Le livre noir de l’industrie rose


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Auteur : Guyénot Laurent
Ouvrage : Le livre noir de l’industrie rose – De la pornographie à la criminalité sexuelle
Année : 2000

 

 

 

Introduction

ROMPRE LE SILENCE

On asservit les peuples plus facilement avec la pornographie qu’avec des miradors.
Alexandre Soljenitsine

 

Depuis l’avalanche d’affaires récentes de pédophilie, d’abus sexuels et de viols, parfois suivis de meurtres, on s’interroge, à juste titre, sur la capacité de la Police et de la Justice à protéger la population, et particulièrement les enfants, contre les criminels sexuels et leurs éventuelles récidives. « Peine de suivi médico-social », proposait le projet Toubon. « Suivi judiciaire », rétorqua le projet Guigou, qui l’a remplacé pour cause de « dissolution ». Mais prison à vie, suivi post-pénal, psychothérapie, castration chimique et volontaire, ou même peine de mort, toutes ces solutions proposées, on le sent bien, ne résoudront pas le problème.
Car s’interroge-t-on vraiment sur les causes de la criminalité sexuelle ? Coller sur ces comportements aberrants l’étiquette de « maladie » (avec traitement remboursable par la Sécurité sociale ?) est conforme à l’idéologie médicaliste, avatar de l’utopie scientiste visant la victoire ultime de la science sur le mal. Mais qui croit encore à cette religion, à l’heure où médecins et biologistes inquiètent au moins autant qu’ils rassurent ? En tout cas, il est évident que l’étiquette « maladie » ne fait guère plus progresser notre compréhension du problème que l’ancienne croyance en la « possession diabolique ». D’autant que, chez nombre de criminels sexuels, les psychiatres ne décèlent aucun symptôme précis, si ce n’est, justement, leurs crimes abominables. Il ne suffit pas non plus d’invoquer les facteurs sociaux, comme des journalistes l’ont fait à propos du quadruple viol avec meurtre à Boulogne-sur-Mer du 12 février 1997. Comme si la misère sociale pouvait tout expliquer et le niveau de vie tout résoudre ! On sait bien que, comme la toxicomanie comparable par bien des aspects, la délinquance sexuelle n’est pas réservée aux couches défavorisées. L’échantillon des pédophiles arrêtés dans la rafle de juin 1997 en offre la preuve éclatante : il englobait toutes les couches sociales et tous les niveaux culturels.
Les analyses médicales et sociales sont des approches possibles et nécessaires du débat. Mais elles ne sont pas les seules. Or, il existe un facteur qui n’est pratiquement jamais mis en cause dans la presse, ou alors très discrètement : la pornographie. Voilà le grand absent des débats sur la criminalité sexuelle.
« Au cours des dernières années, lisait-on récemment dans Le Monde, la justice a été confrontée à une augmentation considérable des affaires de délinquance sexuelle. De 1984 à 1994, le nombre de condamnations pour atteintes aux moeurs a progressé de 25% alors que l’ensemble des crimes et délits augmentaient de seulement 8% *. » Est-il possible que cette augmentation soit sans rapport avec la progression simultanée, en chiffre d’affaire comme en obscénité, de la pornographie ? Les faits viennent au secours du bon sens pour mettre en lumière le rapport entre ces deux phénomènes. Comme le lecteur de ce livre pourra s’en rendre compte, il est parfaitement clair que la pornographie est un facteur prépondérant dans une majorité de délits et de crimes sexuels.

Le silence dont les chercheurs en sciences humaines et sociales ainsi que la presse entourent ce lien entre pornographie et violence sexuelle est vraiment stupéfiant. Le livre érudit le plus récent sur la pornographie, La Pornographie et ses images, de Patrick Baudry2, ne consacre pas un seul chapitre, pas même une seule section, à la question de l’influence de la pornographie sur la délinquance ou la criminalité sexuelles. La question n’est même pas posée. Inversement, les études portant sur les crimes et délits sexuels, comme le livre collectif Les Agresseurs sexuels dirigé par J. Aubut3, ne disent mot de la pornographie… sinon comme thérapie possible desdits agresseurs. C’est comme si ces deux domaines n’avaient rien à se dire, comme si la représentation de l’agression sexuelle, scénario omniprésent dans la pornographie hard, n’avait aucun rapport avec les agressions sexuelles réellement perpétrées, alors même que, dans nombre de cas, on peut prouver que l’acte s’inspirait d’un modèle pornographique, jusque dans les détails.
Le tabou est de mise jusqu’au plus haut niveau des programmes de recherche gouvernementaux, réputés préservés de tout biais idéologique. Un récent rapport de recherche de la Direction générale de la Santé sur les agresseurs sexuels ne contient pas d’information sur l’influence de la pornographie chez lesdits agresseurs. Au cours de cette recherche, conduite par les équipes psychiatriques de dix- huit maisons d’arrêt pendant trois ans sur un échantillon de cent soixante-seize agresseurs sexuels, la question du facteur pornographique n’a tout simplement pas été évoquée.
L’index du livre basé sur ce rapport, publié tout récemment sous le titre Psychopathologie des agresseurs sexuels, n’inclut même pas le mot « pornographie ». Et seuls deux malheureux paragraphes règlent péremptoirement la question, avec, tout de même, une observation qui ne donnera lieu à aucune forme d’interprétation :

« Dans les contenus du matériel pornographique, les agresseurs sexuels sont nettement plus nombreux à préférer les scènes homosexuelles et celles de violences sexuelles, eux seuls utilisent un support présentant de jeunes enfants ou disent préférer les scènes zoophiles4. »

Il existe un troisième silence coupable : celui de la presse sur le lien entre pornographie et prostitution. Par exemple, en 1993, sous le titre « Prostitution : les nouvelles filières de l’esclavage », le Nouvel Observateur publiait un dossier sur le nouveau trafic mafieux de la prostitution, par lequel, profitant de la misère dans certains pays d’Amérique latine, d’Asie ou d’Europe de l’Est, des proxénètes attirent des jeunes filles par des publicités mensongères pour des emplois en Europe de l’Ouest. Pas un mot n’est prononcé sur le fait avéré que ce même trafic alimente aujourd’hui la pornographie, marché beaucoup plus juteux que la pornographie classique5.
Comme il va de soi, les grands médias sont également des adeptes du non-dit en ce qui concerne les liens entre pornographie et agressions sexuelles. Prenons comme exemple une grande émission télévisée sur TF16, diffusée à l’heure de plus grande écoute et consacrée à la criminalité sexuelle. Malgré les aveux explicites d’un violeur meurtrier multi-récidiviste concernant l’influence des films pornographiques dans sa déchéance criminelle, le sujet ne sera jamais relevé par la journaliste qui menait l’enquête. Dans La Marche du siècle du mercredi 22 septembre 1993, consacrée au viol, une jeune femme témoignait en larmes des séquelles de son agression par quatre adolescents de seize ans. Pas un instant ne fut soulevée la question : sous quelle influence des jeunes de cet âge, appartenant à des familles sans histoire, ont-ils pu se transformer en violeurs ? Tout le monde s’étonne de ce phénomène nouveau qu’est la délinquance sexuelle adolescente. Mais personne ne semble se demander ce qui a bien pu introduire de telles idées, de telles pulsions chez ces adolescents. La réponse est que les jeunes sont aujourd’hui abreuvés non seulement d’une culture de la violence, mais aussi d’une culture du viol, car c’est bien cela qu’est la pornographie. La pornographie, qui fait partie de l’univers « culturel » d’un nombre toujours croissant d’adolescents, leur apporte des réponses aussi puissantes que destructrices à leurs interrogations existentielles sur le sens de la sexualité : celle-ci, leur enseigne la mythologie pornographique, est un service que l’homme est en droit d’exiger de la femme qui, elle, ne demande qu’à se plier aux fantasmes masculins. Une importante proportion de la pornographie légale actuelle exploite ouvertement les thèmes de l’humiliation de la femme, du viol et de la torture. Elle cautionne aux yeux des jeunes la violence sexuelle. Car, pour l’adolescent, c’est la société des adultes qui, en représentant légalement et ouvertement une telle violence et en la commercialisant comme divertissement, la déclare respectable et légitime. Ce message est d’autant plus insidieux que, par définition, il n’est véhiculé que par l’image, court-circuitant toute réflexion.
Faut-il, à ce propos, distinguer entre les pornographies « douce » et « dure », comme il est de bon ton de le faire ? Je l’ai cru, au moment de commencer cette enquête. Mais je me suis vite aperçu que cette distinction a, depuis peu, perdu une grande partie de sa pertinence. Les circuits de distribution ne sont plus guère distincts. Dans la ville où j’habite, le plus important magasin de location de vidéos, qui a pignon sur rue, annonce dans un journal local : « Le Top du X : plus de 5 000 films X, location et vente. » Son principal concurrent, au centre du quartier étudiant, affiche en gros caractères au-dessus de sa porte : « 7 000 films, dont plus de 1500 films X. » Dans le rayon des films X, séparé des autres rayons par un vague portillon, on trouve des productions d’une brutalité insoutenable, où le viol, la torture, le transsexualisme, la bestialité, sont des thèmes largement représentés. Des poings et des ustensiles sont enfoncés dans les vagins de femmes ligotées et bâillonnées, et cela est exhibé sur les couvertures des cassettes aux titres éloquents (Supplice), pour appâter le client.
Quant aux magazines étalés et vendus en kiosques, certains appartiennent maintenant à ce qui était, il y a seulement dix ans, considéré comme de la pornographie dure, réservée aux sex-shops. Et, depuis quelque temps, un nombre rapidement croissant de magazines sont vendus dans les maisons de la presse accompagnés d’une vidéo hard, avec des titres qui laissent imaginer leur violence. Quant aux produits qui n’ont pas encore accès à la grande distribution parce qu’ils se situent à la frontière de l’illégalité, des magazines spécialisés, très largement annoncés et diffusés, se chargent d’en assurer la promotion et la vente par correspondance. N’importe quel mineur peut les commander et les recevoir.
Il y a certes des degrés dans l’obscénité et la nuisance des produits pornographiques. Mais il faut se rendre à l’évidence : si l’on définit la pornographie douce comme limitée à des poses nues ou à la représentation d’actes sexuels « classiques », alors le gros du marché correspond aujourd’hui à une pornographie dure qui, plus que sur la nudité du corps, concentre le regard sur ses orifices et, plus que la sensualité de l’acte sexuel, met en scène une exploitation mécanique et agressive de corps chosifiés et décomposés. Non plus des corps en relation, mais des sexes en action ; le plus grand nombre de sexes possibles dans le champ étroit de la prise de vue.
La pornographie qu’on disait « douce » est en net déclin, au point que le concept même tend à disparaître : toute pornographie se vante comme hard, comme si le soft était de la sous-pornographie et qu’on en avait davantage pour son argent avec le hard. Les magazines dits « de charme » ont le choix entre se reconvertir dans la presse d’information générale, comme l’a fait Lui en conservant une touche d’érotisme, ou à se « durcir » pour faire face à la concurrence, comme le fait Playboy, tout en s’efforçant de maintenir sa différence fondée sur la « qualité » de ses modèles et de ses photos.
Qu’on n’attende donc pas de la présente étude une classification des différentes formes de pornographie ; à des degrés divers, la nuisance caractérise à mon avis l’ensemble de la production pornographique, qui se distingue de l’érotisme par l’obsession à exhiber plutôt qu’à suggérer, par l’exposition volontaire des organes sexuels et de leurs mouvements mécaniques, par l’absence de tout romantisme et la mise en scène de rapports brutaux et pervers, et par le rôle dégradant qu’on y fait jouer à la femme. Si, comme l’a dit Georges Bataille7, l’érotisme contient toujours un élément de transgression, la pornographie, elle, est entièrement dominée par cet élément ; elle n’est pas tant une transgression contre des convenances morales qu’une transgression contre la personne humaine, niée dans son intériorité et réduite à un amas d’organes. En ce sens, je partage pleinement l’opinion des féministes qui vont jusqu’à voir dans la pornographie un crime contre l’humanité, largement comparable à la pire propagande raciste. On pourrait encore ajouter qu’en banalisant la transgression, la pornographie tend à l’abolir et l’érotisme avec, ce que craignait d’ailleurs Bataille.
Ceci dit, je ne me prononcerai pas sur les moyens juridiques et policiers de lutter contre ce fléau. D’abord parce que cet aspect du débat fait appel à des données qui me dépassent8. Ensuite parce qu’il me paraît évident que le problème ne pourra pas être résolu par la répression seulement ; il est lié à des questions de société plus vastes, comme celles de la mission civilisatrice de la culture. Enfin, parce que les lois en vigueur me paraissent suffisantes, et que leur application réduirait déjà considérablement la nuisance de l’industrie pornographique. Le texte de loi le plus important sur ce thème est l’article L. 227-24 du code pénal, appelé Jolibois, du nom de son initiateur : « Le fait de fabriquer, de transporter, de diffuser par quelque moyen que ce soit, un message à caractère violent ou pornographique est puni de trois ans d’emprisonnement et de 500000 F d’amende lorsque ce message est susceptible d’être vu ou perçu par un mineur. » Cet article date de 1994, ce qui montre au moins la bonne volonté actuelle de nos législateurs.
Il a toujours été entendu que la culture, sous toute forme, a une vocation éducative ; elle est censée élever l’homme plutôt que le faire régresser vers la bestialité. Sa première obligation est de ne pas nuire. Lorsque, dans des buts exclusivement commerciaux, l’image est exploitée à grande échelle pour abrutir et rendre dépendant, empoisonnant le climat social, un tel pouvoir doit être contrôlé.
Le 27 juin 1997, alors que je travaillais sur ce livre, les titres principaux du journal télévisé de 20 heures étaient d’une terrifiante monotonie : un instituteur, qui donnait des cours particuliers, vient d’être arrêté pour abus sexuels sur des enfants ; un prêtre, qui dirigeait une chorale, vient d’être mis en examen pour viols sur mineurs ; trois policiers sont inculpés de viol collectif sur une jeune femme. Belle brochette : un instituteur, un prêtre et trois policiers, tous censés représenter une autorité morale. Pas un mot, dans tout cela, sur la pornographie. Ah ! si : chez l’instituteur, on a retrouvé « des cassettes pornographiques à tendance pédophile », a dit le présentateur du journal. L’expression « à tendance » m’a intrigué par son caractère vague. Renseignements pris, il ne s’agit pas de pornographie pédophile, mettant en scène des enfants donc illégale et clandestine, mais de pornographie parfaitement légale, achetée dans le commerce. Voilà qui est révélateur d’une politique d’information (ou plutôt de désinformation) : surtout ne jamais mettre en cause la pornographie en général. Imagine-t-on un journaliste commentant, au sujet d’un pédophile : « On a retrouvé chez lui des cassettes pornographiques » ? Dans le climat de libéralisme sexuel actuel, cela paraîtrait presque aussi déplacé que de dire : « Il était homosexuel », comme si l’on mettait en cause une liberté fondamentale. Il faut surtout créer l’illusion que seule la pornographie utilisant des enfants est néfaste et dangereuse. Le reste relève du divertissement responsable (voire d’une liberté d’expression, d’un art et, pourquoi pas, d’un droit de l’homme).
Une majorité d’organes de presse semblent unis dans un non-dit hypocrite : plus on met en cause la pornographie pédophile, moins on met en cause la pornographie ; la première serait criminelle et intolérable, la deuxième culturelle et respectable. Si Monsieur Dupont filme le viol d’un enfant en direct, c’est un monstre ; mais si Monsieur Durand, en studio, fait filmer le viol collectif simulé d’une actrice de dix-huit ans déguisée en lycéenne, c’est un producteur de cinéma ; on l’interviewe respectueusement à la télévision. Peu importe si sa pornographie est truffée de thèmes exploitant et stimulant les pulsions pédophiles ou les pulsions criminelles en général.
Cette hypocrisie est parfaitement caractérisée par Jean- Claude Guillebaud dans son livre la Tyrannie du plaisir :
« La question de l’interdit se ramenait donc tout entière à une affaire d’âge et d’état civil ? Ouf ! Quinze, seize ou dix- sept ans et demi : il y avait hédonisme légitime dans un cas, crime abject dans l’autre. A quelques mois près. On se rassura d’un partage aussi sobrement arithmétique entre le bien et le mal. Le grand désarroi moral redevenait une question de calendrier. Enfin ! Que partout ailleurs la fête continue ! Pour se dérober devant une question abhorrée — quelle morale sexuelle pour quelle société ? —, on perfectionnait de cette façon une pratique du double langage et du discours évolutif. Langage de sourcilleuse répression d’un côté (Haro sur le moindre suspect ! Au poteau les profs trop caressants !) ; bavardage nietzschéen et doxa permissive de l’autre (Vive le porno télévisé ! Bravo au night-clubing et au coït échangiste !). Discours d’admonestation sentencieuse le matin (Protégeons la pureté de l’enfance ! Honte au désir bestial !) et protestation permissive le soir ( non à l’ordre moral). Cette pathologie du double langage n’a qu’une fonction véritable : éluder9. »
Pourquoi personne, ou presque, n’ose-t-il mettre en cause la pornographie, ou du moins soulever la question de son rôle comme facteur de criminalité sexuelle ? L’une des raisons tient sans doute au climat médiatique actuel, où l’on agite l’épouvantail de « l’ordre moral » dès qu’une voix suggère de restreindre la représentation du sexe.
En témoigne les remontrances médiatiques récentes contre la ministre déléguée chargée de l’enseignement scolaire, Ségolène Royal, moquée comme « nouvelle mère la pudeur » pour avoir eu l’imprudence de suggérer la suppression du porno hebdomadaire de Canal Plus lorsqu’il s’avéra que plusieurs enfants impliqués dans les affaires de violences sexuelles graves à l’école avaient été influencés par des films pornographiques10. Mettre en cause la pornographie, c’est avoir l’air d’inviter à la censure, donc d’attenter à la liberté d’expression ; c’est donc risquer de se voir accuser de promouvoir une pratique dictatoriale. « C’est au coeur de son principe qu’il faut frapper la censure ou tout ce qui lui ressemble11 », entendons-nous fréquemment. Nous verrons ce qu’il faut penser de cette logique simpliste, répercutée régulièrement par l’intelligentsia parisienne.
Poussant la provocation plus loin, certains intellectuels en vogue font de la défense de la pornographie le fer de lance de leur lutte contre l’extrême droite. Tel Philippe

Djian, sollicité par Le Monde pour contribuer à un supplément intitulé « Où la folie rôde : 31 écrivains face à la haine », dirigé explicitement contre le Front national. Cet écrivain propose quelques lignes intitulées « Pornographie », qu’il justifie ainsi : « Je pense avant tout aux enfants. Et quant au spectacle qui nous est donné et pas seulement en France, j’estime qu’en matière de pornographie, autant leur en donner de la bonne. » Suit une scène entre une enfant et une employée de maison, dont voici un extrait représentatif :

« “Retire ma culotte !” me dit-elle. J’obéis et elle cale ses mollets sur les rebords de la baignoire et elle soulève son bassin, braque son machin poisseux dont je perçois aussitôt la forte odeur d’urine dans ma direction et puis elle se met à me pisser dessus12. »

Avec de tels talents contre lui, le Front national a de beaux jours devant lui.
Et puisque nous en sommes à parler des clivages politiques de notre société, notons que le débat sur la pornographie et sur les moeurs sexuels en général ne divise pas les gens selon des catégories droite-gauche. Il existe évidemment une gauche libertaire engagée contre toute morale sexuelle, y compris contre les tabous de l’inceste et de la pédophilie. Mais ces mêmes valeurs se retrouvent, avec une coloration aristocratique chez certains représentants d’une droite que l’on pourrait qualifier de nietzschéenne ou « sadienne » ; sans compter qu’une industrie pornographique de l’ampleur actuelle est impensable en dehors d’un système capitaliste où la logique économique balaye sur son passage toute autre valeur.
Inversement, si une certaine droite catholique milite indiscutablement en faveur d’une morale sexuelle au service exclusif du modèle familial, rappelons que le Parti

communiste s’est assez tôt montré critique envers les thèmes de la libération sexuelle, considérée soit comme l’expression d’un hédonisme bourgeois, soit comme une subversion de l’idéal révolutionnaire par la gauche utopique et libertaire.
Ce sont encore certaines féministes qui protestent le plus activement contre la pornographie, qu’elles perçoivent comme une atteinte à la dignité des femmes et une expression de la domination de l’homme. Mais les féministes sont très divisées à ce sujet, et surtout très embarrassées de devoir combattre aux côtés de mouvements religieux qui sont leurs ennemis sur d’autres terrains comme la contraception et l’avortement. Aux États-Unis, les féministes anti-porno, comme Andrea Dworkin, qui protestent contre le fait de réduire la femme à de la viande consommable, se heurtent à des féministes pro-porno, comme Lonnie Garfield Barbach, qui cherchent à désinhiber les femmes en promouvant une pornographie faite par les femmes et pour les femmes. En France, les féministes sont en majorité indifférentes ou anti-censure, donc pro-porno.
Quant aux chrétiens, je trouve curieux et regrettable que si peu d’entre eux militent contre la pornographie. Le miniscandale provoqué en 1996 par l’affiche du film de Milos Forman, Larry Flynt, m’a paru à cet égard tout à fait significatif. Plusieurs associations chrétiennes se sont offusquées que l’affiche en question montre l’acteur principal, en slip, les bras en croix sur fond de corps féminin. C’est le rappel au Crucifié qui indignait ces associations. Mais aucune, à ma connaissance, n’a jugé inquiétant le contenu du film. Or, il retrace la vie du créateur de Hustler (dont le titre pourrait être traduit par « pute »), l’un des magazines pornographiques les plus « durs » de la grande distribution. Forman a-t-il voulu faire le procès de cet homme ? Pas du tout. Il s’attache plutôt à dénoncer les « ligues de vertu » et autres mouvements puritains qui l’ont combattu. Il s’est

d’ailleurs gardé de mentionner quelques détails embarrassants, comme le fait que Flynt est accusé par deux de ses filles d’abus sexuel13 (l’une d’elles, Tonya Flynt-Vega, vient de publier Hustled, un témoignage accablant contre son père et le milieu terrifiant où il l’a fait grandir) 14. Larry Flynt, qui a fait fortune en exploitant les pulsions les plus perverses et dégradantes de l’homme, est présenté dans le film comme un héros, un martyr de la liberté d’expression, et tout le monde a applaudi. « Larry Flynt a représenté et représente encore, malgré tous ses excès, la liberté d’expression dans un pays dit démocratique », lisait-on dans un journal sans conviction particulière15.
L’actualité et l’horreur des crimes sexuels nous intiment je crois, d’arrêter le refrain infantile qui ordonne d’« interdire d’interdire ». Il est grand temps de mettre les idéologies en sourdine et d’ouvrir les yeux sur la puissance de conditionnement des images de violence sexuelle et sur l’immense danger de leur banalisation. Ce livre se place exclusivement sur le terrain des faits et du bon sens. Le silence qui entoure la complicité entre pornographie légale et criminalité sexuelle est lourd et coupable, et je n’ai écrit ce livre que dans l’espoir de contribuer à le briser.
Je remercie les psychiatres spécialisés qui ont bien voulu répondre à mes questions et me faire part de leurs observations, notamment les docteurs Claude Balier, Michel Bénézech, Bernard Cordier, Roland Coutenceau, Michel Dubec, René Salinger et Daniel Zagury.
Pour cette enquête, j’ai également utilisé les travaux de plusieurs sociologues. Je me sens particulièrement redevable envers ceux qui, dans un but d’étude systématique, ont eu le courage de visionner de vastes échantillons de pornographie, ce qui m’a dispensé d’un parcours aussi perturbant. Je ne crois pas inutile de reproduire les propos dramatiques du sociologue Richard Poulin, qui pourront avantageusement introduire notre sujet :

« J’étudie la pornographie depuis de nombreuses années. Comme sociologue, je me suis intéressé tout particulièrement aux effets sociaux et individuels de la consommation de pornographie.
Plus j’approfondissais mes recherches, plus j’étais affecté par mon objet d’analyse. Malgré toute ma conscience sociale, plongé que j’étais dans l’analyse de contenu des revues, films et vidéocassettes, j’en suis venu à ne plus pouvoir voir les femmes et les enfants d’un oeil naïf et banal. Ces corps dévoilés, mais surtout génitalisés et chosifiés, finissaient par me révulser. Sans m’en rendre compte, j’avais intégré, par consommation certes massive, le message central de la pornographie, à savoir le mépris et la haine des femmes.
Ma première équipe de recherche, composée en grande majorité de femmes, a, elle aussi, souffert durablement de l’exposition à la pornographie. Les rêves, ou plutôt les cauchemars, peuplés de fantasmes sexuels des plus anodins aux plus violents, l’impression de dévoilement total comme femme sociale, comme objet sexuel, et surtout la difficulté de maintenir ou de tisser des relations sexuelles, ont été le lot de tout un chacun pendant ces mois de recherche active. D’autant que, plus l’enquête s’approfondissait et plus les informations s’accumulaient, notamment sur la forte proportion d’hommes qui consomment régulièrement de la pornographie, plus nous nous découragions lorsque nous envisagions l’avenir des relations entre les hommes et les femmes16. »

 

NOTES
1. Le Monde, 4 septembre 1997.
2. Patrick Baudry, La Pornographie et ses images, Armand Colin, 1997.
3. J. Aubut (dir.), Les Agresseurs sexuels : théorie, évaluation et traitement, Maloine/Chenelière, 1993.
4. André Ciavaldini, Psychopathologie des agresseurs sexuels, Masson, 1999, p. 104.
5. Le Nouvel Observateur, 25 novembre 1993.

6. Mode de vie, TF1, 24 mars 1997.
7. Georges Bataille, L’Érotisme, éditions de Minuit, 1957.
8. Sur la question juridique, on pourra lire : Norbert Campagna, La Pornographie, l’éthique, le droit, L’Harmattan, 1998.
9. Jean-Claude Guillebaud, La Tyrannie du plaisir, Seuil, 1998, p. 72
10. L’Événement du jeudi, 29 avril 1999.
11. Éditorial de Philippe Tesson dans Le Quotidien de Paris du 20 mars 1987.
12. Supplément au Monde du 28 mars 1998.
13. « The real Larry Flynt », un dossier réalisé par le magazine concurrent Penthouse, dans l’édition américaine du 27 janvier 1997.
14. Tonya Flynt-Vega, Hustled : My Journey from Fear to Faith, Westminster John Rnox Press, 1998.
15. Paris Paname, 24 février 1997.
16. Richard Poulin, La Violence pornographique : industrie du fantasme et réalités, Cabédita, 1993, p. 15.

 

I
LA PROSTITUTION À L’ÈRE DE LA COMMUNICATION

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