puis ils arrivèrent
à se confondre avec les lois naturelles du monde ; ils rentrèrent
dans cet univers qu’ils étaient censés avoir fait jaillir du néant, et
maintenant l’homme se retrouve seul sur la terre, au-dessus de
laquelle il avait dressé l’image colossale de Dieu.
Toute la conception des choses change donc en même
temps. Si Dieu s’évanouit, ceux qui tiraient de leurs titres à
l’obéissance voient aussi se ternir leur éclat emprunté : eux aussi
doivent rentrer graduellement dans les rangs, s’accommoder de
leur mieux à l’état des choses. On ne trouverait plus aujourd’hui
de Tamerlan qui commandât à ses quarante courtisans de se jeter

du haut d’une tour, sûr que, dans un clin d’oeil, il verrait des
créneaux les quarante cadavres sanglants et brisés. La liberté de
penser à fait de tous les hommes des anarchistes sans le savoir.
Qui ne se réserve maintenant un petit coin de cerveau pour
réfléchir ? Or, c’est là précisément le crime des crimes, le péché
par excellence, symbolisé par le fruit de l’arbre qui révéla aux
hommes la connaissance du bien et du mal. De là la haine de la
science que professa toujours l’Église. De là cette fureur que
Napoléon, un Tamerlan moderne, eut toujours pour les  »
idéologues « .
Mais les idéologues sont venus. Ils ont soufflé sur les
illusions d’autrefois comme sur une buée, recommençant à
nouveau tout le travail scientifique par l’observation et
l’expérience. Un d’eux même, nihiliste avant nos âges, anarchiste
s’il en fut, du moins en paroles, débuta par faire « table rase » de
tout ce qu’il avait appris. Il n’est maintenant guère de savant,
guère de littérateur, qui ne professe d’être lui-même son propre
maître et modèle, le penseur original de sa pensée, le moraliste
de sa morale. « Si tu veux surgir, surgis de toi-même!  » disait
Goethe. Et les artistes ne cherchent-ils pas à rendre la nature
telle qu’ils la voient, telle qu’ils la sentent et la comprennent ?
C’est là d’ordinaire, il est vrai, ce qu’on pourrait appeler une
« anarchie aristocratique », ne revendiquant la liberté que pour le
peuple choisi des Musantes, que pour les gravisseurs du
Parnasse. Chacun d’eux veut penser librement, chercher à son
gré son idéal dans l’infini, mais tout en disant qu’il faut « une
religion pour le peuple! » Il veut vivre en homme indépendant,
mais « l’obéissance est faite pour les femmes » ; il veut créer des
oeuvres originales, mais « la foule d’en bas » doit rester asservie
comme une machine à l’ignoble fonctionnement de la division
du travail! Toutefois, ces aristocrates du goût et de la pensée
n’ont plus la force de fermer la grande écluse par laquelle se
déverse le flot. Si la science, la littérature et l’art sont devenus
anarchistes, si tout progrès, toute nouvelle forme de la beauté

sont dus à l’épanouissement de la pensée libre, cette pensée
travaille aussi dans les profondeurs de la société et maintenant il
n’est plus possible de la contenir. Il est trop tard pour arrêter le
déluge.
La diminution du respect n’est-elle pas le phénomène par
excellence de la société contemporaine ? j’ai vu jadis en
Angleterre des foules se ruer par milliers pour contempler
l’équipage vide d’un grand seigneur. Je ne le verrais plus
maintenant. En Inde, les parias s’arrêtaient dévotement aux cent
quinze pas réglementaires qui les séparaient de l’orgueilleux
brahmane : depuis que l’on se presse dans les gares, il n’y a plus
entre eux que la paroi de clôture d’une salle d’attente. Les
exemples de bassesse, de reptation vile ne manquent pas dans le
monde, mais pourtant il y progrès dans le sens de l’égalité.
Avant de témoigner son respect, on se demande quelquefois si
l’homme ou l’institution sont vraiment respectables. On étudie la
valeur des individus, l’importance des oeuvres. La foi dans la
grandeur a disparu ; or, là où la foi n’existe plus, les institutions
disparaissent à leur tour. La suppression de l’État est
naturellement impliquée dans l’extinction du respect.
L’oeuvre de critique frondeuse à laquelle est soumis l’État
s’exerce également contre toutes les institutions sociales. Le
peuple ne croit plus à l’origine sainte de la propriété privée,
produite, nous disaient les économistes, – on n’ose plus le répéter
maintenant – par le travail personnel des propriétaires; il n’ignore
point que le labeur individuel ne crée jamais des millions ajoutés
à des millions, et que cet enrichissement monstrueux est toujours
la conséquence d’un faux état social, attribuant à l’un le produit
du travail de milliers d’autres ; il respectera toujours le pain que
le travailleur a durement gagné, la cabane qu’il a bâtie de ses
mains, le jardin qu’il a planté, mais il perdra certainement le
respect des mille propriétés fictives que représentent les papiers
de toutes espèces contenus dans les banques. Le jour viendra, je
n’en doute point, où il reprendra tranquillement possession de

tous les produits du labeur commun, mines et domaines, usines
et châteaux, chemins de fer, navires et cargaisons. Quand la
multitude, cette multitude « vile » par son ignorance et la lâcheté
qui en est la conséquence fatale, aura cessé de mériter le
qualificatif dont on l’insulta, quand elle saura, en toute certitude
que l’accaparement de cet immense avoir repose uniquement sur
une fiction chirographique, sur la foi en des paperasses bleues,
l’état social actuel sera bien menacé! En présence de ces
évolutions profondes, irrésistibles, qui se font dans toutes les
cervelles humaines, combien niaises, combien dépourvues de
sens paraîtront à nos descendants ces clameurs forcenées qu’on
lance contre les novateurs! Qu’importent les mots orduriers
déversés par une presse obligée de payer ses subsides en bonne
prose, qu’importent même les insultes honnêtement proférées
contre nous, par ces dévotes  » saintes mais simples  » qui
portaient du bois au bûcher de Jean Huss ! Le mouvement qui
nous emporte n’est pas le fait de simples énergumènes, ou de
pauvres rêveurs, il est celui de la société dans son ensemble. Il
est nécessité par la marche de la pensée, devenue maintenant
fatale, inéluctable, comme le roulement de la Terre et des Cieux.
Pourtant un doute pourrait subsister dans les esprits si
l’anarchie n’avait jamais été qu’un idéal, qu’un exercice
intellectuel, un élément de dialectique, si jamais elle n’avait eu
de réalisation concrète, si jamais un organisme spontané n’avait
surgi, mettant en action les forces libres de camarades travaillant
en commun, sans maître pour les commander. Mais ce doute
peut être facilement écarté. Oui des organismes libertaires ont
existé de tout temps ; oui, il s’en forme incessamment de
nouveaux, et chaque année plus nombreux, suivant les progrès
de l’initiative individuelle. Je pourrais citer en premier lieu
diverses peuplades dites sauvages, qui même de nos jours vivent
en parfaite harmonie sociale sans avoir besoin ni de chefs ni de
lois, ni d’enclos ni de force publique ; mais je n’insiste pas sur
ces exemples qui ont pourtant leur importance : je craindrais

qu’on ne m’objectât le peu de complexité de ces sociétés
primitives, comparées à notre monde moderne, organismes avec
une complication infinie. Laissons donc de côté ces tribus
primitives pour nous occuper seulement des nations déjà
constituées, ayant tout un appareil politique et social.
Sans doute, je ne pourrais vous en montrer aucune dans
le cours de l’histoire qui se soit constituée dans un sens
purement anarchique, car toute se trouvaient alors dans leur
période de lutte entre des éléments divers non encore associés ;
c’est que chacune de ces sociétés partielles, quoique non
fondues en un ensemble harmonique, fut d’autant plus prospère,
d’autant plus créative qu’elle était plus libre, que la valeur
personnelle de l’individu y était le mieux reconnue. Depuis les
âges préhistoriques, où nos sociétés naquirent aux arts, aux
sciences, à l’industrie, sans que des annales écrites aient pu nous
en apporter la mémoire, toutes les grandes période de la vie des
nations ont été celles où les hommes, agités par les révolutions,
eurent le moins à souffrir de la longue et pesante étreinte d’un
gouvernement régulier. Les deux grandes périodes de
l’humanité, par le mouvement des découvertes, par
l’efflorescence de la pensée, par la beauté de l’art, furent des
époques troublées, des âges de « périlleuse liberté ». L’ordre
régnait dans l’immense empire des Mèdes et des Perses, mais
rien de grand n’en sortit, tandis que la Grèce républicaine, sans
cesse agitée, ébranlée par de continuelles secousses, a fait naître
les initiateurs de tout ce que nous connaissons de haut et de
noble dans la civilisation moderne : il nous est impossible de
penser, de d’élaborer une oeuvre quelconque sans que notre
esprit ne se reporte vers ces Hellènes libres qui furent nos
devanciers et qui sont encore nos modèles. Deux mille années
plus tard, après des tyrannies, des temps sombres qui ne
semblaient jamais devoir finir, l’Italie, les Flandres et toute
l’Europe des communiers s’essaya de nouveau à reprendre
haleine ; des révolutions innombrables secouèrent le monde.

Ferrari ne compta pas moins de sept mille secousses locales pour
la seule Italie ; mais aussi le feu de la pensée libre se mit à
flamber et l’humanité à refleurir : avec les Raphaël, les Vinci,
les Michel-Ange, elle se sentit jeune pour la deuxième fois.
Puis vint le grand siècle de l’encyclopédie avec les
révolutions mondiales qui s’ensuivirent et la proclamation des
Droits de l’Homme. Or, essayez si vous le pouvez d’énumérer
tous les grands progrès qui se sont accomplis depuis cette grande
secousse de l’humanité. On se demande si pendant ce dernier
siècle ne s’est pas concentrée plus de la moitié de l’histoire. Le
nombre des hommes s’est accru de plus d’un demi-milliard ; le
commerce a plus que décuplé, l’industrie s’est comme
transfigurée, et l’art de modifier les produits naturels s’est
merveilleusement enrichi ; des sciences nouvelles ont fait leur
apparition, et, quoi qu’on en dise une troisième période de l’art a
commencée ; le socialisme conscient et mondial est né dans son
ampleur. Au moins se sent-on vivre dans le siècle des grands
problèmes et des grandes luttes. Remplacez par la pensée les
cent années issues de la philosophie du dix-huitième siècle,
remplacez-les par une période sans histoire où quatre cent
millions de pacifiques Chinois eussent vécu sous la tutelle d’un  »
père du peuple « , d’un tribunal des rites et de mandarins munis
de leurs diplômes. Loin de vivre avec élan comme nous l’avons
fait, nous nous serions graduellement rapprochés de l’inertie et
de la mort. Si Galilée, encore tenu dans les prisons de
l’Inquisition, ne put que murmurer sourdement : « pourtant elle
se meut ! », nous pouvons maintenant grâce aux révolutions,
grâce aux violences de la pensée libre, nous pouvons le crier sur
les toits ou sur les places publiques : « le Monde se meut et il
continuera de se mouvoir ! »
En dehors de ce grand mouvement qui transforme
graduellement la société toute entière dans le sens de la pensée
libre, de la morale libre, de l’action libre, c’est-à-dire de
l’anarchie dans son essence, il existe ainsi un travail
d’expériences directes qui se manifeste par la fondation de
colonies libertaires et communistes : ce sont autant de petites
tentatives que l’on peut comparer aux expériences de laboratoire
que font les chimistes et les ingénieurs. Ces essais de communes
modèles ont toutes le défaut capital d’être fait en dehors des
conditions ordinaires de la vie, c’est-à-dire loin des cités où se
brassent les hommes, où surgissent les idées, où se renouvellent
les intelligences. Et pourtant on peut citer nombre de ces
entreprises qui ont pleinement réussi, entre autres celle de la
« Jeune Icarie », transformation de la colonie de Cabet, fondée il y
a bientôt un demi-siècle sur les principes d’un communisme
autoritaire : de migration en migration, le groupe des
communiers devenu purement anarchiste, vit maintenant d’une
existence modeste dans une campagne de l’Iowa, près de la
rivière Desmoines.
Mais là où la pratique anarchiste triomphe, c’est dans le
cours ordinaire de la vie, parmi les gens du populaire, qui
certainement ne pourraient soutenir la terrible lutte de
l’existence s’ils ne s’entraidaient spontanément, ignorant les
différences et les rivalités des intérêts. Quand l’un d’entre eux
tombe malade, d’autres pauvres prennent ses enfants chez eux,
on le nourrit, on partage la maigre pitance de la semaine, on
tâche de faire sa besogne, en doublant les heures. Entre les
voisins une sorte de communisme s’établit par le prêt, le va et
vient constant de tous les ustensiles de ménage et des provisions.
La misère unit les malheureux en une ligue fraternelle :
ensemble ils ont faim, ensemble ils se rassasient. La morale et la
pratique anarchistes sont la règle même dans les réunions
bourgeoises d’où, au premier abord, elles nous semblent
complètement absentes. Que l’on s’imagine une fête de
campagne où quelqu’un, soit l’hôte, soit l’un des invités, affecte
des airs de maître, se permettant de commander ou de faire
prévaloir indiscrètement son caprice ! N’est-ce pas la mort de
toute joie, de tout plaisir ? Il n’est de gaieté qu’entre égaux et

libres, entre gens qui peuvent s’amuser comme il leur convient,
par groupes distincts, si cela leur plaît, mais rapprochés les uns
des autres et s’entremêlant à leur guise, parce que les heures
passées ainsi leur semblent plus douces.
Ici je me permettrais de vous narrer un souvenir
personnel. Nous voguions sur un de ces bateaux modernes qui
fendent les flots superbement avec la vitesse de quinze à vingt
noeuds à l’heure, et qui tracent une ligne droite de continent à
continent malgré vent et marée. L’air était calme, le soir était
doux et les étoiles s’allumaient une à une dans le ciel noir. On
causait à la dunette, et de quoi pouvait-on causer si ce n’est de
cette éternelle question sociale, qui nous étreint, qui nous saisit à
la gorge comme la sphinge d’OEdipe. Le réactionnaire du groupe
était pressé par ses interlocuteurs, tous plus ou moins socialistes.
Il se retourna soudain vers le capitaine, le chef, le maître,
espérant trouver en lui un défenseur-né des bons principes :
« Vous commandez ici ! Votre pouvoir n’est-il pas sacré, que
deviendrait le navire s’il n’était dirigé par votre volonté
constante ? » – « Homme naïf que vous êtes, répondit le capitaine.
Entre nous, je puis vous dire que d’ordinaire je ne sers
absolument à rien. L’homme à la barre maintient le navire dans
sa ligne droite, dans quelques minutes un autre pilote lui
succédera, puis d’autres encore, et nous suivrons régulièrement,
sans mon intervention, la route accoutumée. En bas les
chauffeurs et les mécaniciens travaillent sans mon aide, sans
mon avis, et mieux que si je m’ingérais à leur donner conseil. Et
tous ces gabiers, ces matelots savent aussi quelle besogne ils ont
à faire, et, à l’occasion je n’ai qu’à faire concorder ma petite part
de travail avec la leur, plus pénible quoique moins rétribuée que
la mienne. Sans doute, je suis censé guider le navire. Mais ne
croyez-vous pas que c’est là une simple fiction ? Les cartes sont
là et ce n’est pas moi qui les ai dressées. La boussole nous dirige
et ce n’est pas moi qui l’inventai. On a creusé pour nous le
chenal du port d’où nous venons et celui u port dans lequel nous

entrerons. Et le navire superbe, se plaignant à peine dans ses
membrures sous la pression des vagues, se balançant avec
majesté dans la houle, cinglant puissamment sous la vapeur, ce
n’est pas moi qui l’ai construit. Que suis-je ici en présence des
grands morts, des inventeurs et des savants, nos devanciers, qui
nous apprirent à traverser les mers ? Nous sommes tous leurs
associés, nous, et les matelots mes camarades, et vous aussi les
passagers, car c’est pour vous que nous chevauchons les vagues,
et en cas de péril, nous comptons sur vous pour nous aider
fraternellement. Notre oeuvre est commune, et nous sommes
solidaires les uns des autres ! » Tous se turent et je recueillis
précieusement dans le trésor de ma mémoire les paroles de ce
capitaine comme on n’en voit guère.
Ainsi ce navire, ce monde flottant où, d’ailleurs les
punitions sont inconnues, porte une république modèle à travers
l’océan malgré les chinoiseries hiérarchiques. Et ce n’est point là
un exemple isolé. Chacun de vous connaît du moins par ouï-dire,
des écoles où le professeur, en dépit des sévérités du règlement,
toujours inappliquées, a tous les élèves pour amis et
collaborateurs heureux. Tout est prévu par l’autorité compétente
pour mater les petits scélérats, mais leur grand ami n’a pas
besoin de tout cet attirail de répression ; il traite les enfants
comme des hommes faisant constamment appel à leur bonne
volonté, à leur compréhension des choses, à leur sens de la
justice et tous répondent avec joie. Une minuscule société
anarchique, vraiment humaine, se trouve ainsi constituée,
quoique tout semble ligué dans le monde ambiant pour en
empêcher l’éclosion : lois, règlements, mauvais exemples,
immoralité publique.
Des groupes anarchistes surgissent donc sans cesse,
malgré les vieux préjugés et le poids mort des moeurs anciennes.
Notre monde nouveau pointe autour de nous, comme germerait
une flore nouvelle sous le détritus des âges. Non seulement il
n’est pas chimérique, comme on le répète sans cesse, mais il se

montre déjà sous mille formes ; aveugle est l’homme qui ne sait
pas l’observer. En revanche, s’il est une société chimérique,
impossible, c’est bien le pandémonium dans lequel nous vivons.
Vous me rendrez cette justice que je n’ai pas abusé de la
critique, pourtant si facile à l’égard du monde actuel, tel que
l’ont constitué le soi-disant principe d’autorité et la lutte féroce
pour l’existence. Mais enfin, s’il est vrai que ; d’après la
définition même, une société est un groupement d’individus qui
se rapprochent et se concertent pour le bien-être commun, on ne
peut dire sans ambiguïté que la masse chaotique ambiante
constitue une société. D’après ses avocats, – car toute mauvaise
cause a les siens – elle aurait pour but l’ordre parfait par la
satisfaction des intérêts de tous. Or n’est-ce pas une risée que de
voir une société ordonnée dans ce monde de la civilisation
européenne, avec la suite continue de ses drames intestins,
meurtres et suicides, violences et fusillades, dépérissements et
famines, vols, dols et tromperies de toute espèce, faillites,
effondrements et ruines. Qui de nous, en sortant d’ici, ne verra
se dresser à côté de lui les spectres du vice et de la faim ? Dans
notre Europe, il y a cinq millions d’hommes n’attendant qu’un
signe pour tuer d’autres hommes, pour brûler les maisons et les
récoltes ; dix autres millions d’hommes en réserve hors des
casernes sont tenus dans la pensée d’avoir à accomplir la même
oeuvre de destruction ; cinq millions de malheureux vivent ou,
du moins, végètent dans les prisons, condamnés à des peines
diverses, dix millions meurent par an de morts anticipées, et sur
370 millions d’hommes, 350, pour ne pas dire tous, frémissent
dans l’inquiétude justifiée du lendemain : malgré l’immensité
des richesses sociales, qui de nous peut affirmer qu’un
revirement brusque du sort ne lui enlèvera pas son avoir ? Ce
sont là des faits que nul ne peut contester, et qui devraient, ce me
semble, nous inspirer à tous la ferme résolution de changer cet
état de choses, gros de révolutions incessantes.
J’avais un jour l’occasion de m’entretenir avec un haut
fonctionnaire, entraîné par la routine de la vie dans le monde de

ceux qui édictent des lois et des peines : « Mais défendez donc
votre société ! lui disais-je. – Comment voulez vous que je la
défende, répondit-il, elle n’est pas défendable ! » Elle se défend
pourtant, mais par des arguments qui ne sont pas des raisons, par
la schlague, le cachot et l’échafaud.
D’autre part, ceux qui l’attaquent peuvent le faire dans
toute la sérénité de leur conscience. Sans doute le mouvement de
transformation entraînera des violences et des révolutions, mais
déjà le monde ambiant est-il autre chose que violence continue
et révolution permanente ? Et dans les alternatives de la guerre
sociale, quels seront les hommes responsables ? Ceux qui
proclament une ère de justice et d’égalité pour tous, sans
distinction de classes ni d’individus, ou ceux qui veulent
maintenir les séparations et par conséquent les haines de castes,
ceux qui ajoutent lois répressives à lois répressives, et qui ne
savent résoudre les questions que par l’infanterie, la cavalerie,
l’artillerie ! L’histoire nous permet d’affirmer en toute certitude
que la politique de haine engendre toujours la haine, aggravant
fatalement la situation générale, ou même entraînant une ruine
définitive. Que de nations périrent ainsi, oppresseurs aussi bien
qu’opprimés ! Périrons-nous à notre tour ?
J’espère que non, grâce à la pensée anarchiste qui se fait
jour de plus en plus, renouvelant l’initiative humaine. Vousmêmes
n’êtes vous pas, sinon anarchistes, du moins fortement
nuancés d’anarchisme ? Qui de vous, dans son âme et
conscience, se dira le supérieur de son voisin, et ne reconnaîtra
pas en lui son frère et son égal ? La morale qui fût tant de fois
proclamée ici en paroles plus ou moins symboliques deviendra
certainement une réalité. Car nous, anarchistes, nous savons que
cette morale de justice parfaite, de liberté et d’égalité, est bien la
vraie, et nous la vivons de tout coeur, tandis que nos adversaires
sont incertains. Ils ne sont pas sûrs d’avoir raison ; au fond, ils
sont même convaincus d’être dans leur tort, et, d’avance, ils nous
livrent le monde.

Élisée Reclus

Biographie
Géographe de renom et théoricien anarchiste. Il naît en
1830 à Sainte-Foy-la-Grande (Gironde). Son père est pasteur
protestant et sa mère institutrice. Il commence ses études au
collège des frères moraves en Allemagne, puis il suit, pendant un
an, les cours de la faculté de théologie de Montauban.
Suite au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, il
rejoint Londres, avec son frère Élie, par crainte d’une arrestation.
Vivant de petits métiers ou comme précepteur, il s’embarque
pour les États-Unis et visite la Louisiane et la Colombie… avant
de rejoindre son frère à Paris, après s’être marié.
La maison Hachette le charge de rédiger des guides pour
les voyageurs ; il parcourt ainsi l’Europe. En 1868, Élisée publie
le premier tome de La Terre qui lui apportera succès et
reconnaissance par ses pairs.
Participant à la Commune de Paris comme simple soldat, il
est capturé le 4 avril 1871, lors d’une sortie de son bataillon à
Châtillon. Prisonnier à Versailles, puis en rade de Brest, un

conseil de guerre le condamne à la déportation simple en
Nouvelle-Calédonie. Grâce à une importante mobilisation de
savants, la peine sera commuée en bannissement.
Élisée s’installe alors avec sa famille en Suisse et adhère à
la Fédération jurassienne de l’Association internationale des
travailleurs (AIT). Après avoir fait la connaissance de
Kropotkine, il participe à la rédaction du Révolté, tout en
s’attelant à son grand oeuvre qui l’occupera pendant près de vingt
ans, La Nouvelle Géographie universelle. Rentré en France, il
effectuera de nombreux voyages (Afrique du Nord, États-Unis,
Canada, Europe du Sud…) pour mener à bien cette publication.
En 1894, malgré bien des résistances dues à son statut
d’ancien communard et d’anarchiste, il occupe la chaire de
géographie comparée de l’Université libre de Bruxelles et donne
ses premiers cours. Le 18 mars 1898, il fonde l’Institut
géographique.
Dans la nuit du 3 au 4 juillet 1905, ce « doux entêté de
vertu » décède, suite à une crise cardiaque, à Torhout (près de Bruges).

D’après Itinéraire, n° 14-15

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