L’ANTÉCHRIST


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Auteur : Renan Ernest
Ouvrage : L’antéchrist
Année : 1873

 

 

 

INTRODUCTION

CRITIQUE DES PRINCIPAUX DOCUMENTS ORIGINAUX
EMPLOYÉS DANS CE LIVRE.

Après les trois ou quatre ans de la vie publique de Jésus,
la période que le présent volume embrasse fut la plus
extraordinaire de tout le développement du christianisme.
On y verra, par un jeu étrange de ce grand artiste inconscient
qui semble présider aux caprices apparents de
l’histoire, Jésus et Néron, le Christ et l’Antéchrist opposés,
affrontés, si j’ose le dire, comme le ciel et l’enfer. La
conscience chrétienne est complète. Jusqu’ici elle n’a
guère su qu’aimer ; les persécutions des juifs, quoique
assez rigoureuses, n’ont pu altérer le lien d’affection et de
reconnaissance que l’Église naissante garde dans son
coeur pour sa mère la Synagogue, dont elle est à peine
séparée. Maintenant, le chrétien a de quoi haïr. En face
de Jésus, se dresse un monstre qui est l’idéal du mal, de
même que Jésus est l’idéal du bien. Réservé comme Hénoch,
comme Élie, pour jouer un rôle dans la tragédie
finale de l’univers, Néron complète la mythologie chrétienne,
inspire le premier livre saint du nouveau canon,
fonde par un hideux massacre la primauté de l’Église romaine,
et prépare la révolution qui fera de Rome une ville
sainte, une seconde Jérusalem. En même temps, par une
de ces coïncidences mystérieuses qui ne sont point rares
aux moments des grandes crises de l’humanité, Jérusalem
est détruite, le temple disparaît ; le christianisme, débarrassé
d’une attache devenue gênante pour lui, s’émancipe
de plus en plus, et suit, en dehors du judaïsme vaincu, ses
propres destinées.
Les dernières épîtres de saint Paul, l’épître aux Hébreux,
les épîtres attribuées à Pierre et à Jacques,
l’Apocalypse, sont, parmi les écrits canoniques, les documents

principaux de cette histoire. La première épître de
Clément Romain, Tacite, Josèphe, nous fourniront aussi
des traits précieux. Sur une foule de points, notamment
sur la mort des apôtres et les relations de Jean avec l’Asie,
notre tableau restera dans le demi-jour ; sur d’autres,
nous pourrons concentrer de véritables rayons de lumière.
Les faits matériels des origines chrétiennes sont
presque tous obscurs ; ce qui est clair, c’est
l’enthousiasme ardent, la hardiesse surhumaine, le sublime
mépris de la réalité, qui font de ce mouvement le
plus puissant effort vers l’idéal dont le souvenir ait été
conservé.
Dans l’introduction de notre Saint Paul, nous avons
discuté l’authenticité de toutes les épîtres qu’on attribue
au grand apôtre. Les quatre épîtres qui se rapportent à ce
volume, les épîtres aux Philippiens, aux Colossiens, à
Philémon, aux Éphésiens, sont de celles qui prêtent à
certains doutes. Les objections élevées contre l’épître aux
Philippiens sont de si peu de valeur, que nous y avons à
peine insisté. On a vu et on verra par la suite que l’épître
aux Colossiens donne beaucoup plus à réfléchir, et que
L’épître aux Éphésiens, quoique très autorisée, présente
une physionomie à part dans l’oeuvre de Paul. Nonobstant
les graves difficultés qu’on peut soulever, je tiens
l’épître aux Colossiens pour authentique. Les interpolations
qu’en ces derniers temps d’habiles critiques ont
proposé d’y voir ne sont pas évidentes1. Le système de
M. Holtzmann, à cet égard, est digne de son savant auteur
; mais que de dangers dans cette méthode, trop accréditée
en Allemagne, où l’on part d’un type a priori qui
doit servir de criterium absolu pour l’authenticité des oeuvres
d’un écrivain ! Que l’interpolation et la supposition
des écrits apostoliques aient été souvent pratiquées durant
les deux premiers siècles du christianisme, on ne
saurait le nier. Mais faire en pareille matière un strict


1 H. J. Holtzmann, Kritik der Epheser und Kolosserbriefe, Liepzig, 1872.


discernement du vrai et du faux, de l’apocryphe et de
l’authentique, est une tâche impossible à remplir. Nous
voyons avec certitude que les épîtres aux Romains, aux
Corinthiens, aux Galates sont authentiques. Nous voyons
avec la même certitude que les épîtres à Timothée et à
Tite sont apocryphes. Dans l’intervalle, entre ces deux
pôles de l’évidence critique, nous tâtonnons. La grande
école sortie de Christian Baur a pour principal défaut de
se figurer les juifs du Ier siècle comme des caractères entiers,
nourris de dialectique, obstinés en leurs raisonnements.
Pierre, Paul, Jésus même, ressemblent, dans les
écrits de cette école, à des théologiens protestants d’une
université allemande, ayant tous une doctrine, n’en ayant
qu’une et gardant toujours la même. Or ce qui est vrai,
c’est que les hommes admirables qui sont les héros de
cette histoire changeaient et se contredisaient beaucoup ;
ils usaient dans leur vie trois ou quatre théories ; ils faisaient
des emprunts à ceux de leurs adversaires envers
qui, à une autre époque, ils avaient été le plus durs. Ces
hommes, envisagés à notre point de vue, étaient susceptibles,
personnels, irritables, mobiles ; ce qui fait la fixité
des opinions, la science, le rationalisme, leur était étranger.
Ils avaient entre eux, comme les juifs de tous les
temps, des brouilles violentes, et néanmoins ils faisaient
un corps très solide. Pour les comprendre, il faut se placer
bien loin du pédantisme inhérent à toute scolastique ;
il faut étudier plutôt les petites coteries d’un monde
pieux, les congrégations anglaises et américaines, et principalement
ce qui s’est passé lors de la fondation de tous
les ordres religieux. Sous ce rapport, les facultés de théologie
des universités allemandes, qui seules pouvaient
fournir la somme de travail nécessaire pour débrouiller le
chaos des documents relatifs à ces curieuses origines,
sont le lieu du monde où il était le plus difficile qu’on en
fît la vraie histoire. Car l’histoire, c’est l’analyse d’une vie
qui se développe, d’un germe qui s’épanouit, et la théologie,
c’est l’inverse de la vie. Uniquement attentif à ce qui

confirme ou infirme ses dogmes, le théologien, même le
plus libéral, est toujours, sans y penser, un apologiste ; il
vise à défendre ou à réfuter. L’historien, lui, ne vise qu’à
raconter. Des faits matériellement faux, des documents
même apocryphes, ont pour lui une valeur, car ils peignent
l’âme, et sont souvent plus vrais que la sèche vérité.
La plus grande erreur, à ses yeux, est de transformer
en fauteurs de thèses abstraites ces bons et naïfs visionnaires
dont les rêves ont été la consolation et la joie de
tant de siècles.
Ce que nous venons de dire de l’épître aux Colossiens,
et surtout de l’épître aux Éphésiens, il faut le dire, à plus
forte raison, de la première épître attribuée à saint Pierre,
et des épîtres attribuées à Jacques, à Jude1. La deuxième
épître attribuée à Pierre est sûrement apocryphe. On y
reconnaît au premier, coup d’oeil une composition artificielle,
un postiche composé avec des lambeaux d’écrits
apostoliques, surtout de l’épître de Jude2. Nous
n’insistons pas sur ce point, car nous ne croyons pas que
la IIa Petri ait, parmi les vrais critiques, un seul défenseur.
Mais la fausseté de la IIa Petri, écrit dont l’objet principal
est de faire prendre patience aux fidèles que lassaient les
longs retards de la réapparition du Christ, prouve en un
sens l’authenticité de la Ia Petri. Car, pour être apocryphe,
la IIa Petri est un écrit assez ancien ; or l’auteur de la IIa
Petri croyait bien que la Ia Petri était l’oeuvre de Pierre,
puisqu’il s’y réfère et présente son écrit comme une


1 Sur cette dernière, voir Saint Paul, p. 300 et suiv.
2 Comparez surtout le second chapitre de la IIa Petri à l’épître de
Jude. Des traits comme IIa Petri, I, 14, 16-18 ; III, 1, 2, 5-7, 15-16,
sont aussi des indices certains de fausseté. Le style n’a aucune ressemblance
avec celui de la Ia Petri (observation de saint Jérôme,
Epist. Ad hedib., c. 11 ; cf. De viris ill., c ; 1). Enfin l’épître n’est pas
citée avant le IIIe siècle. Irénée (Adv. hær., IV, IX, 2) et Origène
(dans Eusèbe, H. E., VI, 25) ne la connaissent pas ou l’excluent.
Cf. Eus., H. E., III, 25.


« seconde épître », faisant suite à la première (III, 1-2)1. La Ia
Petri est un des écrits du Nouveau Testament qui sont le
plus anciennement et le plus unanimement cités comme
authentiques2. Une seule grave objection se tire des emprunts
qu’on y remarque aux épîtres de saint Paul et en
particulier à l’épître dite aux Éphésiens. Mais le secrétaire
dont Pierre dut se servir pour écrire la lettre, si réellement
il l’écrivit, put bien se permettre de tels emprunts. A toutes
les époques, les prédicateurs et les publicistes ont été
sans scrupules pour s’approprier ces phrases tombées au
domaine public, qui sont en quelque sorte dans l’air.
Nous voyons de même le secrétaire de Paul qui a écrit
l’épître dite aux Éphésiens copier largement l’épître aux
Colossiens. Un des traits qui caractérisent la littérature
des épîtres est d’offrir beaucoup d’emprunts aux écrits du
même genre composés antérieurement3.
Les quatre premiers versets du chapitre V de la Ia Petri
excitent bien quelques soupçons. Ils rappellent les recommandations
pieuses, un peu plates, empreintes d’un
esprit hiérarchique, qui remplissent les fausses épîtres à
Timothée et à Tite. En outre, l’affectation que met
l’auteur à se donner pour « un témoin des souffrances du
Christ » soulève des appréhensions analogues à celles que
nous causent les écrits pseudo-johanniques par leur persistance
à se présenter comme les récits d’un acteur et


1 Les limitations que l’auteur des épîtres à Timothée et à Tite ferait,
dit-on, de la Ia Petri, en ce qui concerne les devoirs des femmes et
des anciens, ne sont pas évidentes. Comp. cependant I Tim., II, 9
et suiv. ; III, 11, à I Petri, III, 1 et suiv. ; I Petri, V, 1 et suiv., à Tit.,
I, 5 et suiv.
2 Papias, dans Eusèbe, H. E., III, 39 ; Polycarpe, Epist., 1 (Cf. I
Petri, I, 8 ; Eusèbe, H. E., IV, 14) ; Irénée, Adv. hær., IV, IX, 2 ;
XVI, 5 (Cf. Eusèbe, H. E., V, 8) ; Clément d’Alex., Strom., III, 18 ;
IV, 7 ; Tertullien, Scorpiace, 12 ; Origène, dans Eusèbe, H. E., VI,
25 ; Eusèbe, H. E., III, 25.
3 Voir, outre les épîtres insérées au Canon, les épîtres de Clément
Romain, d’Ignace, de Polycarpe.


d’un spectateur. Il ne faut pourtant point s’arrêter à cela.
Beaucoup de traits aussi sont favorables à l’hypothèse de
l’authenticité. Ainsi les progrès vers la hiérarchie sont
dans la Ia Petri à peine sensibles. Non seulement il n’y est
pas question d’episcopos1 ; chaque Église n’a même pas un
presbyteros ; elle a des presbyteri ou « anciens », et les expressions
dont se sert l’auteur n’impliquent nullement que ces
anciens formassent un corps distinct2. Une circonstance
qui mérite d’être notée, c’est que l’auteur3, tout en cherchant
à relever l’abnégation dont Jésus fit preuve dans sa
Passion, omet un trait essentiel raconté par Luc, et donne
ainsi à croire que la légende de Jésus n’était pas encore
arrivée, lorsqu’il écrivait, à tout son développement.
Quant aux tendances éclectiques et conciliatrices
qu’on remarque dans l’Épître de Pierre, elles ne constituent
une objection que pour ceux qui, avec Christian
Baur et ses disciples, se figurent la dissidence de Pierre et
de Paul comme une opposition absolue. Si la haine entre
les deux partis du christianisme primitif avait été aussi
profonde que le croit cette école, la réconciliation ne se
serait jamais faite. Pierre n’était point un juif obstiné
comme Jacques. Il ne faut pas, en écrivant cette histoire,
songer seulement aux Homélies pseudo-clémentines et à
l’Épître aux Galates ; il faut aussi rendre compte des Actes
des apôtres. L’art de l’historien doit consister à présenter
les choses d’une façon qui n’atténue en rien les divisions
des partis (ces divisions furent plus profondes que nous
ne saurions l’imaginer), et qui permette néanmoins
d’expliquer comment de pareilles divisions ont pu se
fondre en une belle unité.
L’Épître de Jacques se présente à la critique à peu près
dans les mêmes conditions que l’Épître de Pierre. Les


1 I Petri, II, 25, montre que le sens du mot n’était pas encore spécialisé.
2 I Petri, V, 1 : pres} utšrouj ™n Ømˆn, leçon de Val. et Six.,
pres} utšrou j toÝj ™n Øm‹n, leçon reçue.
3 I Petri, II, 23. Cf. Luc, XXIII, 34.


difficultés de détail qu’on peut y opposer n’ont pas beaucoup
d’importance. Ce qui est grave, c’est cette objection
générale tirée de la facilité des suppositions d’écrits, dans
un temps où il n’existait aucune garantie d’authenticité, et
où l’on ne se faisait aucun scrupule des fraudes pieuses.
Pour des écrivains comme Paul, qui nous ont laissé, de
l’aveu de tout le monde, des écrits certains, et dont la
biographie est assez bien connue, il y a deux criterium sûrs
pour discerner les fausses attributions : c’est 1° de comparer
l’oeuvre douteuse aux oeuvres universellement admises,
et 2° de voir si la pièce en litige répond aux données
biographiques que l’on possède. Mais s’il s’agit d’un
écrivain dont nous n’avons que quelques pages contestées
et dont la biographie est peu connue, on n’a le plus
souvent pour se décider que des raisons de sentiment,
qui ne s’imposent pas. En se montrant facile, on risque
de prendre au sérieux bien des choses fausses. En se
montrant rigoureux, on risque de rejeter comme fausses
bien des choses vraies. Le théologien, qui croit procéder
par des certitudes, est, je le répète, un mauvais juge pour
de telles questions. L’historien critique a la conscience en
repos, quand il s’est étudié à bien discerner les degrés
divers du certain, du probable, du plausible, du possible.
S’il a quelque habileté, il saura être vrai quant à la couleur
générale, tout en prodiguant aux allégations particulières
les signes de doute et les « peut-être ».
Une considération que j’ai trouvée favorable à ces
écrits (première épître de Pierre, épîtres de Jacques et de
Jude) trop rigoureusement exclus par une certaine critique,
c’est la façon dont ils s’adaptent à un récit organiquement
conçu. Tandis que la deuxième épître attribuée
à Pierre, les épîtres prétendues de Paul à Timothée et à
Tite sont exclues du cadre d’une histoire logique, les trois
épîtres que nous venons de nommer y rentrent pour ainsi
dire d’elles-mêmes. Les traits de circonstance qu’on y
rencontre vont au-devant des faits connus par les témoignages
du dehors, et s’en laissent embrasser. L’Épître de Pierre répond bien à ce que nous savons, surtout par Tacite,
de la situation des chrétiens à Rome vers l’an 63 ou
64. L’Épître de Jacques, d’un autre côté, est le tableau
parfait de l’état des ébionim à Jérusalem dans les années
qui précédèrent la révolte ; Josèphe nous donne des renseignements
tout à fait du même ordre. L’hypothèse qui
attribue l’Épître de Jacques à un Jacques différent du
frère du Seigneur n’a aucun avantage. Cette épître, il est
vrai, ne fut pas admise dans les premiers siècles d’une
façon aussi unanime que celle de Pierre1 ; mais les motifs
de ces hésitations paraissent avoir été plutôt dogmatiques
que critiques ; le peu de goût des Pères grecs pour les
écrits judéo-chrétiens en fut la cause principale.
Une remarque du moins qui s’applique avec évidence
aux petits écrits apostoliques dont nous parlons, c’est
qu’ils ont été composés avant la chute de Jérusalem. Cet
événement introduisit dans la situation du judaïsme et du
christianisme un tel changement, qu’on discerne facilement
un écrit postérieur à la catastrophe de l’an 70 d’un
écrit contemporain du troisième temple. Des tableaux
évidemment relatifs aux luttes intérieures des classes diverses
de la société hiérosolymitaine, comme celui que
nous présente l’Épître de Jacques (V, 1 et suiv.), ne se
conçoivent pas après la révolte de l’an 66, qui mit fin au
règne des sadducéens.
De ce qu’il y eut des épîtres pseudo-apostoliques,
comme les épîtres à Timothée, à Tite, la IIa Petri, l’épître
de Barnabé, ouvrages où l’on eut pour règle d’imiter ou
de délayer des écrits plus anciens, il suit donc qu’il y eut
des écrits, vraiment apostoliques, entourés de respect, et


1 Clément Romain (I ad Cor., c. 10 et 11 ; cf. Jac. II, 21, 23, 25),
l’auteur du Pasteur (mand., XII, § 5 ; cf. Jac., IV, 7), Irénée (Adv. hær.,
IV, XVI, 2 ; cf. Jac. II, 23) paraissent l’avoir lue. Origène (In. Joh.,
tom. XIX, 6), Eusèbe (H. E., II, 23), saint Jérôme (De viris ill., 2)
expriment des doutes.


dont on désirait augmenter le nombre1. De même que
chaque poète arabe de l’époque classique eut sa kasida,
expression complète de sa personnalité ; de même chaque
apôtre eut son épître, plus ou moins authentique, où
l’on crut garder la fine fleur de sa pensée.
Nous avons déjà parlé de l’Épître aux Hébreux2. Nous
avons prouvé que cet ouvrage n’est pas de saint Paul,
comme on l’a cru dans certaines branches de la tradition
chrétienne ; nous avons montré que la date de sa composition
se laisse fixer avec assez de vraisemblance vers l’an
66. Il nous reste à examiner si l’on peut savoir qui en fut
le véritable auteur, d’où elle a été écrite, et qui sont ces
« Hébreux » auxquels, selon le titre, elle fut adressée.
Les traits de circonstance que présente l’épître sont les
suivants. L’auteur parle à l’Église destinataire en maître
bien connu d’elle. Il prend à son égard presque un ton de
reproche. Cette Église a reçu depuis longtemps la foi ;
mais elle est déchue sous le rapport doctrinal, si bien
qu’elle a besoin d’instruction élémentaire et n’est pas capable
de comprendre une bien haute théologie3. Cette
Église, du reste, a montré et montre encore beaucoup de
courage et de dévouement, surtout en servant les saints4.
Elle a souffert de cruelles persécutions, vers le temps où
elle, reçut la pleine lumière de la foi ; à cette époque, elle
a été comme en spectacle5. Il y a de cela peu de temps ;
car ceux qui composent actuellement l’Église ont eu part
aux mérites de cette persécution en sympathisant avec les
confesseurs, en visitant les prisonniers, et surtout en supportant
courageusement la perte de leurs biens. Dans
l’épreuve, cependant, il s’était trouvé quelques renégats,


1 Voir IIa Petri, III, 15-16, où les épîtres de Paul sont expressément
mises parmi les écritures sacrées.
2 Saint Paul, p. LI-LXI.
3 Hebr., V, 11-14 ; VI, 11-12 ; X, 24-25 ; XIII entier.
4 Dia kon»sa ntej to‹j ¡g…oij ka ˆ dia konoà ntej. IV, 10.
5 Hebr., X, 32 et suiv. ; cf. XII, 4 et suiv., 23.


et on agitait la question de savoir si ceux qui par faiblesse
avaient apostasié pouvaient rentrer dans l’Église. Au
moment où l’apôtre écrit, il semble qu’il y a encore des
membres de l’Église en prison1. Les fidèles de l’Église en
question ont eu des chefs2 illustres, qui leur ont prêché la
parole de Dieu et dont la mort a été particulièrement édifiante
et glorieuse. L’Église a néanmoins encore des
chefs, avec lesquels l’auteur de la lettre est en rapports
intimes3. L’auteur de la lettre, en effet, a connu l’Église
dont il s’agit, et paraît y avoir exercé un ministère élevé ;
il a l’intention de retourner près d’elle, et il désire que ce
retour s’effectue le plus tôt possible4. L’auteur et les destinataires
connaissent Timothée. Timothée a été en prison
dans une ville différente de celle où l’auteur réside au
moment où il écrit ; Timothée vient d’être mis en liberté.
L’auteur espère que Timothée viendra le rejoindre ; alors
tous deux partiront ensemble pour aller visiter l’Église
destinataire5. L’auteur termine par ces mots :
¢sp£zonta i Øm©j oƒ ¢pÕ tÁj ‘Ita l…a j6, mots qui ne
peuvent guère désigner que des Italiens demeurant pour
le moment hors de l’Italie7.
Quant à l’auteur lui-même, son trait dominant est un
usage perpétuel des Écritures, une exégèse subtile et allégorique,
un style grec plus abondant, plus classique,
moins sec, mais aussi moins naturel que celui de la plupart
des écrits apostoliques. Il a une médiocre connaissance


1 Hebr., XIII, 3.
2 HgoÚmenoi.
3 Hebr., XIII, 17, 24.
4 Hebr., XIII, 19.
5 Hebr., XIII, 23.
6 Hebr., XIII, 24.
7 Telle est la force de ¢po. Opposez oƒ ™n tÁ ‘A sia (II Tim., I,
15), ¹ ™n Ba } ulî ni suneklekt» (I Petri, V, 13). Notez cependant
Act., XVII, 13.


 du culte qui se pratique au temple de Jérusalem1, et
pourtant ce culte lui inspire une grande préoccupation. Il
ne se sert que de la version alexandrine de la Bible, et il
fonde des raisonnements sur des fautes de copistes
grecs2. Ce n’est pas un juif de Jérusalem ; c’est un Helléniste,
en rapport avec l’école de Paul3. L’auteur, enfin, se
donne non pour un auditeur immédiat de Jésus, mais
pour un auditeur de ceux qui avaient vu Jésus, pour un
spectateur des miracles apostoliques et des premières
manifestations du Saint-Esprit4. Il n’en tenait pas moins
un rang élevé dans l’Église : il parle avec autorité5 ; il est
très respecté des frères auxquels il écrit6 ; Timothée paraît
lui être subordonné. Le seul fait d’adresser une épître à
une grande Église indique un homme important, un des
personnages qui figurent dans l’histoire apostolique et
dont le nom est célèbre.
Tout cela néanmoins ne suffit pas pour se prononcer
avec certitude sur l’auteur de notre épître. On l’a attribuée
avec plus ou moins de vraisemblance à Barnabé, à
Luc, à Silas, à Apollos, à Clément Romain. L’attribution à
Barnabé est la plus vraisemblable. Elle a pour elle
l’autorité de Tertullien7, qui présente le fait comme re-


1 Hebr., IX, 1 et suiv.
2 Hebr., X, 5, 37-38.
3 Hebr., III, 23.
4 Hebr., II, 3-4.
5 Hebr., V, 11-12 ; VI, 11-12 ; X, 24-25 ; XIII entier.
6 Hebr., XIII, 19-24.
7 De pudicitia, 20. « Exstat enim et Barnabæ titulus ad Hebræos. »
Ces mots prouvent que le manuscrit dont se servait Tertullien offrait
en tête de l’épître le nom de Barnabé. Cf. saint Jérôme, De viris
ill., 5. C’est à tort qu’on a présenté l’assertion de Tertullien comme
une conjecture personnelle, mise en avant pour renforcer l’autorité
d’un écrit qui servait ses idées montanistes. Sur l’argument tiré de
la stichométrie de Codex claromontanus, voyez Saint Paul, p. LIII-LIV,
note. L’épître d’ordinaire attribuée à saint Barnabé est un ouvrage
apocryphe, écrit vers l’an 110 après J.-C.


connu de tous. Elle a surtout pour elle cette circonstance
que pas un seul des traits particuliers que présente l’épître
ne contredit une telle hypothèse. Barnabé était un helléniste
chypriote, à la fois lié avec Paul et indépendant de
Paul. Barnabé était connu de tous, estimé de tous. On
conçoit, enfin, dans cette hypothèse que l’épître ait été
attribuée à Paul : ce fut, en effet, le sort de Barnabé d’être
toujours perdu en quelque sorte dans les rayons de la
gloire du grand apôtre, et si Barnabé a composé quelque
écrit, comme cela paraît bien probable, c’est parmi les
oeuvres de Paul qu’il est naturel de chercher les pages sorties
de lui.
La détermination de l’Église destinataire peut être faite
avec assez de vraisemblance. Les circonstances que nous
avons énumérées ne laissent guère de choix qu’entre
l’Église de Rome et celle de Jérusalem1. Le titre PrÕj
‘Ebra …ouj fait d’abord songer à l’Église de Jérusalem2.
Mais il est impossible de s’arrêter à une telle pensée. Des
passages comme V, 11-14 ; VI, 11-12, et même VI, 103,
sont des non-sens, si on les suppose adressés par un
élève des apôtres à cette Église mère, source de tout enseignement.
Ce qui est dit de Timothée4 ne se conçoit
pas mieux ; des personnes aussi engagées que l’auteur et
que Timothée dans le parti de Paul n’auraient pu adresser
à l’Église de Jérusalem un morceau supposant des relations


1 C’est bien gratuitement qu’on a pensé à l’Église d’Alexandrie.
D’abord, il n’est pas prouvé qu’Alexandrie eût déjà une Église vers
l’an 66. Cette Église, en tout cas, si elle existait, n’eut aucun rapport
avec l’école de Paul ; elle ne devait pas connaître Timothée. Les
passages V, 12 ; X, 32 et suiv., et bien d’autres encore, ne convenaient
pas à une telle Église.
2 Comp. Act., VI, 1 ; Irénée, Adv. hær., III, I, 1 ; Eusèbe, Hist. eccl.,
III, 24, 25.
3 Dia kone‹n to‹j ¡g…oij (Cf. surtout Rom., XV, 25) s’applique
aux devoirs de toutes les Églises envers l’Église de Jérusalem, et en
convient pas bien à l’Église de Jérusalem.
4 Hébr., XIII, 23.


 intimes. Comment admettre, par exemple, que
l’auteur, avec cette exégèse uniquement fondée sur la version
alexandrine, cette science juive incomplète, cette
connaissance imparfaite des choses du temple, eût osé
faire la leçon de si haut aux maîtres par excellence, à des
gens parlant hébreu ou à peu près, vivant tous les jours
autour du temple, et qui savaient beaucoup mieux que lui
tout ce qu’il leur disait ? Comment admettre surtout qu’il
les eût traités en catéchumènes à peine initiés et incapables
d’une forte théologie ? — Au contraire, si l’on suppose
que les destinataires de l’épître sont les fidèles de
Rome, tout s’arrange à merveille. Les passages, VI, 10 ; X,
32 et suiv. ; XIII, 3, 7, sont des allusions à la persécution
de l’an 641 ; le passage XIII, 7 s’applique à la mort des
apôtres Pierre et Paul ; enfin oƒ ¢pÕ tÁj ‘Ita l…a j se
justifie alors parfaitement ; car il est naturel que, l’auteur
porte à l’Église de Rome les salutations de la colonie
d’Italiens qui était autour de lui. Ajoutons que la première
épître de Clément Romain2 (ouvrage certainement romain)
fait à l’Épître aux Hébreux des emprunts suivis, et
en calque le mode d’exposition d’une manière évidente.
Une seule difficulté reste à résoudre : Pourquoi le titre
de l’épître porte-t-il PrÕj ‘E} ra …ouj ? Rappelons que
ces titres ne sont pas toujours d’origine apostolique,
qu’on les mit assez tard et quelquefois à faux, comme
nous l’avons vu pour l’épître dite PrÕj ‘Efes…ouj.
L’épître dite aux Hébreux fut écrite, sous le coup de la
persécution, à l’Église qui était la plus poursuivie. En plusieurs
endroits (par exemple, XIII, 23), on sent que
l’auteur s’exprime à mots couverts. Peut-être le titre vague
PrÕj ‘E} ra …ouj fut-il un mot de passe pour éviter
que la lettre ne devînt une pièce compromettante. Peutêtre
aussi ce titre vint-il de ce qu’on regarda, au IIe siècle,


1 Qea trizÒmenoi surtout prend alors un sens précis.
2 Comp. Epist. Clem. Rom. ad Cor. I, ch. 17, à Hebr., XI, 37 ; — c. 36
à Hebr., I, 3, 5, 7, 13 ; — c. 9 à Hebr., XI, 5, 7 ; — c 12 à Hebr., XI, 31.


l’écrit en question comme, une réfutation des ébionites,
qu’on appelait ‘E} ra ‹oi. Un fait assez remarquable, c’est
que l’Église de Rome eut toujours sur cette épître des
lumières toutes particulières ; c’est de là, qu’elle émerge,
c’est là qu’on en fait d’abord usage. Tandis qu’Alexandrie
se laisse aller à l’attribuer à Paul, l’Église de Rome maintient
toujours qu’elle n’est pas de cet apôtre, et qu’on a
tort de la joindre à ses écrits1.
De quelle ville l’Épître aux Hébreux fut-elle écrite? Il
est plus difficile de le dire. L’expression oƒ ¢pÕ tÁj
‘Ita l…a j montre que l’auteur était hors d’Italie. Une
chose certaine encore, c’est que la ville d’où l’épître fut
écrite était une grande ville, où il y avait une colonie de
chrétiens d’Italie, très liés avec ceux de Rome. Ces chrétiens
d’Italie furent probablement des fidèles qui avaient
échappé à la persécution de l’an 64. Nous verrons que le
courant de l’émigration chrétienne fuyant les fureurs de
Néron se dirigea vers Éphèse. L’Église d’Éphèse,
d’ailleurs, avait eu pour noyau de sa formation primitive
deux juifs venus de Rome, Aquila et Priscille ; elle resta
toujours en rapport direct avec Rome. Nous sommes
donc portés à croire que l’épître en question fut écrite
d’Éphèse. Le verset XIII, 23, est, il faut l’avouer, alors assez
singulier. Dans quelle ville, différente d’Éphèse et de
Rome, et cependant en rapport avec Éphèse et Rome,
Timothée avait-il été emprisonné ? Quelque hypothèse
que l’on adopte, il y a là une énigme difficile à expliquer.
L’Apocalypse est la pièce capitale de cette histoire. Les
personnes qui liront attentivement nos chapitres XV, XVI,
XVII, reconnaîtront, je crois, qu’il n’est pas un seul écrit
dans le canon biblique dont la date soit fixée avec autant
de précision. On peut déterminer cette date à quelques
jours près. Le lieu où l’ouvrage fut écrit se laisse aussi
entrevoir avec probabilité. La question de l’auteur du livre
est sujette à de bien plus grandes incertitudes. Sur ce


1 Voir Saint Paul, p. LVII.


point, on ne peut, selon moi, s’exprimer avec une pleine
assurance. L’auteur se nomme lui-même en tête du livre
(I, 9)1 : « Moi, Jean, votre frère et votre compagnon de
persécution, de royauté et de patience en Christ. » Mais
deux questions se posent ici : 1° l’allégation est-elle sincère,
ou bien ne serait-elle pas une de ces fraudes pieuses
dont tous les auteurs d’apocalypses sans exception se
sont rendus coupables ? Le livre, en d’autres termes, ne
serait-il pas d’un inconnu, qui aurait prêté à un homme
de premier ordre dans l’opinion des Églises, à Jean
l’apôtre, une vision conforme à ses propres idées ? — 2°
Étant admis que le verset 9 du chapitre I de l’Apocalypse
soit sincère, ce Jean ne serait-il pas un homonyme de
l’apôtre ?
Discutons d’abord cette seconde hypothèse ; car c’est
la plus facile à écarter. Le Jean qui parle ou qui est censé
parler dans l’Apocalypse s’exprime avec tant de vigueur, il
suppose si nettement qu’on le connaît et qu’on n’a pas de
difficulté à le distinguer de ses homonymes2, il sait si bien
les secrets des Églises, il y entre d’un air si résolu, qu’on
ne peut guère se refuser à voir en lui un apôtre ou un dignitaire
ecclésiastique tout à fait hors de ligne. Or Jean
l’apôtre n’avait, dans la seconde moitié du premier siècle,
aucun homonyme qui approchât de son rang. Jean-Marc,
quoi qu’en dise M. Hitzig, n’a rien à faire ici. Marc n’eut
jamais des relations assez suivies avec les Églises d’Asie
pour qu’il ait osé s’adresser à elles sur ce ton. Reste un
personnage douteux, ce Presbyteros Johannes, sorte de sosie
de l’apôtre, qui trouble comme un spectre toute l’histoire
de l’Église d’Éphèse, et cause aux critiques tant
d’embarras3. Quoique l’existence de ce personnage ait été
niée, et qu’on ne puisse réfuter péremptoirement
l’hypothèse de ceux qui voient en lui une ombre de


1 Comp. Apoc., I, 4 et XXII, 8. Cf. I, 1-2.
2 Apoc., XXII, 8.
3 Voir Vie de Jésus, 13e édit., p. LXXII-LXIII et p. 160.


l’apôtre Jean, prise pour une réalité, nous inclinons à
croire que Presbyteros Johannes a en effet son identité à
part1 ; mais qu’il ait écrit l’Apocalypse en 68 ou 69, comme
le soutient M. Ewald, nous le nions absolument. Un tel
personnage serait connu autrement que par un passage
obscur de Papias et une thèse apologétique de Denys
d’Alexandrie. On trouverait son nom dans les Évangiles,
dans les Actes, dans quelque épître. On le verrait sortir de
Jérusalem. L’auteur de l’Apocalypse est le plus versé dans
les Écritures, le plus attaché au temple, le plus hébraïsant
des écrivains du Nouveau Testament ; un tel personnage
n’a pu se former en province ; il doit être originaire de
Judée ; il tient par le fond de ses entrailles à l’Église
d’Israël. Si Presbyteros Johannes a existé, il fut un disciple de
l’apôtre Jean, dans l’extrême vieillesse de ce dernier2 ;
Papias paraît l’avoir touché d’assez près ou du moins
avoir été son contemporain3. Nous admettons même que


1 Papias, dans Eus., H. E., III, 39 ; Denys d’Alexandrie, dans Eus.,
H. E., VII, 25. Ces deux passages ne créent pas la certitude. En
effet, Denys d’Alexandrie se contente d’induire a priori de la différence
du quatrième Évangile et de l’Apocalypse la distinction de
deux Jean, hypothèse dont il trouve la confirmation dans deux
tombeaux « qu’on dit avoir existé à Éphèse et porter tous les deux
le nom de Jean. » Le passage de Papias est peu précis, et, en toute
hypothèse, paraît avoir besoin de correction. Le passage Const.
apost., VII, 46, est de médiocre autorité. Quand à Eusèbe (H. E.,
III, 39), il fait simplement un rapprochement entre le passage de
Papias et celui de Denys, et il n’affirme nullement l’existence des
deux tombeaux. Saint Jérôme, De viris ill., 9, 18, affirme la réalité
des tombeaux ; mais il nous apprend que de son temps beaucoup
de personnes y voyaient deux memoriæ de l’apôtre Jean.
2 Étant admis que le passage Constit. apost., VII, 46, se rapporte à
lui, et que ce passage ait quelque valeur, Presbyteros aurait été le
successeur de l’apôtre Jean dans l’épiscopat d’Éphèse.
3 Papias, dans Eus., H. E., III, 39. Il semble qu’il faut lire dans ce
passage, oƒ toà kur…ou [ma qhtî n] ma qhta ˆ lšgousin. Car lšgousin
suppose Aristion et Presbyteros Johannes vivant vers le temps
de Papias. La phrase met Aristion et Presbyteros Johannes dans une
autre catégorie que les apôtres, « disciples du Seigneur ». Eusèbe


parfois il tint la plume pour son maître, et nous regardons
comme plausible l’opinion qui lui attribuerait la rédaction
du quatrième Évangile et de la première épître
dite de Jean. La deuxième et la troisième épître dites de
Jean, où l’auteur se désigne par les mots Ð pres} Úteroj,
nous paraissent son oeuvre personnelle et avouée pour
telle1. Mais certainement, à supposer que Presbyteros Johannes
soit pour quelque chose dans la seconde classe des
écrits johanniques (celle qui comprend le quatrième
Évangile et les trois épîtres), il n’est pour rien dans la
composition de l’Apocalypse. S’il y a quelque chose
d’évident, c’est que l’Apocalypse, d’une part, l’Évangile et
les trois épîtres, d’autre part, ne sont pas sortis de la
même main2. L’Apocalypse est le plus juif, le quatrième
Évangile est le moins juif des écrits du Nouveau Testament3.
En admettant que l’apôtre Jean soit l’auteur de
quelqu’un des écrits que la tradition lui attribue, c’est sûrement
de l’Apocalypse, non de l’Évangile. L’Apocalypse
répond bien à l’opinion tranchée qu’il semble avoir adoptée
dans la lutte des judéo-chrétiens et de Paul ;
l’Évangile n’y répond pas. Les efforts que firent, dès le
IIIe siècle, une partie des Pères de l’Église grecque pour
attribuer l’Apocalypse au Presbyteros4, venaient de la répulsion
que ce livre inspirait alors aux docteurs orthodoxes.
Ils ne pouvaient supporter la pensée qu’un écrit dont ils
exagère, en tout cas, en concluant de la phrase de Papias que ce
dernier a été auditeur d’Aristion et du Presbyteros.


1 Nous reviendrons sur tous ces points dans notre tome V.
2 C’est ce que Denys d’Alexandrie, dans la seconde moitié du
IIIe siècle, avait déjà parfaitement aperçu. Sa thèse, bornée à cela,
est un modèle de dissertation philologique et critique. Eusèbe, H.
E., VII, 25.
3 Le nom de « Juif », toujours pris comme synonyme « d’adversaire
de Jésus », dans le quatrième Évangile, est dans l’Apocalypse le titre
suprême d’honneur (II, 9 ; III, 9).
4 Denys d’Alexandrie, dans Eusèbe, H. E., VII, 25 ; Eusèbe, H. E.,
III, 39 ; saint Jérôme, De viris ill., 9.


trouvaient le style barbare et qui leur paraissait tout empreint
des haines juives fût l’ouvrage d’un apôtre. Leur
opinion était le fruit d’une induction a priori sans valeur,
non l’expression d’une tradition ou d’un raisonnement
critique.
Si l’Eyo ’Ivannhs du premier chapitre de l’Apocalypse
est sincère, l’Apocalypse est donc bien réellement de
l’apôtre Jean. Mais l’essence des apocalypses est d’être
pseudonymes. Les auteurs des apocalypses de Daniel,
d’Hénoch, de Baruch, d’Esdras, se présentent comme
étant Daniel, Hénoch, Baruch, Esdras, en personne.
L’Église du IIe siècle admettait sur le même pied que
l’Apocalypse de Jean une Apocalypse de Pierre, qui était sûrement
apocryphe1. Si, dans l’Apocalypse qui est restée canonique,
l’auteur donne son nom véritable, c’est là une
surprenante exception aux lois du genre. — Eh bien,
cette exception, nous croyons qu’il faut l’admettre. Une
différence essentielle sépare, en effet, l’Apocalypse canonique
des autres écrits analogues qui nous ont été conservés.
La plupart des apocalypses sont attribuées à des auteurs
qui ont fleuri ou sont censés avoir fleuri des cinq et
six cents ans, quelquefois des milliers d’années en arrière.
Au IIe siècle, on attribua des apocalypses aux hommes du
siècle apostolique. Le Pasteur et les écrits pseudoclémentins
sont de cinquante ou soixante ans postérieurs
aux personnages à qui on les attribue. L’Apocalypse de
Pierre fut probablement dans le même cas ; au moins,
rien ne prouve qu’elle eût rien de particulier, de topique,
de personnel. L’Apocalypse canonique, au contraire, si elle
est pseudonyme, aurait été attribuée à l’apôtre Jean du
vivant de ce dernier, ou très peu de temps après sa mort.
N’était les trois premiers chapitres, cela serait strictement
possible ; mais est-il concevable que le faussaire eût eu la
hardiesse d’adresser son oeuvre apocryphe aux sept Égli-


1 Canon de Muratori, lignes 70-72 ; stichométrie du Codex claromontanus,
dans Credner, Gesch. der neutest. Kanon, p. 177.


ses qui avaient été en rapport avec l’apôtre ? Et si l’on nie
ces rapports, avec M. Scholten, on tombe dans une difficulté
plus grave encore ; car il faut admettre alors que le
faussaire, par une ineptie sans égale, écrivant à des Églises
qui n’ont jamais connu Jean, présente son prétendu
Jean comme ayant été à Patmos, tout près d’Éphèse1,
comme sachant leurs secrets les plus intimes et comme
ayant sur elles une pleine autorité. Ces Églises, qui, dans
l’hypothèse de M. Scholten, savaient bien que Jean
n’avait jamais été en Asie ni près de l’Asie, se fussentelles
laissées tromper à un artifice aussi grossier ? Une
chose qui ressort de l’Apocalypse, dans toutes les hypothèses2,
c’est que l’apôtre Jean fut durant quelque temps le
chef des Églises d’Asie. Cela établi, il est bien difficile de
ne pas conclure que l’apôtre Jean fut réellement l’auteur
de l’Apocalypse ; car, la date du livre étant fixée avec une
précision absolue, on ne trouve plus l’espace de temps
nécessaire pour un faux. Si l’apôtre, en janvier 69, vivait
en Asie, ou seulement y avait été, les quatre premiers
chapitres sont incompréhensibles de la part d’un faussaire.
En supposant, avec M. Scholten, l’apôtre Jean mort
au commencement de l’an 69 (ce qui ne paraît pas
conforme à la vérité), on ne sort guère d’embarras. Le
livre, en effet, est écrit comme si le révélateur était encore
vivant ; il est destiné à être répandu sur-le-champ dans les
Églises d’Asie ; si l’apôtre eût été mort, la supercherie
était trop évidente. Qu’eût-on dit à Éphèse, vers février
69, en recevant un pareil livre comme censé provenir
d’un apôtre qu’on savait bien ne plus exister, et que, selon
M. Scholten, on n’avait jamais vu ?
L’examen intrinsèque du livre, loin d’infirmer cette
hypothèse, l’appuie fortement. Jean l’apôtre paraît avoir


1 Supposer l’apôtre venu à Patmos, c’est le supposer venu à
Éphèse, Patmos étant en quelque sorte une dépendance d’Éphèse,
au point de vue de la navigation.
2 Voir l’appendice à la fin du volume.


été, après Jacques, le plus ardent des judéo-chrétiens ;
l’Apocalypse, de son côté, respire une haine terrible contre
Paul et contre ceux qui se relâchaient dans l’observance
de la loi juive. Le livre répond à merveille au caractère
violent et fanatique qui paraît avoir été celui de Jean.
C’est bien là l’oeuvre du « fils du tonnerre », du terrible
boanerge, de celui qui ne voulait pas qu’on usât du nom de
son maître si on n’appartenait au cercle le plus étroit des
disciples, de celui qui, s’il l’avait pu, aurait fait pleuvoir le
feu et le soufre sur les Samaritains peu hospitaliers. La
description de la cour céleste, avec sa pompe toute matérielle
de trônes et de couronnes, est bien de celui qui,
jeune, avait mis son ambition à s’asseoir, avec son frère,
sur des trônes à droite et à gauche du Messie. Les deux
grandes préoccupations de l’auteur de l’Apocalypse sont
Rome (ch. XIII et suiv.) et Jérusalem (ch. XI, et XII). Il
semble qu’il a vu Rome, ses temples, ses statues, la
grande idolâtrie impériale. Or un voyage de Jean à Rome,
à la suite de Pierre, se laisse facilement supposer. Ce qui
concerne Jérusalem est plus frappant encore. L’auteur,
revient toujours à « la ville aimée » ; il ne pense qu’à elle ;
il est au courant de toutes les aventures de l’Église hiérosolymitaine
durant la révolution de Judée (qu’on se rappelle
le beau symbole de la femme et de sa fuite au désert)
; on sent qu’il avait été une des colonnes de cette
Église, un dévot exalté du parti juif. Cela convient très
bien à Jean1. La tradition d’Asie Mineure semble de
même avoir conservé le souvenir de Jean comme celui
d’un sévère judaïsant. Dans la controverse de la Pâque,
qui troubla si fortement les Églises, durant la seconde
moitié du IIe siècle, l’autorité de Jean est le principal argument
que font valoir les Églises d’Asie pour maintenir
la célébration de la Pâque, conformément à la loi juive,
au 14 de nisan. Polycarpe, en 160, et Polycrate, en 190,


1 Gal., II, 9. Jean paraît très souvent en compagnie de Pierre, Act.,
III, 1, 3, 4, 11 ; IV, 13, 19 ; VIII, 14.


font appel à son autorité pour défendre leur usage antique
contre les novateurs qui, s’appuyant sur le quatrième
Évangile, ne voulaient pas que Jésus, la vraie pâque, eût
mangé l’agneau pascal la veille de sa mort, et qui transféraient
la fête au jour de la résurrection1.
La langue de l’Apocalypse est également une raison pour
attribuer le livre à un membre de l’Église de Jérusalem.
Cette langue est tout à fait à part dans les écrits du Nouveau
Testament. Nul doute que l’ouvrage n’ait été écrit
en grec2 ; mais c’est un grec calqué sur l’hébreu, pensé en
hébreu, et qui ne pouvait guère être compris et goûté que
par des gens sachant l’hébreu3. L’auteur est nourri des
prophéties et des apocalypses antérieures à la sienne à un
degré qui étonne ; il les sait évidemment par coeur. Il est
familier avec la version grecque des livres sacrés4 ; mais
c’est dans le texte hébreu que les passages bibliques se
présentent à lui. Quelle différence avec le style de Paul,
de Luc, de l’auteur de l’Épître aux Hébreux, et même des
Évangiles synoptiques ! Un homme ayant passé des années
à Jérusalem, dans les écoles qui entouraient le temple,
pouvait seul être à ce point imprégné de la Bible et
participer aussi vivement aux passions du peuple révolutionnaire
à ses espérances, à sa haine contre les Romains.


1 Polycrate et Irénée, dans Eusèbe, H. E., V, 24.
2 « Je suis l’alpha et l’omega. » — Les mesures et les poids sont
grecs.
3 Sans parler des mots sacramentels et du chiffre de la Bête, qui
sont en hébreu (IX, 11 ; XVI, 16), les hébraïsmes se remarquent à
chaque ligne. Notez en particulier, i, 4, l’indéclinabilité de la traduction
grecque du nom de Jéhovah.
4 Il adopte plusieurs des expressions des Septante, même dans ce
qu’elles ont d’inexact : skhn¾ toà ma rtur…ou = wptyk lha ; Ð
pa ntokr£twr = Jéhovah Sebaoth. Le verset du Ps. II, qu’il cite souvent
: « Le les fera paraître avec une houlette de fer, » est entendu
d’après les Septante, et non d’après l’hébreu, sans doute parce que
le passage était passé sous cette forme dans l’exégèse messianique
des chrétiens.


Enfin, une circonstance qu’il n’est pas permis de négliger,
c’est que l’Apocalypse présente quelques traits qui ont
un rapport avec le quatrième Évangile et avec les épîtres
attribuées à Jean. Ainsi l’expression Ð lÒgoj toà qeoà ,
si caractéristique du quatrième Évangile, se trouve pour
la première fois dans l’Apocalypse1. L’image des « eaux vives
»2 est commune aux deux ouvrages. L’expression
d’« agneau de Dieu », dans le quatrième Évangile3, rappelle
l’expression d’Agneau, qui est ordinaire dans
l’Apocalypse pour désigner le Christ. Les deux livres appliquent
au Messie le passage de Zacharie, XII, 10, et le traduisent
de la même manière4. Loin de nous la pensée de
conclure de ces faits que la même plume ait écrit le quatrième
Évangile et l’Apocalypse ; mais il n’est pas indifférent
que le quatrième Évangile, dont l’auteur n’a pu être
sans lien quelconque avec l’apôtre Jean, offre dans son
style et ses images quelques rapports avec un livre attribué
pour des motifs sérieux à l’apôtre Jean.
La tradition ecclésiastique est hésitante sur la question
qui nous occupe. Jusque vers l’an 150, l’Apocalypse ne
semble pas avoir eu dans l’Église l’importance qui,
d’après nos idées, aurait dû s’attacher à un écrit où l’on
eût été assuré de posséder un manifeste solennel sorti de
la plume d’un apôtre. Il est douteux que Papias l’admît
comme ayant été rédigée par l’apôtre Jean. Papias était
millénaire de la même manière que l’Apocalypse ; mais il
paraît qu’il déclarait tenir cette doctrine « de la tradition
non écrite ». S’il avait allégué l’Apocalypse, Eusèbe le dirait5,
lui qui relève avec tant d’empressement toutes les


1 Apoc., XIX, 13.
2 Apoc., XXI, 6 ; XXII, 1, 17. Cf. Jean, IV et X.
3 Jean, I, 29, 36.
4 Apoc., I, 7 ; Jean, XIX, 37. Cette traduction diffère de celle des
Septante, et est plutôt conforme à l’hébreu.
5 Hist. eccl., III, 39. Les témoignages d’André et d’Aréthas de Cappadoce
sur ce point sont peu concluants.


citations que cet ancien Père fait d’écrits apostoliques.
L’auteur du Pasteur d’Hermas connaît, ce semble,
l’Apocalypse et l’imite1 ; mais il ne suit pas de là qu’il la tînt
pour un ouvrage de Jean l’apôtre. C’est saint Justin qui,
vers le milieu du IIe siècle, déclare le premier hautement
que l’Apocalypse est bien une composition de l’apôtre
Jean2 ; or saint Justin, qui ne sortit du sein d’aucune des
grandes Églises, est une médiocre autorité en fait de traditions.
Méliton, qui commenta certaines parties de
l’ouvrage3, Théophile d’Antioche4 et Apollonius5, qui
s’en servirent beaucoup dans leurs polémiques, semblent
cependant, comme Justin, l’avoir attribué à l’apôtre. Il en
faut dire autant du Canon de Muratori6. A partir de l’an
200, l’opinion la plus répandue est que le Jean de
l’Apocalypse est bien l’apôtre. Irénée7, Tertullien8, Clément
d’Alexandrie9, Origène10, l’auteur des Philosophumena11,


1 Voir surtout Vis., IV, 1, 2 ; Simil., IX, 1 et suiv.
2 Dial. cum Tryph., 81.
3 Eusèbe, H. E., IV, 26 ; saint Jérôme, De viris ill., 24. Comp. Méliton,
De veritate, sub fin.
4 Eus., H. E., IV, 24. On peut se demander si le mot ’Iw£nnou,
dans les deux passages d’Eusèbe relatifs à Méliton et à Théophile,
n’est pas une addition explicative de l’historien ecclésiastique. Mais
Eusèbe étant attentif à relever les passages d’où il résulte qu’on a
douté de l’authenticité de l’Apocalypse, on doit supposer qu’il n’eût
pas ajouté de mot ’Iw£nnou, s’il ne l’eût rencontré dans les auteurs
dont il parle.
5 Eusèbe H. E., V, 18.
6 Lignes 47-48, 70-72. Ce second passage semble cependant marquer
une tendance à placer le livre parmi les apocryphes.
7 Adv. hær., IV, XX, 11 ; V, XXVI, 1 ; XXVIII, 2 ; XXXIV, 2 etc.
Cf. Eusèbe, H. E., V, 8.
8 Adv. Marc., III, 14 ; IV, 5.
9 Strom., VI, 13 ; Pædag., II, 12.
10 Dans Eus., H. E., VI, 25 ; In Matth., tom. XVI, 6 ; In Joh., tom. I,
14 ; II, 4 etc.
11 Philosoph., VII, 36.


n’ont là-dessus aucune hésitation. L’opinion contraire est
toutefois fermement soutenue. Pour ceux qui s’écartaient
de plus en plus du judéo-christianisme et du millénarisme
primitifs, l’Apocalypse était un livre dangereux, impossible
à défendre, indigne d’un apôtre, puisqu’il renfermait des
prophéties qui ne s’étaient pas accomplies. Marcion, Cerdon
et les gnostiques la rejetaient absolument1 ; les Constitutions
apostoliques l’omettent dans leur Canon2 ; la vieille
Peschito ne la contient pas. Les adversaires des rêveries
montanistes, tels que le prêtre Caïus3, les aloges4, feignirent
d’y voir l’oeuvre de Cérinthe. Enfin, dans la seconde
moitié du IIIe siècle, l’école d’Alexandrie, en haine du millénarisme
renaissant par suite de la persécution de Valérien,
fait la critique du livre avec une excessive rigueur et
une mauvaise humeur non dissimulée ; l’évêque Denys
démontre parfaitement que l’Apocalypse ne saurait être du
même auteur que le quatrième Évangile, et met à la mode
l’hypothèse du Presbyteros5. Au IVe siècle, l’Église grecque
est tout à fait partagée6. Eusèbe, quoique hésitant, est en
somme défavorable à la thèse qui attribue l’ouvrage au
fils de Zébédée. Grégoire de Nazianze et presque tous les
chrétiens lettrés du même temps refusèrent de voir un
écrit apostolique dans un livre qui contrariait si vivement
leur goût, leurs idées d’apologétique et leurs préjugés


1 Tertullien, Adv. Marc., IV, 5 ; livre Adv. omnes hæreses, parmi les
oeuvres de Tertullien, 6.
2 Constit. apost., II, 57 ; VIII, 47 (Canons apost., n° 85).
3 Caïus, dans Eusèbe, H. E., III, 28. Les doutes que peut laisser ce
passage sont levés par le fragment de Denys d’Alexandrie, dans
Eusèbe, VII, 25, et par ce qu’Épiphane dit des aloges. La traduction
« comme s’il était un grand apôtre » est insoutenable. Cf.
Théodoret, Hær. Fab., II, 3.
4 Épiph., hær. LI, 3-4, 32-35.
5 Hist. eccl., VII, 25. Il est probable que la question avait déjà été
discutée par saint Hippolyte. Voir la liste de ses écrits dans Corpus
inscr. gr., n° 8613, A, 3.
6 Eus., H. E., III, 24 ; saint Jérôme, Epist. CXXIX, ad Dardanum, 3.


d’éducation. On peut dire que, si ce parti avait été le maître,
il eût relégué l’Apocalypse au rang du Pasteur et des
¢ntilegÒmena dont le texte grec a presque disparu.
Heureusement, il était trop tard pour que de telles exclusions
pussent réussir. Grâce à d’habiles contresens, un
livre qui renferme d’atroces injures contre Paul s’est
conservé à côté des oeuvres mêmes de Paul, et forme
avec celles-ci un volume censé provenir d’une seule inspiration.
Cette protestation persistante, qui constitue un fait si
important de l’histoire ecclésiastique, est-elle d’un poids
bien considérable aux yeux de la critique indépendante ?
On ne saurait le dire. Certainement Denys d’Alexandrie
est dans le vrai, quand il établit que le même homme n’a
pas pu écrire le quatrième Évangile et l’Apocalypse. Mais,
placée devant ce dilemme, la critique moderne a répondu
tout autrement que la critique du IIIe siècle. L’authenticité
de l’Apocalypse lui a paru bien plus admissible que celle de
l’Évangile, et si, dans l’oeuvre johannique, il faut faire une
part à ce problématique Presbyteros Johannes, c’est bien
moins l’Apocalypse que l’Évangile et les épîtres qu’il
conviendrait de lui attribuer. Quel motif eurent, au
IIIe siècle, ces adversaires du montanisme, au IVe siècle,
ces chrétiens élevés dans les écoles helléniques
d’Alexandrie, de Césarée, d’Antioche, pour nier que
l’auteur de l’Apocalypse fût réellement l’apôtre Jean ? Une
tradition, un souvenir conservé dans les Églises ? En aucune
façon. Leurs motifs étaient des motifs de théologie
a priori. D’abord, l’attribution de l’Apocalypse à l’apôtre
rendait presque impossible pour un homme instruit et
sensé d’admettre l’authenticité du quatrième Évangile, et
l’on eût cru alors ébranler le christianisme en doutant de
l’authenticité de ce dernier document. En outre, la vision
attribuée à Jean paraissait une source d’erreurs sans cesse
renaissantes ; il en sortait des recrudescences perpétuelles
de judéo-christianisme, de prophétisme intempérant, de
millénarisme audacieux ? Quelle réponse pouvait-on faire

aux montanistes et aux mystiques du même genre, disciples
parfaitement conséquents de l’Apocalypse, à ces troupes
d’enthousiastes qui couraient au martyre, enivrés
qu’ils étaient par la poésie étrange du vieux livre de l’an
69 ? Une seule : prouver que le livre qui servait de texte à
leurs chimères n’était pas d’origine apostolique. La raison
qui porta Caïus, Denys d’Alexandrie et tant d’autres à
nier que l’Apocalypse fût réellement de l’apôtre Jean est
donc justement celle qui nous porte à la conclusion opposée.
Le livre est judéo-chrétien, ébionite ; il est l’oeuvre
d’un enthousiaste ivre de haine contre l’empire romain et
le monde profane ; il exclut toute réconciliation entre le
christianisme, d’une part, l’empire et le monde, de
l’autre ; le messianisme y est tout matériel ; le règne des
martyrs pendant mille ans y est affirmé ; la fin du monde
est déclarée très prochaine. Ces motifs, où les chrétiens
raisonnables, sortis de la direction de Paul, puis de l’école
d’Alexandrie, voyaient des difficultés insurmontables,
sont pour nous des marques d’ancienneté et
d’authenticité apostolique. L’ébionisme et le montanisme
ne nous font plus peur ; simples historiens, nous affirmons
même que les adhérents de ces sectes, repoussés
par l’orthodoxie, étaient les vrais successeurs de Jésus,
des Douze et de la famille du Maître. La direction rationnelle
que prend le christianisme par le gnosticisme modéré,
par le triomphe tardif de l’école de Paul, et surtout par
l’ascendant d’hommes tels que Clément d’Alexandrie et
Origène, ne doit pas faire oublier ses vraies origines. Les
chimères, les impossibilités, les conceptions matérialistes,
les paradoxes, les énormités, qui impatientaient Eusèbe,
quand il lisait ces anciens auteurs ébionites et millénaristes,
tels que Papias, étaient le vrai christianisme primitif.
Pour que les rêves de ces sublimes illuminés soient devenus
une religion susceptible de vivre, il a fallu que des
hommes de bon sens et de beaux génies, comme étaient
ces Grecs qui se firent chrétiens à partir du IIIe siècle,
aient repris l’oeuvre des vieux visionnaires, et, en la reprenant,                        l’aient singulièrement modifiée, corrigée, amoindrie.
Les monuments les plus authentiques des naïvetés
du premier âge devinrent alors d’embarrassants témoins,
que l’on essaya de rejeter dans l’ombre. Il arriva ce qui
arrive d’ordinaire à l’origine de toutes les créations religieuses,
ce qui s’observa en particulier durant les premiers
siècles de l’ordre franciscain : les fondateurs de la
maison furent évincés par les nouveaux venus ; les vrais
successeurs des premiers pères devinrent bientôt des
suspects et des hérétiques. De là ce fait que nous avons
eu souvent occasion de relever, savoir que les livres favoris
du judéo-christianisme ébionite et millénaire1 se sont
bien mieux conservés dans les traductions latines et
orientales que dans le texte grec, l’Église grecque orthodoxe
s’étant toujours montrée fort intolérante à l’égard
de ces livres et les ayant systématiquement supprimés.
Les raisons qui font attribuer l’Apocalypse à l’apôtre
Jean restent donc très fortes, et je crois que les personnes
qui liront notre récit seront frappées de la manière dont
tout, en cette hypothèse, s’explique et se lie. Mais, dans
un monde où les idées en fait de propriété littéraire
étaient si différentes de ce qu’elles sont de nos jours, un
ouvrage pouvait appartenir à un auteur de bien des manières.
L’apôtre Jean a-t-il écrit lui-même le manifeste de
l’an 69 ? On en peut certes douter. Il suffit pour notre
thèse qu’il en ait eu connaissance, et que, l’ayant approuvé,
il l’ait vu sans déplaisir circuler sous son nom. Les
trois premiers versets du chapitre Ier, qui ont l’air d’une
autre main que celle du Voyant, s’expliqueraient alors.
Par là s’expliqueraient aussi des passages comme XVIII,
20 ; XXI, 14, qui inclinent à croire que celui qui tenait la
plume n’était pas apôtre. Dans Eph., II, 20, nous trouvons


1 Livre d’Hénoch, Apocalypse de Baruch, Assomption de Moïse,
Ascension d’Isaïe, 4e livre d’Esdras, et jusqu’à ces derniers temps,
le Pasteur, l’Épître de Barnabé. Par là s’explique aussi la perte plus
ou moins complète du texte grec de Papias, de saint Irénée.


 un trait analogue, et là nous sommes sûrs qu’entre
Paul et nous il y a l’intermédiaire d’un secrétaire ou d’un
imitateur. L’abus qui a été fait du nom des apôtres pour
donner de la valeur à des écrits apocryphes1 doit nous
rendre très soupçonneux. Beaucoup de traits de
l’Apocalypse ne conviennent pas à un disciple immédiat de
Jésus2. On est surpris de voir un des membres du comité
intime où s’élabora l’Évangile nous présenter son ancien
ami comme un Messie de gloire, assis sur le trône de
Dieu, gouvernant les peuples, et si totalement différent
du Messie de Galilée que le Voyant à son aspect frissonne
et tombe à demi mort. Un homme qui avait connu
le vrai Jésus pouvait difficilement, même au bout de
trente-six ans, avoir subi une telle modification dans ses
souvenirs. Marie de Magdala, apercevant Jésus ressuscité,
s’écrie : « O mon maître ! » et Jean ne verrait le ciel ouvert
que pour y retrouver celui qu’il aima transformé en
Christ terrible !… Ajoutons que l’on n’est pas moins
étonné de voir sortir de la plume d’un des principaux
personnages de l’idylle évangélique une composition artificielle,
un vrai pastiche, où l’imitation à froid des visions
des anciens prophètes se montre à chaque ligne. L’image
des pêcheurs de Galilée qui nous est offerte par les
Évangiles synoptiques ne répond guère à celle
d’écrivains, de lecteurs assidus des anciens livres, de rabbins
savants. Reste à savoir si ce n’est pas le tableau des
synoptiques qui est faux, et si l’entourage de Jésus ne fut
pas beaucoup plus pédant, plus scolastique, plus analogue
aux scribes et aux pharisiens, que le récit de Matthieu,
Marc et Luc ne porterait à le supposer.
Si l’on admet l’hypothèse que nous avons dite, et
d’après laquelle Jean aurait plutôt accepté l’Apocalypse qu’il


1 Aux preuves tant de fois alléguées, ajoutez Caïus et Denys
d’Alexandrie, dans Eusèbe, H. E., III, 28.
2 Le verset Apoc., I, 2, ne signifie pas que l’auteur ait été témoin de
la vie de Jésus. Comp. I, 9, 19, 20 ; VI, 9, XX, 4 ; XXII, 8.


ne l’aurait écrite de sa main, on obtient un autre avantage,
c’est d’expliquer comment le livre fut si peu répandu,
durant les trois quarts de siècle qui suivirent sa composition.
Il est probable que l’auteur, après l’an 70, voyant
Jérusalem prise, les Flavius solidement établis, l’empire
romain reconstitué, et le monde obstiné à durer, malgré
le terme de trois ans et demi qu’il lui avait assigné, arrêta
lui-même la publicité de son ouvrage. L’Apocalypse, en
effet, n’atteignit toute son importance que vers le milieu
du IIe siècle, quand le millénarisme devint un sujet de discorde
dans l’Église, et surtout quand les persécutions redonnèrent
aux invectives contre la Bête du sens et de l’àpropos1.
La fortune de l’Apocalypse fut ainsi attachée aux
alternatives de paix et d’épreuves que traversa l’Église.
Chaque persécution lui donna une vogue nouvelle ; c’est
quand les persécutions sont finies que le livre court de
véritables dangers, et se voit sur le point d’être chassé du
Canon, comme un pamphlet mensonger et séditieux.
Deux traditions dont j’ai admis en ce volume la plausibilité,
savoir la venue de Pierre à Rome et le séjour de
Jean à Éphèse, ayant donné lieu à de longues controverses,
j’en ai fait l’objet d’un appendice à la fin du volume.
J’ai en particulier discuté le récent mémoire de
M. Scholten sur le séjour des apôtres en Asie avec le soin
que méritent tous les écrits de l’éminent critique hollandais.
Les conclusions auxquelles je suis arrivé, et que je
ne tiens, du reste, que pour probables, exciteront certainement,
comme l’emploi que j’ai fait du quatrième Évangile
en écrivant la Vie de Jésus, les dédains d’une jeune
école présomptueuse, aux yeux de laquelle toute thèse est
prouvée dès qu’elle est négative, et qui traite péremptoirement
d’ignorants ceux qui n’admettent pas d’emblée
ses exagérations. Je prie le lecteur sérieux de croire que je
le respecte assez pour ne rien négliger de ce qui peut servir


1 Voir la lettre des Églises de Vienne et de Lyon, dans Eusèbe,
H. E., V, I, 10, 58 (notez ¹ gr a f»).


 à trouver la vérité dans l’ordre des études dont je
l’entretiens. Mais j’ai pour principe que l’histoire et la dissertation
doivent être distinctes l’une de l’autre. L’histoire
ne peut être bien faite qu’après que l’érudition a entassé
des bibliothèques entières d’essais critiques et de mémoires
; mais, quand l’histoire arrive à se dégager, elle ne doit
au lecteur que l’indication de la source originale sur laquelle
chaque assertion s’appuie. Les notes occupent le
tiers de chaque page dans ces volumes que je consacre
aux origines du christianisme. Si j’avais dû m’obliger à y
mettre la bibliographie, les citations d’auteurs modernes,
la discussion détaillée des opinions, les notes eussent
rempli au moins les trois quarts de la page. Il est vrai que
la méthode que j’ai suivie suppose des lecteurs versés
dans les recherches sur l’Ancien et le Nouveau Testament,
ce qui est le cas de bien peu de personnes en
France. Mais combien de livres sérieux auraient le droit
d’exister si, avant de les composer, l’auteur avait dû être
sûr qu’il aurait un public pour les bien comprendre ?
J’affirme d’ailleurs que même un lecteur qui ne sait pas
l’allemand, s’il est au courant de ce qui a été écrit dans
notre langue sur ces matières, peut fort bien suivre ma
discussion. L’excellent recueil intitulé Revue de théologie, qui
s’imprimait jusqu’à ces dernières années à Strasbourg, est
une encyclopédie d’exégèse moderne, qui ne dispense pas
sûrement de remonter aux livres allemands et hollandais,
mais où toutes les grandes discussions de la théologie
savante depuis un demi-siècle ont eu leur écho. Les écrits
de MM. Reuss, Réville, Scherer, Kienlen, Coulin, et en
général les thèses de la faculté de Strasbourg1 offriront


1 On m’a si souvent reproché les courtes listes biographiques
d’ouvrages français que j’ai données dans les volumes antérieurs,
bien que j’eusse formellement averti que ces listes n’avaient d’autre
but que de répondre à ceux qui m’accusaient de supposer chez le
lecteur français des connaissances antérieures qu’il ne pouvait
avoir, que je me les interdis cette fois-ci. Le pédantisme,
l’ostentation du savoir, le soin de ne négliger aucun de ses avantages, sont tellement devenus la règle de certaines écoles, qu’on n’y
admet plus l’écrivain sobre qui, selon la maxime de nos vieux maîtres
de Port-Royal, sait se borner, ne fait jamais profession de
science, et dans un livre ne donne pas le quart des recherches que
ce livre a coûtées. L’élégance, la modestie, la politesse, l’atticisme
passent maintenant pour des manières de gens arriérés.


également aux lecteurs désireux de plus amples renseignements
une solide instruction. Il va sans le dire que
ceux qui pourront lire les écrits de Christian Baur, le père
de toutes ces études, de Zeller, de Schwegler, de Volkmar,
de Hilgenfeld, de Lücke, de Lipsius, de Holtzmann,
d’Ewald, de Keim, de Hausrath, de Scholten, seront
mieux édifiés encore. J’ai proclamé toute ma vie que
l’Allemagne s’était acquis une gloire éternelle en fondant
la science critique de la Bible et les études qui s’y rapportent.
Je l’ai dit assez haut pour qu’on n’eût pas dû
m’accuser de passer sous silence des obligations que j’ai
cent fois reconnues. L’école des exégètes allemands a ses
défauts ; ces défauts sont ceux qu’un théologien, quelque
libéral qu’il soit, ne peut éviter ; mais la patience, la ténacité
d’esprit, la bonne foi qui ont été déployées dans cette
oeuvre d’analyse sont chose vraiment admirable. Entre
plusieurs très belles pierres que l’Allemagne a posées
dans l’édifice de l’esprit humain, élevé à frais communs
par tous les peuples, la science biblique est peut-être le
bloc qui a été taillé avec le plus de soin, celui qui porte au
plus haut degré le cachet de l’ouvrier.
Pour ce volume, comme pour les précédents, je dois
beaucoup à l’érudition toujours prête et à l’inépuisable
complaisance de mes savants confrères et amis, MM. Egger,
Léon Renier, Derenbourg, Waddington, Boissier, de
Longpérier, de Witte, Le Blant, Dulaurier, qui ont bien
voulu me permettre de les consulter journellement sur les
points se rapportant à leurs études spéciales.
M. Neubauer a revu la partie talmudique. Malgré ses travaux
à la Chambre, M. Noël Parfait a bien voulu ne pas
me discontinuer ses soins de correcteur accompli. Enfin,

je dois exprimer ma vive reconnaissance à MM. Amari,
Pietro Rosa, Fabio Gori, Fiorelli, Minervini, de Luca, qui,
durant un voyage d’Italie que j’ai fait l’année dernière, ont
été pour moi les plus précieux des guides. On verra
comment ce voyage se rattachait par plusieurs côtés au
sujet du présent volume. Quoique je connusse déjà
l’Italie, j’avais soif de saluer encore une fois la terre des
grands souvenirs, la mère savante de toute renaissance.
Selon une légende rabbinique, il y avait à Rome, durant
ce long deuil de la beauté qu’on appelle le moyen âge,
une statue antique conservée en un lieu secret, et si belle
que les Romains venaient de nuit la baiser furtivement.
Le fruit de ces embrassements profanes fut, dit-on,
l’Antéchrist1. Ce fils de la statue de marbre est bien
certainement au moins un fils de l’Italie. Toutes les
grandes protestations de la conscience humaine contre
les excès du christianisme sont venues autrefois de cette
terre ; de là encore elles viendront dans l’avenir.
Je ne cacherai pas que le goût de l’histoire, la jouissance
incomparable qu’on éprouve à voir se dérouler le
spectacle de l’humanité, m’a surtout entraîné en ce volume.
J’ai eu trop de plaisir à le faire pour que je demande
d’autre récompense que de l’avoir fait. Souvent je me suis
reproché de tant jouir en mon cabinet de travail, pendant
que ma pauvre patrie se consume dans une lente agonie ;
mais j’ai la conscience tranquille. Lors des élections de
1869, je m’offris aux suffrages de mes concitoyens ; toutes
mes affiches portaient en grosses lettres : « Pas de
révolution ; pas de guerre ; une guerre sera aussi funeste
qu’une révolution. » Au mois de septembre 1870, je
conjurai les esprits éclairés de l’Allemagne et de l’Europe
de songer à l’affreux malheur qui menaçait la civilisation.
Pendant le siège, dans Paris, au mois de novembre 1870,
je m’exposai à une forte impopularité en conseillant la
réunion d’une assemblée, ayant les pouvoirs pour traiter


1 Voir Buxtorf, Lex. chald. talm. rabb., p. 222.


de la paix. Aux élections de 1871, je répondis aux ouvertures
qu’on me fit : « Un tel mandat ne peut être ni recherché,
ni refusé. » Après le rétablissement de l’ordre,
j’ai appliqué tout ce que j’ai d’attention aux réformes que
je considère comme les plus urgentes pour sauver notre
pays. J’ai donc fait ce que j’ai pu. Nous devons à notre
patrie d’être sincères avec elle ; nous ne sommes pas
obligés d’employer le charlatanisme pour lui faire accepter
nos services ou agréer nos idées.
Peut-être, d’ailleurs, ce volume, bien que s’adressant
avant tout aux curieux et aux artistes, contiendra-t-il plus
d’un enseignement. On y verra le crime poussé jusqu’à
son comble et la protestation des saints élevée à des accents
sublimes. Un tel spectacle ne sera pas sans fruit
religieux. Je crois autant que jamais que la religion n’est
pas une duperie subjective de notre nature, qu’elle répond
à une réalité extérieure, et que celui qui en aura suivi
les inspirations aura été le bien inspiré. Simplifier la
religion n’est pas l’ébranler, c’est souvent la fortifier. Les
petites sectes protestantes de nos jours, comme le christianisme
naissant, sont là pour le prouver. La grande erreur
du catholicisme est de croire qu’on peut lutter
contre les progrès du matérialisme avec une dogmatique
compliquée, s’encombrant chaque jour d’une nouvelle
charge de merveilleux.
Le peuple ne peut plus porter qu’une religion sans miracles
; mais une telle religion pourrait être bien vivante
encore, si, prenant leur parti de la dose de positivisme qui
est entrée dans le tempérament intellectuel des classes
ouvrières, les personnes qui ont charge d’âmes réduisaient
le dogme autant qu’il est possible, et faisaient du
culte un moyen d’éducation morale, de bienfaisante association.
Au-dessus de la famille et en dehors de l’État,
l’homme a besoin de l’Église. Les États-Unis d’Amérique
ne font durer leur étonnante démocratie que grâce à leurs
sectes innombrables. Si, comme on peut le supposer, le
catholicisme ultramontain ne doit plus réussir, dans les

grandes villes, à ramener le peuple à ses temples, il faut
que l’initiative individuelle crée des petits centres où le
faible trouve des leçons, des secours moraux, un patronage,
parfois une assistance matérielle. La société civile,
qu’elle s’appelle commune, canton ou province, État ou
patrie, a des devoirs pour l’amélioration de l’individu ;
mais ce qu’elle fait est nécessairement limité. La famille
doit beaucoup plus ; mais souvent elle est insuffisante ;
quelquefois elle manque tout à fait. Les associations
créées au nom d’un principe moral peuvent seules donner
à tout homme venu en ce monde un lien qui le rattache
au passé, des devoirs envers l’avenir, des exemples à
suivre, un héritage de vertu à recevoir et à transmettre,
une tradition de dévouement à continuer.

CHAPITRE PREMIER.

PAUL CAPTIF À ROME

suite…

Renan Ernest – L antechrist