L’Evangile de Nicodème


Source:  arbredor.com

  Résultat de recherche d'images pour "Nicodème"
Auteur : Anonymes
Ouvrage : L’Evangile de Nicodème
Année : ****

 

 

AVANT-PROPOS

 

Dans tous les poèmes épiques connus, il y a une
descente aux enfers ; c’est un des épisodes obligés
de l’épopée. Ce n’est point par fantaisie qu’Homère
a fait évoquer les ombres par Ulysse ; ce n’est point
par routine que Virgile, après Homère, a fait descendre
Énée aux enfers. Comme il est de la nature
de l’épopée de chanter les choses surnaturelles et
les choses humaines, et de contenir, pour ainsi dire,
dans son sein le ciel et la terre, les poètes épiques,
pour pénétrer les mystères qui sont au-delà de cette
terre, ont conduit leurs héros dans les demeures souterraines.
C’est là qu’ils ont été chercher la révélation
des énigmes de cette vie. Les livres apocryphes
ont aussi leur descente aux enfers ; c’est la descente
de Jésus-Christ dans les limbes, après sa mort sur la
croix, quand il vient délivrer les justes de l’ancienne
loi : grande et belle scène que les peintres ont souvent
représentée et que Klopstock a chantée (1).
Avant de citer cette descente du Christ aux enfers,
que je tire de l’Évangile de Nicodème, je veux chercher
dans Homère et dans Virgile de quelle manière
ces deux grands poètes ont préparé et amené la descente
de leurs héros aux sombres demeures. Une
pareille scène, en effet, a besoin d’être préparée, et
jamais poète épique ne s’est avisé de transporter tout


1 La Messiade, 1748-1768. Traduction française : Mme de Carlowitz,
Paris, 1859, gr. in-18 (nde).


d’un coup et sans préparation ses héros dans l’affreux
royaume des ombres. Il faut que l’imagination du
lecteur s’accoutume peu à peu aux sombres et mystérieuses
idées qui conviennent à une pareille scène ;
il y a là une transition à ménager ; aucun poète n’a
manqué à cette règle oratoire. Voyez Homère dans
son Odyssée. Ulysse veut évoquer l’ombre de Tirésias,
il veut lui demander de lui révéler quelles sont
les aventures auxquelles il est encore réservé. C’est
aux portes des enfers qu’il doit rencontrer l’ombre
du devin. La porte des enfers est placée dans le pays
des Cimmériens, « peuple qui vit enveloppé d’une
profonde nuit, et que jamais le soleil n’a illuminé de
ses rayons, ni quand il monte au sommet des cieux,
ni quand il descend sous la terre ; une nuit profonde
s’étend sur ces mortels épouvantés. C’est là que nous
dirigeâmes, notre course. » Bientôt les sacrifices funéraires
s’accomplissent, et le sang des agneaux noirs
coule sous la main d’Ulysse ; « alors, attirées par le
sang, les ombres des morts arrivent en foule, femmes,
filles, jeunes gens, vieillards longtemps éprouvés
dans la vie, vierges qui pleurent les amours qu’elles
n’ont point eu le temps de goûter, guerriers encore
pleins de blessures des combats et encore couverts de
leurs armes ; ils viennent tous s’entasser, avec des cris
confus, autour de la fosse pleine du sang des agneaux.
La pâleur de l’effroi me saisit à cette vue, dit Ulysse. »
Voilà dans Homère ce que j’appellerais volontiers
le prologue du récit des enfers, prologue triste
et sombre, qui prépare l’imagination du lecteur aux

évocations que va faire Ulysse et aux lamentations
des ombres qu’il doit interroger. Dans Virgile, même
art pour produire une sorte de terreur mystérieuse.
Avant de faire entrer Énée dans les enfers, le poète
invoque les dieux souterrains :
Vos quibus imperitim est animarum, umbæque silentes,
Et Chaos et Phlegeton, loca nocte silentia late,
Sit mihi fas audita loqui, sit numine vestro
Pandere res alta terra et caligine mersas.

Cette permission demandée aux dieux des ombres
de révéler les mystères de leur empire jette dans l’âme
une sorte d’effroi qui la prépare à la vue des prodiges
de l’enfer.
Dans les apocryphes, la descente aux enfers est préparée
avec moins d’habileté oratoire ; le prologue est
plus simple, il a quelque chose de plus vrai ; rien n’y
sent l’artifice du poète. Le sépulcre de Jésus-Christ a
été trouvé vide ; les prêtres et les scribes, assemblés
chez Pilate, s’inquiètent de cette circonstance ; ne
sont-ce pas les soldats préposés à la garde du sépulcre
qui se sont laissé corrompre par les disciples et qui
leur ont laissé enlever le corps de leur maître ? Pendant
qu’ils délibèrent, Joseph d’Arimathie vient
leur annoncer que deux hommes, depuis longtemps
morts, les fils du grand-prêtre Siméon, mort luimême
depuis bien longtemps, Carinus et Leucius, ont
été rencontrés dans Jérusalem avec plusieurs saints
et plusieurs patriarches ressuscités comme eux,
nouveau miracle qui ajoute à la terreur des prêtres.
« Carinus et Leucius, continue Joseph, sont main-

tenant dans la ville d’Arimathie. Faites-les venir, si
vous voulez, et demandez-leur, en les adjurant d’être
sincères, ce qu’ils ont vu et ce qu’ils ont entendu. »
Les prêtres suivent le conseil de Joseph : ils font venir
Leucius et Carinus, qui entrent dans la synagogue,
et alors, ferment les portes du temple. Ainsi, Caïphe
et les prêtres prennent le livre de la loi du Seigneur,
le mettent entre les mains des deux ressuscités, et
les adjurent, par le nom tout puissant d’Adonaï,
par le nom du Dieu d’Israël, de leur dire comment
ils sont ressuscités du milieu des morts. En entendant
cette solennelle adjuration, Carinus et Leucius,
jusque-là resté muets, poussèrent un profond soupir,
levèrent les yeux au ciel, firent le signe de la croix,
puis demandèrent qu’on leur donnât de quoi écrire ce
qu’ils avaient vu et entendu. Et alors, s’asseyant chacun
à une table, ils écrivirent ce qui suit, et, quand
les prêtres comparèrent les deux récits, ils virent avec
admiration qu’il n’y avait pas un mot de plus ni un
mot de moins dans l’un que dans l’autre. »
Il n’y a là ni ombres évoquées par le sang des sacrifices,
ni invocation aux puissances infernales ; mais
comme cette simplicité prépare l’esprit à recevoir le
récit avec confiance ! Ce n’est point la solennité d’un
poème, c’est la gravité d’un procès-verbal ou d’un
témoignage. L’auteur ne cherche point à plaire ou à
émouvoir, il veut être cru. Voyons le récit de Leucius
et de Carinus.
« Nous étions avec tous nos pères placés au fond de
l’abîme, dans l’obscurité des ténèbres, quand tout à

coup brilla à nos yeux, au milieu de cette nuit profonde,
comme un rayon du soleil, et une lumière
de pourpre se répandit sur nous. Alors, l’antique
patriarche du genre humain, Adam, avec tous les
patriarches et les prophètes, tressaillit et s’écria :
« Voilà la clarté qui vient de l’éternelle lumière. » Isaïe
s’écria aussi et dit : « Cette lumière est celle du père
et celle aussi du fils que j’ai prédite quand j’étais sur
la terre des vivants. » Alors Siméon notre père, rempli
de joie : « Glorifiez, dit-il, le fils de Dieu, ce Jésus
que j’ai reçu enfant entre mes bras dans le temple du
Seigneur ; glorifiez le salut préparé au monde. » A ces
paroles, la foule des saints se sentit pénétrée d’une
grande joie. Arriva un homme vêtu comme un anachorète
du désert. « Qui es-tu ? lui demandons-nous.
Je suis, répondit-il, Jean, la voix du Très-Haut, le prophète
qui doit marcher devant la face du Sauveur,
afin de préparer ses voies. Le fils de Dieu va bientôt
entrer au milieu de nous qui sommes assis dans
les ténèbres de la mort. » En entendant ces paroles,
Adam, le premier des patriarches, dit à son fils Seth :
« Raconte à tes fils, aux patriarches et aux prophètes,
tout ce que tu as entendu de l’archange saint Michel,
lorsque je t’ai envoyé aux portes du paradis pour
demander à Dieu un ange qui te donnât de l’huile
de l’arbre de miséricorde, afin d’oindre mon corps,
lorsque je serais malade. » Et Seth, s’approchant,
raconta aux patriarches et aux prophètes : « J’étais à
la porte du paradis, priant le Seigneur, quand l’ange
de Dieu, Michel, m’apparut : — Je suis envoyé vers

toi par le Seigneur, me dit-il, car c’est moi qui suis
chargé de veiller sur l’humanité. Cesse de prier et de
pleurer pour avoir l’huile de l’arbre de miséricorde,
car tu ne pourras en obtenir que dans les derniers des
jours et après l’accomplissement de cinq mille, cinq
cents années. Alors viendra sur la terre le bien-aimé
fils de Dieu, qui sera lui-même baptisé dans le Jourdain,
et il oindra de l’huile de miséricorde tous ceux
qui croiront en son nom (2). A ces paroles de Seth,
tous les patriarches et prophètes s’émurent d’une joie
nouvelle en s’écriant : « Les temps sont accomplis ! »
Je ne m’étonne pas que la peinture italienne ait
souvent reproduit cette scène. Cette lueur qui se lève
sur les tombeaux des patriarches, ces personnages
de l’Ancien Testament avec leur figure et leurs attributs
traditionnels, remplis tous d’une pieuse attente,
quel tableau ! et en même temps quelle admirable
invention épique ! Comme tous les temps se trouvent
réunis et personnifiés dans ce moment suprême !
Chaque patriarche a son caractère : Adam, l’auteur
de la chute, qui voit luire enfin le jour si longtemps
attendu de la rédemption ; Seth, le premier des élus de
Dieu sur la terre, et qui raconte comment il s’entretenait
avec les anges ; le prophète, qui s’applaudit de


2 La légende ajoute que Seth obtint des anges gardiens du
paradis une branche de l’arbre de vie, et qu’il la planta en
terre. Cette branche devint un arbre, dont furent faits ensuite
la verge de Moïse, la verge d’Aaron, le bois qui adoucit les eaux
de Mara dans le désert, la perche au-dessus de laquelle fut
élevé le serpent d’airain, et enfin la croix de Jésus-Christ.


n’avoir pas espéré en vain ; le précurseur, qui marche
toujours devant Jésus dans les enfers comme sur la
terre ; le vieux Siméon enfin, qui reconnaît dans son
libérateur l’enfant qu’il a reçu dans le temple ; tant de
prophéties, tant d’espérances qui vont se vérifier, et
surtout l’accomplissement des temps, ce grave et terrible
mystère qui a pour dénouement le salut de l’humanité,
tout est grand et beau, sublime et touchant.
On se sent à la fois ému et élevé en voyant la piété et
la reconnaissance de tous les patriarches. Dans cette
scène, Dieu et l’homme se rencontrent sans que Dieu
y efface l’homme ; c’est là vraiment le caractère de la
poésie épique.
Pendant que les saints se réjouissaient ainsi, Satan
dit à l’enfer : « Prépare-toi à recevoir ce Jésus qui se
glorifie d’être le fils de Dieu, et qui est un homme craignant
la mort, car je lui ai entendu dire : Mon âme est
triste jusqu’à la mort. » L’enfer, répondant à Satan son
prince, lui dit : « Si c’est un homme craignant la mort,
comment a-t-il pu être si puissant ? car il n’y a pas de
puissance sur la terre qui ne soit soumise à mon pouvoir
et au tien. Prends garde : quand il dit qu’il craint
la mort, il veut te tromper, afin de te saisir de sa main
puissante, et alors malheur à toi dans les siècles des
siècles ! » Satan, prince du Tartare, répondant à l’enfer
: « Pourquoi as-tu peur, dit-il, de recevoir ce Jésus,
mon ennemi et le tien ? Je l’ai tenté, j’ai excité contre
lui les juifs, mon ancien peuple ; j’ai aiguisé la lame
qui l’a frappé ; je lui ai fait boire du fiel et du vinaigre ;
j’ai préparé le bois qui l’a crucifié et les clous qui l’y

ont attaché ; sa mort est proche, et je vais te l’amener
pour être ton esclave et le mien. » L’enfer répondant à
son prince : « Ne m’as-tu pas dit qu’il m’avait arraché
plusieurs morts ? N’est-ce pas lui qui m’a ôté Lazare,
déjà enterré depuis quatre jours et déjà près de la
putréfaction ? N’est-ce pas lui qui l’a ranimé d’un mot
de sa bouche ? — Oui, dit Satan, c’est lui. » Et alors
l’enfer s’écria : « Je t’en conjure, ne me l’amène pas,
car, je m’en souviens, quand j’ai entendu sa parole,
j’ai été frappé d’épouvante. Je sais maintenant quel
est ce Jésus, et, si tu l’amènes ici, il délivrera tous les
morts qui sont enchaînés dans mes cachots, et les
emmènera avec lui au paradis. » Pendant que Satan
et l’enfer se parlaient ainsi, une voix de tonnerre se
fit entendre : « Ouvrez vos portes, ouvrez-vous, portes
de l’éternité, voici le roi de gloire ! » Et l’enfer, parlant
à son prince, s’écria : « Va donc, et, si tu es un si puissant
guerrier, va combattre le roi de gloire ! » Satan
sortit, et l’enfer dit à ses démons : « Fermez les portes,
affermissez-les à l’aide de verrous de fer, raidissezvous
pour les soutenir, car, sans cela, malheur à nous,
nous allons être vaincus ! » La voix retentit de nouveau
: « Ouvrez vos portes ! » Et à ces mots les portes
d’airain furent brisées, et, sous la forme d’un homme,
le maître de majesté et le roi de gloire entra, illuminant
d’une invincible lumière les ténèbres de l’enfer,
et les fers qui enchaînaient les morts tombèrent tout
d’un coup, et nous fûmes délivrés. » Et le roi de gloire,
saisissant Satan, le remit à ses anges en leur disant :
« Enchaînez avec des liens de fer ses mains, ses pieds,

son cou et sa bouche. » Puis, le livrant à l’enfer, dont
il était prince autrefois : « Prends-le, dit-il, et gardele
enchaîné jusqu’au jour de ma seconde apparition. »
L’enfer saisit Satan : « Eh bien ! prince de perdition, tu
t’applaudissais d’avoir crucifié Jésus, et son supplice
a tourné contre nous. Tu sais quels éternels et infinis
tourments tu vas souffrir, aujourd’hui que tu es
tombé en ma puissance ! »
C’est ainsi que l’enfer parlait à son prince, et Jésus,
prenant Adam par la main, sortit des enfers. Tous les
saints et tous les patriarches suivaient Adam, et, pendant
que ce cortège montait vers le ciel, il chantait
en choeur : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur
! alléluia ! Gloire aux saints dans le cieux ! A
leur entrée, deux vieillards vinrent à leur rencontre.
« Qui êtes-vous, dirent les saints, vous qui n’étiez pas
dans les enfers avec nous ? vous qui avez des corps et
qui êtes placés dans le paradis ? » Et l’un d’eux répondit
: « Je suis Hénoch, qu’une parole du Seigneur a
transporté ici, et celui qui est avec moi est Élie, qui
s’est envolé vers le ciel dans un char de feu. »
Ainsi parlaient Hénoch et Élie avec les élus, lorsque
se présenta à leurs yeux un homme, le visage triste et
abattu, portant une croix sur ses épaules, et les élus,
le voyant, lui dirent : « Qui es-tu, toi qui as le visage
d’un larron et qui portes une croix sur tes épaules ? »
Et l’homme répondit : « Oui, j’étais, comme vous le
dites, un larron et un voleur sur la terre, et c’est pour
cela que les juifs me crucifièrent avec notre Seigneur
Jésus-Christ. Étant sur la croix et voyant les prodiges

qui s’accomplissaient (3), je crus en lui et je lui dis :
Seigneur, ne m’oubliez pas au jour de votre règne.
Et Jésus, répondant, me dit : — En vérité, tu seras
aujourd’hui avec moi dans le paradis. Prends donc ma
croix, et porte-la en paradis, et si l’ange qui en garde
la porte veut t’empêcher d’entrer, dis-lui : C’est Jésus
le crucifié qui m’a envoyé. — Je l’ai dit à l’ange du
paradis, qui alors m’a placé à droite de la porte, en
me disant : — Attends un peu. Bientôt Adam va entrer
avec tous les élus délivrés par le Christ aux enfers.
— Et voilà pourquoi je suis venu à votre rencontre.
— Et alors les élus s’écrièrent tous d’une voix : Grand
est le Seigneur notre Dieu, et grande est sa force et sa
miséricorde ! »
Je ne veux faire qu’une réflexion sur ce récit. Je ne
compare pas avec la descente de Jésus aux enfers la
scène de l’évocation des morts dans l’Odyssée, ou la
prédiction de la grandeur d’Octave qu’Anchise fait
à Énée. Ici, il ne s’agit ni d’un héros, ni d’un empereur,
ni même d’un peuple ; il s’agit du genre humain
tout entier et d’un dieu libérateur. Je ne veux comparer
que la forme des récits, je laisse le fond. Certes,
quand Énée paraît au bord de l’Achéron, quand Caron
aperçoit ce vivant qui a pénétré jusqu’aux sombres
rivages, sa colère et son effroi sont peints avec vivacité.
« Qui es-tu, dit-il, toi qui t’avances couvert de tes
armes jusqu’aux bords de ce fleuve ? Ne va pas plus


3 La légende prétend que ce qui détermina le choix du larron
qui devait se convertir, ce fut l’ombre du corps de Jésus-Christ,
qui, tombant sur l’un d’eux, le pénétra de la grâce divine.


avant, c’est ici l’empire des morts : il m’est défendu de
passer les vivants dans ma barque, et je me repends
encore d’avoir transporté autrefois Hercule, Thésée,
Pirithoüs, quoiqu’ils fussent fils de dieux et invaincus
sur la terre (4). » Mais qu’est-ce que l’épouvante
et la colère du vieux nautonnier du Styx auprès de
ce tumulte de l’enfer, quand Jésus s’approche de ses
portes, auprès de ces reproches que l’enfer adresse à
Satan et de ces insultes dont il aime à outrager son
roi, quand il le sait enchaîné ? Les apocryphes ont, audessus
de Milton (5), le mérite de n’avoir pas fait de
l’enfer un empire calme et paisible, où tout le monde
obéit à l’autorité de Satan : l’idée d’ordre n’est pas
compatible avec l’enfer, et les apocryphes ont été à la
fois plus vrais et plus poétiques, en faisant de l’enfer
le séjour perpétuel de l’anarchie et de la révolte.
J’ai comparé la manière dont Homère et Virgile
conduisaient leurs héros en enfer : je dois dire un mot
de la manière dont ils les font sortir ; car, dans le récit
des choses surnaturelles, il est aussi difficile de finir
que de commencer. Homère ne met guère d’habileté
dans le dénouement de son récit : « Les ombres, dit
Ulysse, s’avançaient en foule et se pressaient pour


4 Quisquis es, armatus qui nostra ad flumina tendis,
Fare age, quid venias : jam istinc et comprime gressum.
Umbrarum hic locus est, Somni, noctisque soporæ :
Corpora viva nefas Stigia vectare carina.
Nec vero Alciden me sum lætatus euntem
Accepisse lacu ; nec Thesea, Pirithoumque :
Diis quanquam geniti atque invicti viribus essent.
5 Paradise Lost et Paradise Regained (nde).


boire le sang avec un murmure confus et épouvantable.
La frayeur s’empara de moi ; je craignis que,
parmi tous ces fantômes, Proserpine ne fît paraître
enfin devant mes yeux l’effroyable visage de Méduse,
et je m’enfuis précipitamment vers mes vaisseaux. »
Virgile finit son récit par un trait d’esprit, et ce
trait d’esprit, qui sent le poète de la cour d’Auguste
et le successeur de Lucrèce, ce trait d’esprit détruit
l’illusion que sa poésie nous avait faite. « Il y a, dit-il,
deux portes du sommeil (6)… » J’entends : deux portes
du sommeil et non de l’enfer. Ce n’est donc point
aux enfers que nous sommes descendus avec Énée ?
ce n’est donc point la Sibylle qui nous y a conduits ?
Nous avons rêvé, voilà tout ; mais encore le rêve que
nous avons fait a-t-il quelque chose de vrai ? Virgile
ne nous laisse pas même cette dernière illusion : la
cour d’Auguste ne croyait pas plus aux rêves qu’aux
enfers. « Il y a deux portes du sommeil : l’une faite de
corne, et c’est par là que sortent les vrais fantômes ;
l’autre faite d’ivoire, et c’est par là que sortent les
songes mensongers ; c’est par cette porte qu’Anchise
fit sortir son fils et la Sibylle. »
Les apocryphes finissent autrement leur récit.
Leucius et Carinus écrivirent encore quelques mots :


6 Sunt geminæ Somni portæ: quarum altera fertur
Cornea, qua veris facilis datur exitus Umbris :
Altera, candenti perfecta nitens elephanto ;
Sed falsa ad coelum mittunt insomnia manes.
His ubi tum natum Anchises unaque Sibyllam
Prosequitur dictis, portaque emittit eburna. (Énéide, liv. vi)


« Voilà, disaient-ils, les divins et sacrés mystères
que nous avons vus et entendus, moi Carinus et moi
Leucius, mais il ne nous est pas permis de révéler
les autres merveilles des cieux. » Et à ces mots, ils
finirent d’écrire ; puis, se transfigurant tout à coup
aux yeux de l’assemblée étonnée, ils disparurent dans
une grande et lointaine lumière.
Saint-Marc Girardin

 

PRÉFACE

PDF iCi