Les mystères égyptiens


Source: arbredor.com

  Image illustrative de l'article Alexandre Moret
Auteur : Moret Alexandre
Ouvrage : Les mysteres egyptiens
Année : ****

 

 

I
Mystères égyptiens

A côté des rites où se formulait l’adoration quotidienne des dieux, les temples
d’Égypte connaissaient des cérémonies d’un caractère plus spécial, d’une signification
réservée à une élite de prêtres et de spectateurs, célébrées dans des édifices
isolés, à des dates déterminées ou à d’autres heures que celles du culte régulier.
Les Grecs appelaient ces cérémonies des « Mystères » ; en langue égyptienne, le
mot qui les définit le mieux semble être aihou, qui a le sens vague de « choses
sacrées, glorieuses, profitables ». Quand on accomplissait pour le compte d’un
dieu, ou d’un homme, les rites capables de le transfigurer en être sacré « iahou »,
on « faisait les choses sacrées », siahou , d’où la célébration de ce que j’appellerai,
après les Grecs, les « Mystères égyptiens ».
Comment se représenter ces Mystères ? Ce sont des rites où s’associent des
paroles et des gestes, des choses dites et mimées, dont l’action se complète réciproquement.
Jamblique, qui a disserté sur les Mystères des Égyptiens, nous dit :
« Des choses qui s’accomplissent pour le culte, certaines ont une signification
mystérieuse et impossible à rendre par les paroles ; d’autres représentent (par allégorie)
quelque autre image, de même que la nature exprime les formes visibles
des raisons cachées. » Ainsi les Mystères comportent des actes symboliques, dont
le sens est plus profond, l’action plus efficace que les prières récitées ou les dogmes
formulés : « La connaissance ou l’intelligence du divin ne suffit pas pour unir
à Dieu les fidèles, sans quoi les philosophes, par leurs spéculations, réaliseraient
l’union avec les dieux… C’est l’exécution parfaite, et supérieure à l’intelligence,
d’actes ineffables, c’est la force inexplicable des symboles, qui donnera l’intelligence
des choses divines . »
Autrement dit, certains actes mimés, certaines allégories ou images symboliques
agiront, par la vertu de la magie sympathique, plus efficacement que toute
prière, ou seront plus utiles à connaître que tout dogme.

Il n’est pas douteux qu’en Égypte, à l’époque pharaonique, de telles cérémonies,
à sens symbolique, aient été en usage. Hérodote nous affirme qu’il en fut
spectateur :
« A Saïs se trouve le tombeau de celui que je me fais scrupule de nommer…
Sur le lac (du temple) les Égyptiens font, de nuit, la représentation des souffrances
subies par Lui (τά δείκηλα τῶν παθέων αὐτοῦ) ils les appellent des
Mystères… τὰ καλεῦσι μυστήρια. Sur ces Mystères, qui tous, sans exception,
me sont connus, que ma bouche garde un religieux silence… » — Par conséquent,
les mystères connus d’Hérodote sont bien des rites joués et mimés, dont
la signification est symbolique et ne peut être révélée en paroles qu’à des initiés.
N’employons-nous pas dans le même sens le mot mystère, pour désigner soit
« les drames mystiques » joués dans les églises au moyen âge, soit les dogmes qui
dépassent notre intelligence ?
Plutarque, à son tour, nous informe que des Mystères ont été inventés par Isis
en l’honneur d’Osiris :
« Isis… ne voulut pas que les combats et les traverses qu’elle avait essuyés,
que tant de traits de sa sagesse et de son courage fussent ensevelis dans l’oubli
et le silence. Elle institua donc des Mystères (τελετοί) très saints, qui devaient
être des images, des représentations et des scènes mimées des souffrances d’alors
(εἰκὀνας καὶ ὑπονοίας καὶ μιμημὰ τῶν τότε παθημάτων), pour servir de
leçon de piété et de consolation pour les hommes et les femmes qui passeraient
par les mêmes épreuves . »
Ainsi, d’après Hérodote et Plutarque, les plus importants des Mystères égyptiens
se rapportent au culte d’Osiris.
En effet, aux dates critiques de la légende osirienne : la mort, l’ensevelissement,
la résurrection du dieu, de grandes fêtes dramatiques étaient célébrées. Elles
nécessitaient de nombreux figurants et une mise en scène importante ; on les
jouait, partie en plein air, devant le grand public, partie à l’intérieur des temples,
et parfois dans des édifices spéciaux, les « chapelles d’Osiris ».
Nous allons donner des exemples de ces deux catégories de Mystères, les uns
joués en public, les autres vraiment secrets.
Aucun monument ne nous a encore apporté la représentation directe, la mise en scène de la mort d’Osiris ; cependant celle-ci nous est figurée à l’état allégorique
dans une fête de la végétation, ou fête de la gerbe, qu’on célébrait le 1er Pachons .

Le roi mimait la mort d’Osiris, dieu de la végétation , en coupant de sa faucille
une gerbe, et en immolant un taureau blanc, consacré à Min, dieu de l’énergie
fécondante. Ce taureau divin est une des formes d’Osiris ; sa mort et le
démembrement des épis se rattachent évidemment aux rites agraires en usage
chez bien des peuples .
Après la moisson, exactement le 22 Thot, se jouait un autre Mystère, celui de
l’ensevelissement d’Osiris. Nous le connaissons par une inscription de la XIIe dynastie,
la stèle du prêtre Igernefert 10. Au temps du roi Senousrit III, Igernefert

reçut l’ordre de préparer la fête d’Osiris, dans le temple d’Abydos, la ville sainte
du dieu des morts. On appelait ce Mystère la fête de la pert âat « grande sortie »
ou « grande procession funèbre 11 » ; il était joué par la famille même du dieu,
Isis, Nephthys, Thot, Anubis et Horus. Igernefert assume le tôle principal, celui
d’Horus, fils d’Osiris ; il prépare lui-même les accessoires augustes, parmi
lesquels se remarquait une barque portative, avec cabine, en bois de sycomore
et d’acacia, incrusté d’or, d’argent, et de lapis-lazuli. A l’intérieur, on installe
une statue d’Osiris en bois : Igernefert s’acquitte en personne du soin d’orner le
corps d’Orisis d’amulettes en lapis-lazuli, malachite, électrum ; puis il habille luimême
le dieu et le revêt de ses couronnes et de ses sceptres, en ses fonctions de
« chef du Mystère » herj seshta 12. Il se charge, en outre, des rôles de « sacrificateur »
et de « servant 13 ».
Quant à la cérémonie elle-même, voici comment l’inscription la décrit :
Une procession se forme, car le meurtre d’Osiris est censé accompli, et son
corps rejeté sur la rive du fleuve. On porte donc la barque vers le lieu de Nadit,
où gît le corps d’Osiris (que cette localité fût ou non dans le voisinage d’Abydos,
elle est supposée l’être pour l’action dramatique 14 ). Anubis, en sa qualité
de chien, cherche le cadavre et le trouve ; mais quand il s’agit de mettre dans la
barque le corps du dieu, une bataille s’engage entre les partisans d’Osiris et ceux
de Seth ; les Osiriens sont vainqueurs et écrasent leurs adversaires 15 .
Le cortège funèbre se forme autour du cadavre divin ; processionnellement,
on suit Osiris vers la barque préparée et amenée par Igernefert. On met à l’eau la
barque et Thot la dirige vers le tombeau du dieu, à Repeqer.
Pendant ce temps, Horus continue la lutte contre les ennemis d’Osiris sur la
rive de Nadit ; après un combat acharné, il reste vainqueur.
A Repeqer même, Horus confirme le triomphe d’Osiris. Une statue habillée
et parée remplace l’image cadavérique du dieu. Triomphalement, dans l’allégresse de tous les habitants de l’Est et de l’Ouest, la barque revient à Abydos ; le dieu
rentre dans son temple et s’installe sur son trône, au milieu de sa cour divine.
La représentation de la Passion et de la Mort d’Osiris s’accompagnait certainement
de la Résurrection du dieu. Or, dans la grande Procession et la fête de la
Moisson, nous ne voyons pas figurés les rites qui provoquent cette résurrection
d’Osiris : c’est pourtant le noeud du drame sacré. Sans doute cet acte, réputé
secret, se jouait-il hors de la vue du public : aussi n’est-il pas révélé par les inscriptions
et les tableaux. On peut supposer que la curiosité du peuple se tenait
satisfaite du dénouement du drame : puisqu’Osiris est ramené triomphant dans
son temple, c’est qu’évidemment il a vaincu Seth, il s’est relevé de la mort. A Médinet-
Hahou, on proclame l’avènement au trône d’Horus, fils d’Isis et d’Osiris ;
c’est dire qu’Osiris est ressuscité sous la forme de son fils 16. De même, Osiris ne
mourait pas avec le blé moissonné ; le vieux dieu de la végétation allait renaître
au printemps, avec le blé nouveau 17.
Toutefois, à certaines dates, le grand public assistait au triomphe d’Osiris, que
symbolisaient des cérémonies moins secrètes, telles que l’érection du Ded et la fête
Sed d’Osiris.
La première est représentée dans un tombeau thébain datant du règne d’Aménophis
III (XVIIIe dynastie). Le dieu de Busiris a souvent comme fétiche un
pilier à quadruple chapiteau : celui-ci représente probablement quatre colonnes,
vues l’une dernière l’autre, selon les règles de la perspective égyptienne, ou peutêtre
un tronc d’arbre ébranché, devenu par stylisation . Ce pilier est parfois
surmonté d’un chef couronné, muni d’yeux et de bras, qui tiennent les sceptres
canoniques.

Couché à terre, il signifiait qu’Osiris gisait mort ; relevé et redressé, il symbolisait
la résurrection du dieu. Aussi, à la fête de redresser le Ded (sâhâ Ded),
voyons-nous le roi lui-même tirer sur les câbles qui permettent de relever le
fétiche, en présence de la reine, des officiers royaux et de la cour. Les légendes
attestent que ce pilier n’est autre que le dieu mort Sokaris-Osiris, dont on avait
représenté les jours précédents les funérailles.
Au-dessous des prêtres et du roi, les habitants de Pe et de Dep dansent, gesticulent,
luttent et échangent des coups de poing : c’est la population de Bouto,
l’ancien royaume d’Osiris 18. Rappelons-nous les luttes que décrit Hérodote « A
Busiris, lors de la fête d’Isis, on voit se frapper, après le sacrifice, tous les hommes
ainsi que toutes les femmes, en nombre prodigieux 19 . »
Nous voilà donc en présence de jeux scéniques illustrant un Mystère. Les lutteurs
sont les partisans d’Osiris et ceux de Seth ; ils en viennent aux mains pour
soutenir chacun leur dieu. Quelques textes conservés définissent les gestes des
personnages. L’un crie « j’ai saisi Horus » ; un autre : « que la main tienne ferme ! » ;
un autre « frappe ! ». Enfin quatre troupeaux de boeufs et d’ânes faisaient quatre
fois le tour du mur de la ville ; que figuraient-ils, sinon les animaux d’Osiris et
de Seth qui s’opposent ? Peut-être la fête se terminait-elle par la mise à mort des
ânes, qui est rituelle dans des fêtes analogues. Ainsi une ville entière se mobilise
et s’agite, bêtes et gens, pour la réalisation d’une scène du mythe osirien 20.

Le triomphe d’Osiris se proclamait encore publiquement à la fête Sed, où l’on
installait dans un naos, à deux sièges, une double effigie d’Osiris, en costume de
roi de la Haute et de la Basse-Égypte. Par devant le dieu flottait, sur un piquet,
une peau d’animal typhonien sacrifié.
C’est la nébride, ou peau qui sert d’enveloppe out 21 au dieu Anubis, qu’on
appelle à cause de cela Im-out « celui qui est dans Out » ; Anubis s’affuble de cette peau pour les rites que j’expliquerai plus tard. Lui et un prêtre revêtu la de peau
de panthère, l’Iounmoutef, font exécuter au dieu triomphant divers rites que les
rois d’Égypte imitaient lors de jubilés appelés fêtes de la queue (Sed) : il en sera
aussi question plus loin. Enfin l’érection de deux obélisques attestait, par un
symbolisme comparable à celui de l’élévation du Ded redressé, la stabilité du
dieu vainqueur 22. Cette fête très solennelle, commémorait devant le peuple entier
le triomphe de l’Être Bon.

Au cours de ces drames, mimés avec le concours du populaire, s’intercalaient
certaines cérémonies « secrètes », que tout Mystère comprend par définition.
Tout ce qui se célébrait à ciel ouvert et en public n’était qu’un moyen de populariser
les péripéties de la vie d’Osiris, sa mort, sa passion, son triomphe. Quant
aux rites qui assuraient infailliblement la résurrection du dieu, on ne les célébrait
qu’à l’intérieur du sanctuaire, dans des locaux fort réduits, par les soins de prêtres
spéciaux et de quelques laïques, initiés et instruits des choses divines. Qu’il
y ait eu dans le culte une partie « secrète » et « réservée aux initiés », cela n’est
point douteux 23. Dès les temps de l’Ancien Empire, on nous parle des « rites

sacrés, célébrés conformément à ce livre secret de l’art de l’officiant 24 » ; ceux
qui le connaissaient se disaient « chefs du secret, ou du Mystère », herj seshta, à
l’exemple du dieu Anubis, inventeur des rites de la momification et de la résurrection,
qui était par excellence le « chef du Mystère 25 ». Chaque dieu, chaque
culte avait son « Mystère » et les prêtres qui leur étaient affectés possédaient seuls
ce « Mystère du dieu » ou ce « Mystère des paroles divines ». En particulier, les
Mystères des funérailles s’appelaient « les choses d’Abydos 26 ». La tradition est si
bien établie à ce sujet que Jamblique, au livre des Mystères (VI, 5 et 7), rappelle
en termes analogues « les choses secrètes d’Abydos » τὰ ἀπόρρητα, τὰ κρύπτὰ
ἐν Άϐύδῳ.
Les monuments nous montrent que des rites secrets rappelaient chaque jour
les péripéties de la passion et de la résurrection d’Osiris.
Dans les grands temples ptolémaïques qui sont parvenus jusqu’à nous intacts,
ou peu s’en faut, à Edfou, Dendérah et Philæ, on a retrouvé les salles affectées
à la célébration des Mystères journaliers. Elles sont reléguées dans les parties
du sanctuaire dont l’accès est difficile ou interdit au public. A Philæ, il existe
un petit temple d’Osiris, composé de deux chambres, sur le toit en terrasse de
l’édifice ; mais les rites journaliers sont décrits par des tableaux gravés sur les faces
des architraves du pronaos 27. A Dendérah, deux petits édifices ont été consacrés,
sur la terrasse du temple, aux Mystères d’Osiris ; l’un d’eux, que Manette
appelle la chapelle d’Osiris du Sud, est réservé au culte journalier. A Edfou,
deux chambres, voisines du sanctuaire, sont dédiées à Osiris-Sokaris. Edfou a
surtout conservé les textes des formules récitées, mais Philæ et Dendérah, s’ils
nous donnent moins de textes, nous ont gardé des bas-reliefs où sont figurés les
personnages en scène et leurs gestes.

Le décor comporte une statue d’Osiris enveloppé du maillot funéraire ; un lit
sur lequel la momie divine est étendue ; différents accessoires tels que couronnes,
sceptres, armes ; des vases pleins d’eau bénite pour les libations ; des cassolettes
d’encens et de myrrhe pour les fumigations 28.
Le personnel se compose de prêtres qui jouent les rôles de la famille osirienne.
Sont présents Shou, Geb, le père et l’aïeul d’Osiris ; Horus son fils ; Anubis,
Thot, ses frères ou parents, et les enfants d’Horus ; les déesses Isis et Nephthys,
femme et soeur d’Osiris, et d’autres déesses, qui remplissent le rôle de pleureuses.
A côté de ces prêtres acteurs, il y avait les prêtres récitants, qui disaient les formules
: ce sont l’officiant, qui récite les textes ; le servant, qui exécute les rites tels
que libations, fumigations, et qui manie les instruments magiques ; le prophète,
qui participe aux libations ; le grand voyant, admis à voir le dieu.
Les textes insistent sur le fait qu’il y a une garde, une faction montée pendant
les 12 heures du jour et les 12 heures de la nuit, par les divinités énumérées.
« Elles veillent sur lui tout le jour, elles gardent son corps constamment ; elles
veillent sur lui lorsque la nuit vient et gardent ses membres jusqu’au matin. »
Elles se chargent aussi « d’écarter les ennemis de la couche funèbre ». Pour cela,
les différents dieux « ont partagé le jour et la nuit en heures 29 » et l’un d’entre
eux « prend la garde » chaque heure du jour et de la nuit. Pendant que le dieu de
service surveille l’entrée possible des adversaires, les autres exécutent divers rites
qu’il nous faut maintenant exposer.
Le drame comprend vingt-quatre scènes qui se succèdent chaque heure de la
nuit et du jour ; il commence à la première heure de la nuit (6 h. du soir)30. De la première heure à la dernière, il y a progression dans le rite, qui aboutit, par étapes, à la résurrection
du dieu. Cependant cette progression est peu sensible, pour la raison
suivante : chaque heure est traitée scéniquement comme un petit drame complet,
où le dieu passe successivement de la mort à la résurrection. Au début de
chaque heure, le dieu de garde entre avec ses comparses ; ils font à Osiris tel ou
tel rite, libation, fumigation, présentation d’offrandes. Vers le milieu de l’heure,
on crie : « Lève-toi, réveille-toi, Osiris ; tu es triomphant, Osiris, tes ennemis sont
renversés ! » Malgré la proclamation de ce triomphe, Isis n’en reprend pas moins
ses lamentations sur la mort de son époux et ses promesses de résurrection. Il
semble que pour chaque heure il y ait un point de départ qui est la mort du dieu,
un moment de triomphe, sa résurrection, et un déclin progressif qui ramène le
dieu à sa détresse première. Puis les rites et les formules de l’heure suivante tirent
à nouveau Osiris de sa détresse pour l’y plonger derechef à la fin de la scène.
Pour donner une idée d’ensemble de ce Mystère osirien, il faut grouper les
actes et les paroles. Voici alors quelle description schématique je pourrais présenter
:
Les lamentations des pleureuses, Isis et Nephthys, définissent tout d’abord,
non sans éloquence, la détresse du dieu : « O Osiris, je suis ta soeur, Isis ; j’ai
parcouru pour toi les chemins de l’horizon ; je parcours la route du (soleil)
Brillant 31 … J’ai traversé les mers, jusqu’aux frontières de la terre, cherchant le
lieu où était mon seigneur 32 ; j’ai parcouru Nadit dans la nuit ; j’ai cherché…
celui qui est dans l’eau… dans cette nuit de la grande détresse 33 . J’ai trouvé le
noyé de la terre de la première fois (sur cette rive de Nadit)… (var.) sur cette rive
nord d’Abydos. J’ai crié jusqu’au ciel et jusqu’aux habitants de l’Hadès… Mes
doigts ont habillé (son corps) nu, j’ai embrassé ses membres 34 … J’ai donné des
souffles à sa narine, pour qu’il vive et que son gosier s’ouvre en ce lieu, sur la rive
de Nadit, en cette nuit du grand Mystère (seshta our 35 ).
« Je viens pour te pleurer, ô grand dieu ; je pleure et je crie sur les hauteurs de
Nadit ; Busiris se lamente 36 ; je t’amène tous les coeurs dans le deuil et l’on te fait
les grands rites (siaḫou ourou 37).

« O vous, dieux pères, déesses mères, lamentez‑vous de ce que vous voyez,
lamentez-vous de ce que vous entendez ; il vient celui qui vient dans la nuit ; il
vient, mon seigneur, dans la nuit, Geb lui amène les dieux ; ils le portent comme
leur seigneur, vers une place pure du ciel. Allons, pleurons-le, lamentons-nous,
pleurons-le car il est abandonné. Je viens et je me lamente dans mon coeur, je
pleure mes larmes, moi ta soeur au coeur meurtri, ta femme malade de douleur…
38 »
Ces lamentations, que nous connaissons aussi sous une forme plus littéraire et
plus complète par un papyrus conservé au musée de Berlin 39 , étaient exécutées
par des femmes agenouillées sachant pleurer et dénouer leurs chevelures, comme
n’ont pas leurs pareilles les pleureuses d’Orient.
Ainsi que le promettaient les Lamentations, des dieux pénètrent dans le « lieu
pur » (ouâbt) où gît Osiris mort ; ceux dont le rôle est le plus actif sont Horus, le
fils du dieu défunt ; Anubis, son frère ou son parent ; Thot son allié. Ils sont porteurs
d’instruments magiques, tels que cette baguette en forme de serpent qu’on
appelle « la grande magicienne », et , l’herminette d’Anubis. Ils apportent
aussi des vases pleins d’eau fraîche, de l’encens et sept sortes de fards et d’huiles
pour des onctions. Les rites commencent parles libations et les fumigations.
A six heures du soir, on apporte un vase d’eau fraîche. Cette eau vient du Nil ;
or le Nil est un écoulement de l’océan primordial, le Noun, où gisaient, avant la
création, les germes de toutes choses et de tous les êtres 40. Le récitant, qui apporte
le vase, dit emphatiquement : « Voici votre essence, ô dieux, le Noun 41 , qui
vous fait vivre en son nom de Vivant… Cette eau t’enfante, comme Râ, chaque jour ;
elle te fait devenir, comme Chepra 42. » En effet, Râ ou Chepra était sorti, le premier
des dieux, du Noun, au début du monde ; par la force de la libation, Osiris
renaît donc du Noun primordial comme naquit Râ au jour de la création.
Dès lors, Osiris ne reste plus sur terre, « il passe (au ciel) avec son Ka 43 », comme
font les autres dieux. Et l’assistance s’exclame : « Oh! combien purs, combien
beaux sont ces rites mystérieux 44 d’Osiris Ounnefer ! » On brûle alors l’encens,

« le parfum qui divinise », et l’officiant et la grande pleureuse alternent en paroles
solennelles :
L’officiant : « Le ciel se réunit à la terre ! » (4 fois).
La grande pleureuse : « Joie du ciel sur la terre ! » (4 fois).
L’officiant : « Le dieu vient. Rendez hommage ! » (4 fois).
La grande pleureuse : « Joie du ciel sur la terre ! » (4 fois).
Et ils frappent leurs tambourins.
L’officiant et la pleureuse ensemble : « La terre et le ciel sont en joie et se réjouissent
45 ! »
« Notre seigneur est dans sa maison, et il n’a plus de crainte ! » (4 fois).
La deuxième libation, apportée à la 2 heure de la nuit, est l’eau fraîche « qui
vient de ce pays » (et non du Noun) ; « elle suscite toutes les choses que donne ce
pays 46 » et Osiris, grâce à elle, « vivra de toutes les choses qu’il peut aimer 47 ».
La troisième libation a pour effet que « le dieu passe vers son pays, dans ce lieu
où il a été enfanté, et où il est né de Râ, et où chacun des dieux passe sa vieillesse
avec ses enfants ; ainsi vont-ils au pays où ils sont nés, cette terre primordiale où
ils sont nés de Râ, où ils vivaient étant petits, où ils sont devenus adolescents ;
c’est là que tu es né, que tu as grandi, que tu deviendras vieux, sain et sauf.
Prends cette eau qui vient de ce pays 48. »
La quatrième libation est l’eau fraîche sortie d’Eléphantine 49 , qui rafraîchit et
met en joie le coeur des dieux.
Les autres libations et fumigations qui occupent les heures suivantes ne font
que confirmer les résultats déjà obtenus
Ces premiers rites accomplis, les dieux exécutent sur le corps d’Osiris une
série de miracles, qui se répartissent sur les différentes heures de la nuit et du
jour. Mystère de la reconstitution du corps. Osiris avait été démembré par Seth. Mais
Isis et Nephthys ont retrouvé chacun des lambeaux divins : « elles mettent en
ordre le squelette, elles purifient les chairs, réunissent les membres séparés 50 » ;
puis la tête du dieu est assujettie sur le corps. Les bras d’Isis et d’Horus entourent alors le cadavre reconstitué, et le raniment par des passes magnétiques qui
rappellent l’âme 51 .
Mystère du corps revivifié. Avec l’eau sainte qui donne la vie et la force, et les
nombreux fards et huiles présentés pendant les douze heures du jour, on fait
des onctions sur la bouche, les yeux, les oreilles, et les différents membres du
corps reconstitué 52. D’autre part, la « grande magicienne 53 » touche les mêmes
organes. Ainsi la bouche, les yeux, les oreilles peuvent respirer, parler et manger ;
voir ; entendre ; les bras peuvent agir et les jambes marcher. C’est un miracle dû à
la magie, qui, en imitant les mouvements propres à chaque membre ou à chaque
organe, a suscité le réveil des fonctions dans chacun d’eux 54 .
Ces rites, qui préparent la renaissance du cadavre osirien, n’empêchent point
l’emploi de pratiques ou de formules qui prévoient la renaissance par d’autres
moyens.
Mystère de la renaissance végétale. A la 4e heure du jour, on suppose que le
corps rassemblé, momifié d’Osiris est enterré à Busiris. C’est ce qu’on appelle
« se réunir à la terre à Busiris 55 ». Dans la terre se passait le mystère de la renaissance
végétale, c’est-à-dire de la résurrection d’Osiris comparée à la renaissance
annuelle de la végétation. Sur ces rites, le culte journalier ne donne point de
détails, mais nous les trouvons décrits à Dendérah, dans le récit des grandes fêtes
de Choiak 56.
Mystère de la renaissance animale. Dans cette même 4e heure du jour, on annonce
à Osiris un autre mode de renaissance : des victimes vont être amenées et
sacrifiées à la porte de l’ouâbt (5e et 6e heures du jour). Leur peau, qui, suivant
les textes, est la peau de Seth l’adversaire 57, va servir de linceul pour envelopper
Osiris ; c’est un « berceau » de peau (meshent 58) où le dieu renaîtra comme un
enfant ou un animal. « Salut à toi, dit Isis. Voici ta meshent, la maison où le ka
divin renouvelle la vie 59 . » La peau, assez souvent, est celle d’une vache (le cette
façon, on évoque Nout, déesse-vache du ciel, mère d’Osiris, qui enfantera le

Veau-Soleil, auquel Osiris est comparé 60. Aussi, à la 5e heure du jour, dira-t-on
à Osiris étendu sous la peau, que « sa mère Nout s’approche de lui et lui parle :
Oh ! relève-toi, mon seigneur, dit la mère Nout. Me voici pour te protéger, je
m’étends sur toi en mon nom, « mystère du ciel 61 ».
Le dieu qui préside à ces rites est Anubis, celui qui a pour insigne la nébride,
la peau de bête attachée à un pieu ; c’est lui qui dirige le sacrifice des victimes,
dont la peau sera le berceau d’Osiris renaissant. D’après le Livre des Morts, Anubis
ne se contentait pas de faire passer Osiris par la peau-berceau. Lui-même (ou
le prêtre qui jouait son rôle) « passait sur » la peau 62 ; couché, il y prenait, comme
nous le verrons plus loin, l’attitude repliée du foetus dans la matrice. On croyait
que les charmes de la magie imitative rendaient efficace ce simulacre de gestation
: quand Osiris (et Anubis qui s’est substitué à lui) « sortent » sur la peau, ils
renaissent comme s’ils sortaient du sein maternel. D’après une autre tradition,
Horus, fils d’Osiris, traversait aussi la meshent pour son père. Les rituels anciens
nous apprennent qu’Horus passait encore, au nom de son père, sur une autre
peau-berceau, le shedshed, dont il sera question plus loin. Mais, dans les textes
que nous analysons, c’est Anubis et la meshent qui sont l’un l’agent, l’autre le
berceau de la renaissance d’Osiris.
A la 6e heure du jour, on constate que « sa mère Nout l’a conçu en son temps
et l’a enfanté suivant le gré de son coeur 63 ». Pour attester cette résurrection, on
érige le pilier , fétiche d’Osiris. On ne fait ici que rappeler le souvenir de cette
cérémonie ; nous avons vu plus haut avec quel éclat on la célébrait, le jour de la
fête « d’ériger le pilier ».
A midi, Osiris ressuscite ; en même temps, le soleil, à son point culminant de
midi, écarte les esprits des ténèbres. Pendant les six dernières heures du jour, les
dieux de garde adorent Osiris et lui disent : « Éveille-toi en paix 64 » Le roi en personne
apparaît un instant à la 11e heure, et apporte des offrandes (per-hrou ).
A la 12e heure du jour, l’office est terminé ; on allume les lampes (pour écarter
les esprits des ténèbres, car il est six heures du soir) et on ferme les portes, non
sans avoir dit des paroles encourageantes au dieu : « En paix, Osiris ! Ah ! comme
ces chants sont joyeux ! Comme ces femmes sont bonnes pour ton ka ! Que tu es

beau, beau, dans ton repos ! Oh ! toi, qui vis, ta femme vient t’embrasser ; salut à
toi, âme des dieux 65 ! »
Ce qui reste dans la chapelle n’est d’ailleurs que le corps divin. Déjà, l’âme
d’Osiris ressuscité est partie pour le Ciel, mais le corps comme l’âme jouissent
désormais de tous les privilèges des dieux.
Ces privilèges sont définis par une épithète qui revient comme un refrain
au milieu de chaque heure : « Tu es mâ-hrou , Osiris, chef de l’occident 66 ! »
Cette épithète résume un pouvoir miraculeux des êtres divinisés par les rites.
Leur voix, dans leur bouche, quand elle profère des sons inarticulés, et à plus
forte raison quand elle émet des paroles ayant un sens déterminé, a ce pouvoir
créateur que les Égyptiens attribuaient au Verbe du Dieu démiurge 67. La parole
créatrice permet au dieu de résoudre toutes les difficultés, de déjouer toutes les
ruses, de prévenir tous les dangers, par la faculté de créer immédiatement ce qui
est nécessaire en toute circonstance. Grâce à ces deux miracles permanents de la
voix créatrice (mâ-hrou) et de la voix productrice d’offrandes (per-hrou), le dieu
pouvait séjourner en paix dans son naos. Une dernière terreur lui reste peutêtre
: celle de mourir une seconde fois 68 si Seth renouvelle ses attaques. La vie
nouvelle d’Osiris est vraiment précaire ; mais le culte a été institué pour écarter
du dieu toute crainte, en renouvelant chaque jour le Mystère du sacrifice et de
la résurrection.
Jusqu’ici nous avons vu ce qui, dans les Mystères osiriens, se rapporte à Osiris.
Mais ceux qui célèbrent les Mystères ne se proposent pas seulement comme but
de perpétuer le culte, et par là, le salut éternel d’un dieu ; ils prétendent s’attribuer
à eux-mêmes les bienfaits des rites et participer à l’immortalité qu’ils ont, au
prix de tant d’efforts, assurée à Osiris. C’est ce que dit Plutarque 69, quand il fait
remonter à la déesse Isis l’invention des Mystères qui commémorent la passion
de son frère et époux Osiris : Isis institua des Mystères « pour servir de leçon de
piété et de consolation pour les hommes et les femmes qui passeraient par les mêmes
épreuves ».
Voyons donc comment les hommes tiraient bénéfice des Mystères osiriens.
D’abord, c’est en vertu d’une loi générale : tout homme mort, auquel on applique les rites osiriens, par un effet de magie imitative, ressuscitera comme Osiris.
A cet effet, la famille du défunt reconstitue dans la maison, ou le tombeau,
le drame de la mort et des funérailles d’Osiris 70.
Comme le fils de Geb et de Nout, l’homme mort est censé avoir été assassiné
par Seth, jeté, au fleuve, repêché, puis démembré, et retrouvé une seconde fois.
La veuve jouait alors le rôle d’Isis, le fils remplissait le rôle d’Horus, ses amis
ceux d’Anubis et de Thot 71 ; la famille procédait à la reconstitution du corps démembré,
et modelait une momie, à l’instar de celle d’Osiris. Au début des temps
historiques, la présence dans les nécropoles de cadavres mis en morceaux, par
imitation des rites osiriens, prouve qu’on ne reculait devant aucune des conséquences
pratiques de cette théorie ; mais dans la suite, il parut suffisant de réciter
les formules qui assimilaient l’homme à Orisis démembré et reconstitué ; l’on se
bornait à faire une momie, c’est-à-dire que l’identification avec Osiris semblait
acquise dès qu’on transformait le cadavre à l’image du dieu momifié.
Sur ce corps reconstitué et momifié, la famille faisait exécuter par les prêtres
les cérémonies décrites par les rituels osiriens : purifications qui lavent l’homme
de toutes les impuretés « qui ne doivent plus lui appartenir dans l’autre monde » ;
ouverture de la bouche et des yeux (oup-ra), qui ressuscitent la vie physique et
intellectuelle ; renaissance végétale et animale, qui, de la dépouille mortelle, font
sortir un corps glorieux ; offrandes « sortant à la voix », cette voix créatrice qui
assure au nouvel Osiris la puissance contre ses ennemis et le garantit à jamais de
la soif et de la faim. Ainsi, l’affilié au culte osirien s’applique personnellement
tout ce que son zèle a assuré au dieu, son patron lui aussi renouvelle sa vie ; aussi
vrai qu’Osiris est vivant, aussi vrai vivra-t-il à jamais.
Les milliers de tombeaux qui ont été ouverts dans la vallée du Nil nous montrent,
par leurs tableaux, que ces Mystères étaient joués pour tout défunt. Il
serait fastidieux de revenir ici sur les formules ou les gestes que nous avons déjà
commentés à propos d’Osiris lui-même ; mais certains épisodes représentés dans
les tombeaux projettent une lumière très vive sur quelques points, restés énigmatiques
dans les rites décrits plus haut.
Le cortège qui accompagne le mort-dieu offre quelquefois d’intéressantes scènes
de lamentations et de mimique funèbres. Un tombeau de la VIe dynastie

représente hommes et femmes tombant à terre tels qu’Osiris, et relevés par des
comparses. Ceux-ci semblent jouer le rôle de « la grande pleureuse Isis 72 », au
moment où elle se lamente et « ébranle de ses cris le Ciel et l’Hadès ».

Ailleurs, c’est le rite de la renaissance végétale qui est présenté de la plus intéressante
manière. Dans plusieurs tombeaux de la XVIIIe dynastie, on a retrouvé
des cadres en toile, recouverts d’une couche de terreau disposée en silhouette
d’Osiris. Des grains avaient été semés ; l’herbe avait poussé et on l’avait tondue
à une longueur de 0 m. 10, de façon à donner une verdoyante effigie d’Osiris
végétant. Sur les momies mêmes, on disposait parfois des grains de céréales ou
des oignons de fleurs, pour que leur germination ou leur floraison parût attester
la résurrection du défunt 73.
Une importance plus grande encore est donnée à la représentation de ce que
j’ai appelé la renaissance animale. Nous touchons ici à un des « secrets » les plus
mystérieux des rites égyptiens et sur lesquels les monuments sont le plus avares
d’explications. Le sujet n’ayant été que peu étudié jusqu’ici, je lui donnerai un développement particulier, justifié par l’antiquité et l’importance des pratiques
magiques qui s’y révèlent.
En théorie, c’était le mort lui-même qui renouvelait sa vie en passant par
la peau des victimes 74 ; ainsi avait fait Osiris ; ainsi devait faire tout homme
soucieux de son salut ; des monuments montrent, en effet, le défunt ou l’initié
exécutant lui-même le rite. Mais, d’ordinaire, le passage par la peau est confié à
des officiants et nécessite des victimes humaines ou animales. Cet épisode offre
plusieurs variantes.

Le thème originel semble avoir été celui-ci : un homme ou plusieurs hommes
sont égorgés, pour que leur vie sacrifiée rachète le défunt de la mort. Au début,
et peut-être jusqu’assez tard dans la période historique, on immolait réellement
des victimes humaines, qui figuraient Seth, l’ennemi de tout être osirien. Dans la suite, on sacrifia le plus souvent des étrangers, probablement des prisonniers de
guerre, Nubiens ou Européens. Au tombeau de Montouherjhepshef, deux Nubiens,
la corde au cou, sont représentés au moment où ils vont être étranglés 75.

Un adoucissement à ce rite barbare fut la substitution des victimes animales
aux victimes humaines. Les animaux étaient le taureau, la gazelle, l’oie, le porc,
identifiés à Seth l’adversaire. Ces victimes animales payaient à la mort le tribut
obligatoire et en rachetaient le défunt 76. L’égorgement des animaux s’accompagnait
toutefois d’un simulacre du sacrifice humain : on faisait passer un homme
ou un mannequin à travers la peau d’un taureau ou d’une gazelle sacrifiés.

Au tombeau de Montouherjhepshef, on voit un personnage, le Tikenou, amené
sur un traîneau, en face d’une grande peau de bête 77. La scène où le Tikenou
s’habille de la peau n’est pas conservée, mais plus loin, dans un trou creusé en
terre on voit brûler la peau, la cuisse, le coeur du taureau et aussi des cheveux du
Tikenou, qui sont jetés là, semble-t-il, pour remplacer le personnage lui-même,
le sacrifice de la partie équivalant à celui du tout. Dans la flamme, le simulacre
de l’homme et la peau de la victime montent vers le ciel, emmenant avec eux le
défunt dans un monde divin. C’est Anubis qui avait révélé aux dieux et aux hommes ce moyen de renaître
que les rituels définissent en ces termes : « Il a passé pur sur la peau-berceau »
pour le compte d’Osiris (Todtenbuch, ch. xvii, I. 81). Ce rite semble avoir été
en usage dès l’Ancien Empire. Lors des funérailles, les bas-reliefs des mastabas
nous montrent la barque funéraire amenant à la nécropole le cadavre, sous la
protection du prêtre d’Anubis, l’Out 78. Le cadavre n’est pas seul dans la barque ;
bien qu’on ne distingue pas ce qui se passe dans le naos-cabine, on peut supposer
que le Tikenou y était aussi ; du moins, dans les tombeaux thébains du Nouvel
Empire, à El Kab et à Thèbes, voit-on, dès que la barque a abordé, le Tikenou
amené sur la rive et installé sur un traîneau qu’on traînait jusqu’à « la terre qui
renouvelle la vie » (fig. 1 0).

Mais voici une transformation du rite :
Le Tikenou était recouvert non plus d’une peau, mais d’un long pagne ou
linceul, qui est parfois (fig. 13 ) tacheté comme une peau. Le tombeau de Renni
a conservé la scène où Isis-pleureuse (dert) drape dans ce linceul le Tikenou, au
moment où le cortège funéraire part pour la nécropole ; plus loin, l’individu
apparaît, non plus couché de son long, mais accroupi sur le traîneau (fig. 1 2). Le
Tikenou est alors représenté le visage découvert pour qu’il puisse respirer (fig. 1 0-
12) ; parfois le linceul recouvre tout (fig. 13 ), solidement maintenu par de larges
bandelettes (fig. 14 ) ; dans ce cas, on doit supposer que sous le linceul il y a non
plus un homme, mais un mannequin ou simulacre. Homme ou mannequin, la
figure rappelle exactement la silhouette qu’on donnait aux victimes animales (cf.
fig. 15 ) et aussi l’aspect du foetus replié dans le sein maternel (cf. fig. 29).

Arrivé au tombeau, le Tikenou exécutait un rite qui consistait à se « coucher »
sder 79 sur un lit bas (fig. 1 7). dans la même attitude repliée. Tel nous apparaît-il
au tombeau de Rehmarâ, avec la légende explicative « Faire venir à la cité de la
peau (Abydos). Voici le Tikenou couché sous elle (la peau) dans la terre de transformation
(ta heper). » Par la suite, il n’est plus question, dans ces tombeaux, de
sacrifier le Tikenou. Au sacrifice humain, on a donc substitué le procédé magique
inventé par Anubis au profit d’Osiris se coucher dans une peau figurée par
un linceul. Sous cette peau, qui rappelle évidemment celle d’un animal sacrifié,

le Tikenou est dans le « lieu du Devenir, des transformations, de la vie renouvelée
» ; le Tikenou, qui a pris l’attitude de l’embryon humain dans le sein maternel,
sortira de la peau tel que l’enfant qui naît. Par conséquent le mort, pour qui
se fait le rite, renaîtra lui-même automatiquement.
La représentation de ces épisodes s’est encore simplifiée dans les tombeaux
à partir de la XIXe dynastie. D’une part, les scènes relatives au sacrifice humain
n’apparaissent plus : on se contente
des seules victimes animales. D’autre
part le Tikenou ne joue même plus
Anubis passant par la peau ; il disparaît
de la scène 80 ; son rôle passe à
un des officiants, qui est d’ordinaire
le Sem 81. Au début de l’office funèbre,
quand on va faire subir au défunt
« la consécration (deser) dans la salle
d’or 82 », le Sem se « couche » (fig. 1 7)
revêtu d’un linceul.

Ce rite est bien une imitation ou une simplification de ceux joués par le Tikenou
: costume et décor, tout est pareil. Toutefois le Sem ne prend plus la position
incommode du foetus ; il se contente de se coucher » comme pour dormir
(fig. 1 6). Mais les effets de ce sommeil ne sont pas moins miraculeux. Voici les
paroles sibyllines que dit le Sem couché : « J’ai vu mon père (le défunt ou Osiris)
en toutes ses transformations. » Au-dessous de ces mots, les rituels expliquent la
mise en scène des rubriques :
« Transformation en sauterelle » — « Empêchez (hou) qu’il ne soit plus (qu’il
ne meure) — (Transformation) en abeilles — « Il n’y a plus rien de périssable en
lui » — (Transformation) en ombre 83 ». Quand le Sent se relève, il est censé ramener
avec lui de la peau-linceul l’ombre, c’est-à-dire l’âme renaissante du défunt,
et aussi des sauterelles, des abeilles qui attestent, comme dans la légende
d’Aristée 84, que la peau a été féconde, génératrice d’êtres vivants, et que d’elle
s’envole comme une vie nouvelle (fig. 1 8). Quant au corps, il ne meurt plus ; dans
la momie consacrée il n’y a plus rien de périssable 85. Âme et corps renaissent pour la
vie éternelle. Au Livre des Morts, le défunt dit de lui-même à ce moment : « Je suis

celui qui a traversé la peau-berceau, à qui
Osiris a donné sa consécration (hou) au jour
de l’enterrement 86. »
Ainsi, la représentation du Mystère de la
renaissance est allée se simplifiant au cours
des siècles : on a supprimé le sacrifice humain
; le Tikenou a perdu une partie de son
rôle, puis a disparu complètement : à sa place
un prêtre opère, sous un linceul substitué à la
peau. Quelles sont les dates précises de cette
évolution ? Je ne saurais les dire avec certitude
: le choix des scènes dans les tombeaux est
souvent capricieux, et ne se prête pas toujours
à un classement chronologique ; tel tombeau
de la XIXe dynastie peut reproduire un rite
négligé dans un autre tombeau plus ancien.
Cependant, il semble que ce soit de la XVIIIe
à la XIXe dynastie que le rôle du Tikenou a été simplifié jusqu’à disparaître 87. La
représentation de la renaissance animale est devenue dès lors moins réelle que
symbolique.
M. Maspero a signalé qu’une comparaison est possible entre
les scènes relatives au Tikenou et certaines vignettes d’un chapitre
fort rare du Livre des Morts, classé dans l’édition Naville comme chapitre
CLXVIII a (fig. 19 ). Voici comment j’en expliquerais les figures.
Paraissent, d’abord, deux adolescents portés sur les épaules
des officiants (ce sont peut-être deux Tikenou) ; deux pleureuses
couchées à terre ; un taureau sur pavois, qui rappelle la victime animale ; un sphinx androcéphale, dont le rôle
dans une scène de renaissance s’explique peut-être parce qu’il représente Toum le
démiurge 88. Plus loin on voit une déesse assise, les bras écartés, dans la position
caractéristique des déesses qui accouchent ; est-ce Nout, la mère céleste, qui va
donner le jour au corps glorieux du nouvel Osiris 89 ? Puis, Anubis tenant en
mains les symboles de force et de vigueur et , préside au rite du « coucher »
sder. Deux momies sont étendues sur des lits, veillées par une grande Uræus,
dont le rôle sera défini plus loin ; l’Uræus porte son nom : « celle qui consacre
la tête » des dieux 90. De l’autre côté des lits, après le Mystère accompli, s’avance
un des officiants, dont la tête est surmontée de l’Uræus : peut-être ce personnage
joue-t-il le rôle du mort ressuscité. Un sphinx, couché sur le lit, personnifiant
ici le soleil levant Harmahis 91 , symbole de résurrection, clôt la série des figures.
Nous pouvons attribuer sûrement cette scène au mystère de la renaissance ; mais
dans le détail, il reste bien des obscurités 92.

Tous les documents relatifs au Tikenou, que nous avons examinés, sont de
l’époque thébaine. Les rites de la renaissance par la peau n’avaient-ils point été
conçus antérieurement ? A ma connaissance, les mastabas de l’Ancien Empire
ne contiennent aucun tableau analogue à ceux reproduits plus haut, et les textes
des Pyramides ne mentionnent pas le Tikenou. L’ensevelissement par la peau est
peut-être représenté dans une tombe de la IVe dynastie, par un bas-relief énigmatique
(fig. 20) qui donnerait une variante unique de ce rite. Du moins peut-on
affirmer que l’idée de la renaissance par la peau est aussi ancienne que les plus
anciens monuments égyptiens connus. L’écriture même le prouve, puisque le
signe mes, qui symbolise l’idée « naître, enfanter », représente trois peaux en
faisceau 93 (fig. 21). Je montrerai plus tard comment cette tradition apparaît clairement
au cours des rites de la fête Sed, que les rois célébraient dès la période
archaïque 94 .

Qu’il me suffise de dire ici que dans les pyramides, comme dans les tombeaux
thébains, le défunt renaît quand il s’est couché, vêtu d’une peau ou d’un linceul,

sur un lit. Une formule, que je choisis entre beaucoup d’autres, résume avec
concision ce que le lit symbolise : « Ce défunt, dit-on de Pépi Ier, est créé par Râ ;
il se couche (sder-tou) (fig. 21) 95 , il est conçu, il est enfanté chaque jour 96 ». Le
lit a le plus souvent la forme caractéristique du divan bas sur lequel s’étend le
Tikenou. Sur ce lit, il y a une peau de panthère : « Ce grand (le défunt ou Osiris)
se couche de sa personne ; la peau (de panthère 97) du lit est pour lui » ; cette peau,
venant d’un animal typhonien, est là pour mimer « la bonne sépulture dans la
peau de Seth » que les rituels postérieurs mentionnent.

D’autre part, d’après la tradition, le costume funéraire d’Osiris et du mort
se résumait en une étoffe (daout) qui était « celle qu’Horus a faite pour son père
Osiris 98 ». C’est peut-être le « linceul », comme traduit Maspero. En tout cas, le
linceul, comme le lit, sont personnifiés par des déesses, qui sont les mères du
défunt : « Ce grand se couche sur sa mère Nout ; ta mère Taat t’a revêtu 99 ; elle te

porte au ciel en son nom d’oiseau dert 100. » Le linceul devient donc, en même
temps qu’un véhicule pour aller au ciel, un agent de résurrection ; il y a dans
l’étoffe, comme dans la peau du Tikenou, une force génératrice suffisante pour
expliquer la renaissance : ceci nous aide à comprendre pourquoi, à la fin de l’époque
thébaine, on a pu remplacer la peau par le linceul.

La renaissance s’exécute encore, à cette époque, par le passage sur un objet
appelé shedshed. Horus en avait donné l’exemple, pour le compte de son père
Osiris : « Les dieux, dit-on au roi défunt, t’élèvent au ciel avec ton âme, tu es
muni d’âme parmi eux, car tu es sorti au ciel tel qu’Horus sur le shedshed du ciel,
en cette tienne forme, qui est sortie (= créée) de la bouche de Râ, tel qu’Horus
à la tête des Iahou 101. » Nous verrons plus tard quels monuments permettent de
préciser ce qu’est le shedshed et quel est son rôle dans les mystères. Disons tout de
suite que c’est aussi une enveloppe, qui sert de « peau-berceau » ; le passage cité
prouve que, comme la daout, elle fournit un véhicule pour aller au ciel. Quant

à la phrase « en cette forme sortie de la bouche de Râ », elle est importante en ce
qu’elle évoque un autre texte, relatif à la naissance dans la meshent, où il est dit
de certains dieux : « ils ont été créés au début des temps (sur) les peaux-berceaux
(meshentou) primordiales d’Abydos ; ils sont sortis de la bouche de Râ lui-même
lors du (rite de) la consécration deser (d’) Abydos 102. » Concluons que le shedshed
est aussi un agent ou un lieu de renaissance 103, analogue à la meshent, quand on
s’en sert pour la consécration rituelle (deser) des Mystères osiriens.
Il est donc certain que le « Mystère de la peau » et la « renaissance par la
peau » font partie du fonds ancien de la religion égyptienne. D’ailleurs, à côté
du shedshed, les Pyramides révèlent l’existence d’autres peaux-berceaux, meska,
meshent, kenemt, out, shedt, dont les noms servent à désigner autant de « pays ou
de cités de la peau 104 ».

suite page 35

PDF  iCi