Essais sur la théorie de la science


 
Auteur : Weber Max (1864-1920)
Ouvrage : Essais sur la théorie de la science

1 L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales
Année : 1904

2 Études critiques pour servir à la logique des sciences de la culture
Année : 1906

3 Essai sur quelques catégories de la sociologie compréhensive
Année : 1913

4 Essai sur le sens de la « neutralité axiologique » dans les sciences sociologiques et économiques
Année : 1917

TRAVAUX DE L’AUTEUR

L’oeuvre publiée de Max Weber est considérable. Nous nous contentons de mentionner ici les volumes où ont été rassemblées ses principales études, en dé-taillant toutefois leur sommaire. Le lecteur pourra trouver une liste complète des écrits de Max Weber, établie par Johannes Winckelmann, dans Max WEBER, Soziologie – Weltgeschichtliche Analysen – Politik 2 (Stuttgart, Kröner, 1960). 490-505, où sont notamment rassemblées les références à ses nombreux comptes rendus, conférences, et articles de presse.
Nous avons tenu à faire figurer les traductions, sans doute pour rendre hommage à cette fraternité désespérée des traducteurs de Weber, mais surtout pour des raisons pratiques et scientifiques. Les textes de Weber sont d’une lecture très ardue, le lecteur français tirera souvent grand profit des traductions effectuées dans d’autres langues, bien qu’on y trouve le pire comme le meilleur. Des interprétations de la pensée de l’auteur ont été proposées à l’occasion du travail de traduction, dont quelques-unes font date dans l’histoire de la sociologie. Certaines introductions et traductions enfin, notamment les russes – les premières de toutes, ignorées de l’Occident comme tant de travaux de cette brillante intelligentzia du début du siècle – ou les anglaises, ont eu une signification historique qui n’est pas négligeable.
Hans H. Gerth et Hedwig Ide Gerth ont publié une « Bibliography on Max Weber » dans Social Research, XVI (1949), 70-89, à laquelle on ajoutera quelques titres cités page 505 du recueil mentionné ci-dessus – É. D.

INTRODUCTION
par Julien Freund

Il est difficile de définir l’activité intellectuelle de Max Weber. Il passe à juste titre pour l’un des plus grands sociologues de tous les temps. Pourtant, l’oeuvre proprement sociologique publiée de son vivant est très mince. Son ouvrage principal Économie et société parut après sa mort. Le livre est resté inachevé, jusqu’au plan qui n’était pas définitivement arrêté. Les travaux réunis sous le titre de Ge-sammelte Aulsätze zur Religionssoziologie avaient été publiés d’abord sous la forme d’une contribution à une éthique économique des religions mondiales (Wirtschaftsethik der Weltreligionen). Quant au volume intitulé Gesammelte Aulsätze zur Soziologie und Sozialpolitik, la part de la sociologie y est minime et se réduit à quelques rapports et interventions lors des deux congrès de 1910 et 1912 de l’Association allemande de sociologie. Il avait été le promoteur de cette institution, mais, au lendemain du congrès de 1912 à Francfort, il quitta le comité directeur par suite de divergences sur la question de la neutralité axiologique 1. Certes, il a occupé une chaire de sociologie à l’Université de Munich, mais seulement durant les derniers mois de sa vie. S’il est venu à cette science, c’est donc plutôt par vocation tardive. Il semble plus exact de qualifier son activité de façon plus générale en utilisant une dénomination dont il s’est servi lui-même : celle de science et de politique sociales. Elle donne une image plus nette de la carrière de Weber qui a occupé successivement une chaire de droit, d’économie politique et de sociologie en même temps qu’elle permet de préciser l’unité de sa pensée, mal-gré la diversité dans l’orientation de ses travaux qui ont été d’ordre sociologique aussi bien que juridique, économique, philosophique, épistémologique, etc. N’oublions pas par exemple qu’Économie et société que l’on considère comme sa principale oeuvre sociologique n’était qu’une partie d’un traité collectif, Grundriß der Sozialökonomik qu’il dirigeait aux éditions Mohr/Siebeck de Tübingen.

L’intérêt de Weber pour les problèmes de méthodologie s’explique en partie par le climat intellectuel qui régnait à cette époque dans les universités allemandes, en partie par la nature de ses propres travaux. A la fin du XIXe siècle l’université allemande était dominée par le conflit des méthodes (Methodenstreit). Il avait pris naissance dans les milieux des économistes à la suite de la critique faite par Schmoller d’ouvrages récents de Knies et de Menger. Au cours de la même année 1883 il s’étendit à l’ensemble des sciences humaines avec la parution de l’Introduction aux sciences de l’esprit de Dilthey. La question posée était extrêmement complexe : y a-t-il une différence. entre les sciences de la nature et les sciences humaines et quelle est-elle ? Les deux catégories de sciences travaille-raient-elles sur un objet différent, d’un côté la réalité physique qui se laisse déterminer quantitativement et subsumer sous des lois strictes et de l’autre la réalité psychique, de caractère qualitatif et singulier ? Ou bien l’objet serait-il le même dans les deux cas, mais considéré sous d’autres points de vue, de sorte que la distinction entre les deux espèces de sciences serait purement méthodologique ? Au cas où l’on ‘admet une distinction entre elles, quelle est la méthode propre aux sciences humaines, étant entendu qu’aux yeux de la plupart des théoriciens de cette époque la méthode des sciences de la nature échappait à la discussion, ses procédés étant à peu près définitivement fixés et déterminés à quelques détails près ? Il s’agissait donc en général de donner la même rigueur aux procédés des sciences humaines. Les uns croyaient trouver dans la psychologie une discipline capable de jouer le même rôle que la mécanique dans les sciences de la nature. D’autres insistaient sur l’impossibilité d’éliminer l’éthique et en général les jugements de valeur. D’autres encore cherchaient un moyen d’investigation original propre aux sciences humaines sur la base de la distinction entre « expliquer » et « comprendre », établie pour la première fois par l’historien Droysen dans son Grundriß der Historik (185I).-A son tour la notion de compréhension donnait lieu à des controverses : est-elle de nature purement intuitive ou au contraire exige-t-elle pour être valable d’être contrôlée par les voies ordinaires de l’imputation causale ? Toutes ces questions en suscitèrent d’autres : quelles sont les disciplines qui appartiennent aux sciences de l’esprit ? La psychologie est-elle une science de la nature ou une science humaine ? Et l’économie politique ? Ou bien les divers aspects de ces disciplines se laissent-ils saisir les uns par des procédés naturalistiques, les autres par ceux des sciences humaines ?
De nombreux représentants des diverses disciplines intervinrent à tour de rôle dans le débat, des physiciens, des chimistes et des physiologistes comme Mach, Ostwald et von Kries, des spécialistes de l’économie politique, de la psychologie, de l’esthétique, dé l’histoire, du droit, de la sociologie ou de la philologie comme L. Brentano, Gottl-Ottlilienfeld, Wundt, Lipps, Jaspers, Lamprecht, Breysig, E. Meyer, Voißler, etc., ainsi que les philosophes Münsterberg, Windelband, Rickert et Simmel. Ces derniers étaient les amis de Weber: C’est à leur contact qu’il se


1 Voir Marianne WEBER, Max Weber, Ein Lebensbild (Tübingen 1926), pp. 427-430.


familiarisa avec les problèmes et les difficultés de la logique et de l’épistémologie et qu’il essaya de les dominer en se plaçant à un point de vue moins étroit que celui de la méthodologie propre à une science particulière, la sociologie, l’économie ou une autre. Pour s’être élevé au-dessus de toute spécialisation, il a été à même de saisir la portée et les limites des recherches épistémologiques. Elles sont d’une part le signe d’une crise dans une discipline déterminée et comme telles elles peuvent devenir la condition d’un progrès, mais d’autre part elles donnent très souvent lieu à une intempérance critique et dogmatique qui détourne le savant de son véritable objectif. C’est ainsi qu’il écrit dans le Rapport pour une discussion sur les valeurs : « Il règne pour le moment dans notre discipline une espèce de pestilence méthodologique. On n’écrit presque plus d’études, si empiriques soient-elles, sans que l’auteur n’éprouve le besoin d’y ajouter, pour ainsi dire à cause de sa réputation, des remarques d’ordre méthodologique » 2.
Weber était juriste de formation. Cependant, déjà comme étudiant il s’intéressait à la philosophie, l’histoire et l’économie politique sous l’autorité des grands maîtres que furent Kuno Fischer, Knies, von Gneist, Treitschke et Mommsen. Sa dissertation de doctorat, avait pour thème l’histoire du droit commercial (Zur Ges-chichte der Handelsgesellschaften im Mittelalter, 1889) 3 et sa thèse en vue d’ob-tenir l’habilitation portait sur les relations entre le droit et le problème agraire (Die römische Agrargeschichte in ihrer Bedeutung für das Staats- und Privatrecht, 18qi). Comme Privatdozent à l’Université de Berlin (1892-1894) il enseigna sur-tout le droit commercial et pendant quelques mois il. remplaça le titulaire de cette chaire, le professeur Goldschmitt, qui par suite de maladie avait été contraint de renoncer momentanément à faire ses cours.
Très rapidement cependant il. se tourna vers les questions d’économie et de politique sociale. Dès 1888 il devint membre du cercle dit Verein für Sozialpolitik qui groupait autour de ceux que l’on appelait les Kathedersozialisten des universi-taires de tous les bords et de toutes les disciplines, épris de promotion sociale. Au cours d’une période militaire à Posen il s’initia au problème de la politique d’immigration sur les frontières de l’est de l’Allemagne. En 1890 le Verein für Sozial-politik le chargea d’une enquête sur la situation des travailleurs agricoles (allemands et polonais) dans cette région, qu’il consigna dans un rapport intitulé Die Verhältnisse der Landarbeiter im ostelbischen Gebiet et publié en 1892 dans les Schriften des Vereins für Sozialpolitik, t. LV. Ce travail attira l’attention des économistes,


2 Gutachten zur Werturteilsdiskussion, publié par B. Baumgarten dans Max Weber; Werk und Person (Tübingen 1964), P. 139.
3 Le spécialiste actuel de Max Weber en Allemagne, J. Winckelmann, vient de découvrir qu’en réalité ce livre est un développement de la véritable dissertation dont le titre était : Entwic-klung des Solidarhaftprinzips und des Sondervermögens der offenen Handelsgesellschaft aus den Haushalts- und Gewerbegemeinschaften in den italienischen Städten (Kröner, Stuttgart 1889). Voir à ce propos J. WINCKELMANN, Max Webers Dissertation, dans Max Weber zum Gedächtnis, Sonderheft n• 7 de la Kölner Zeitschrift für Soziologie und Sozialpsycholo-gie, XV (1963), pp. 10-12.


 ainsi qu’en témoigne la déclaration d’un des plus éminents spécialistes de l’économie agraire de cette époque, le professeur Knapp : « Finalement j’en arrive à la monographie du Dr Max Weber sur la situation des travailleurs à l’est de l’Elbe, un travail qui a surpris ses lecteurs par la richesse de la pensée et la perspicacité dans la conception. Cette oeuvre éveille en moi avant tout le senti-ment que le temps de notre savoir est dépassé et qu’il faut tout reprendre au dé-part » 4. Tout en s’intéressant à une enquête sur la bourse, Weber exploite ses premiers travaux en publiant divers articles dans les revues 5. En dépit de l’opposition du ministre de l’Instruction publique de Prusse, Weber fut appelé en 1894 à la chaire d’économie politique de l’Université de Fribourg-en-Brisgau, qu’il quitta en 1897 pour une chaire identique à l’Université de Heidelberg.
Dès cette époque il essaya de traduire les résultats de ses recherches théoriques en actes politiques. On lui a souvent reproché l’ambiguïté de ses appartenances, puisqu’il adhéra à la Ligue pangermaniste – pour laquelle il fit un certain nombre de conférences sur la question polonaise – et qu’il participa aux divers congrès du mouvement évangélique et social, animé par son ami le pasteur F. Naumann qui était alors le leader de ce que l’on pourrait appeler le « progressisme » de ce temps. En vérité on pourrait tout aussi bien interpréter ces attitudes comme celles d’un universitaire indépendant, soucieux de trouver les moyens les plus adéquats pour réaliser ses vues en dehors de toute profession idéologique. Ce n’est cependant pas ici le lieu d’analyser l’évolution politique de Weber. Retenons simplement qu’en dépit de ses appartenances apparemment contradictoires, ses prises de position concrètes échappent à toute équivoque. L’amitié ne l’empêchait nullement de critiquer, parfois rudement, les positions de Naunann. – Prenons à titre d’exemple l’intervention de Weber en 1896 à Erfurt lorsque Naumann proposa de transformer le mouvement évangélique et social en un parti politique. Weber s’opposa au projet avec toute sa fougue. Il fit remarquer aux assistants qu’ils ne seront que le parti de la commisération pour le prolétariat, du misérabilisme sentimental et du pacifisme utopique, surtout que les dirigeants et les militants du mouvement évangélique et social sont orientés vers des préoccupations éthico-religieuses dont ils ne parviendront pas à se défaire, faute d’une conscience du véritable jeu économique et de l’instinct du pouvoir. « Un parti qui ne pense qu’à recruter les plus faibles ne parviendra jamais à la puissance politique » 6. Plus chimérique encore lui apparaissait l’espoir de Naumann qui croyait pouvoir détacher une portion de la classe ouvrière du parti social-démocrate, encore que Weber


4 Cité par Marianne Weber, op. cil. p. 136.
5 Die Erhebung des Vereins für Sozialpolitik über die Lage der Landarbeiter, dans la revue Das Land, 1 (1893);Entwicklungstendenzen in der Lage der ostelbischen Landarbeiter, dans l’Archiv für soziale Gesetzgebung, VII (1894) et dans Preußische Jahrbücher, LXXXVII (1894) ; Die sozialen Gründe des Untergangs der antiken Kultur dans Die Wahrheit VI (1896); Agrarverlältnisse im Altertum dans Handwörierbuch der Staatswissenschaften (1897).
6 Zur Gründung einer national-sozialen Partei, dans Gesammlte politische Schriften, 2e édit. (Tübingen 1958), p. 27.


ne se soit guère fait d’illusions sur les capacités politiques de celui-ci. A tout prendre, Weber ne refusait pas la possibilité de faire de la politique à partir d’un « point de vue misérabiliste », à condition toutefois de le traduire en termes de puissance et non en ceux d’une religiosité éthique et humaniste qui n’est qu’un compromis entre les vues vagues et inconsistantes de pasteurs et de prêtres, de professeurs et de quelques ouvriers. Ce ne sont pas là des points de vue politiques. « Naumann, disait Weber, cherche la collaboration des intellectuels. Malgré tout ce qu’il offre du point de vue national, son parti sera l’organisation des miséreux et des accablés […] Ce parti des faibles ne parviendra jamais à rien. Le point de vue misérabiliste fera des socialistes nationaux des pantins politiques, des hommes qui, suivant que la vue d’une détresse économique leur tapera sur les nerfs, réagiront par des mouvements inarticulés pour aller tantôt à droite tantôt à gauche, en vue de combattre par-ci les agrariens par-là la bourse et la grande industrie » 7. La politique n’est pas une affaire de pitié. « Quiconque prend la responsabilité d’introduire ses doigts dans les rayons de la roue du développement politique de sa patrie doit avoir des nerfs solides et ne pas être trop sentimental pour faire de la politique temporelle. Et quiconque s’engage dans la voie de la politique temporelle doit avant tout rester sans illusions et reconnaître […] le fait fondamental de l’existence de la lutte inéluctable et éternelle des hommes contre les hommes sur cette terre » 8.
En un sens, on trouve déjà dans ces textes la préfiguration de la célèbre distinction entre éthique de conviction et éthique de responsabilité. Il y a une manière très souvent abstraite et théorique de faire de la politique qui consiste à la juger au nom de raisons non politiques, d’ordre moral, religieux ou scientifique, et une autre qui se place d’emblée au coeur de la lutte et en tire les conséquences, si dures et désagréables soient-elles. Parmi ces conséquences certaines sont aussi de caractère méthodologique, en tant qu’elles conditionnent une conception claire et lucide de la théorie et de la pratique, de l’explication et de l’évaluation. S’il est possible d’entrer dans l’arène politique pour des motifs éthiques, religieux, scientifiques ou économiques, on se condamne cependant à l’impuissance si d’emblée on renonce délibérément et systématiquement au moyen propre de cette activité, à savoir la force avec son cortège de violences et de compromissions ou souillures éthiques. S’il en est ainsi en pratique, la science politique doit expliquer la politique telle qu’elle est et ne pas dissimuler la réalité de la lutte au nom d’idéaux extrapolitiques ou faire croire (ce qui n’est pas du tout son rôle en tant que science) qu’il serait possible de mener une politique enfin innocente, pure et strictement conforme aux valeurs éthiques et religieuses. On fait la politique avec les moyens de la politique et non avec ceux de la science ou de la morale, de même qu’on y poursuit un but politique et non point moral ou scientifique. Les nonnes de l’action politique se trouvent en son sein et non en dehors d’elle.


7 M. WENCK, Die Geschichte der National-sozialen, 1905, cité par Marianne Weber, op. cit. pp. 234-235.
8 Protokoll über die Vertreter-Versammlung aller National-sozialen (Erfurt 1896), cité par W. MOMMSEN, Max Weber und die deutsche Politik (Tübingen 1959), p. 46.


 Certes on peut penser que la politique devrait être une activité autre que celle qu’elle est, mais il se-rait scientifiquement aberrant d’expliquer l’être ou la réalité empirique à partir du devoir-être purement évaluatif . C’est à démasquer cette confusion courante qu’est consacrée en grande partie l’oeuvre méthodologique de Weber.
Qu’on le veuille ou non, du moment que le globe est divisé en une pluralité d’États, l’action politique concrète consiste nécessairement à se placer dans les conditions d’une collectivité déterminée, à savoir celle dont on est le citoyen, afin de favoriser son développement interne ainsi que sa puissance. Seule l’activité ainsi comprise est objectivement adéquate à l’essence de la politique. En conséquence il n’y a d’autre attitude politique correcte et conséquente pour un Allemand et surtout pour un homme d’État allemand que de juger les affaires du point de vue d’un Allemand, compte tenu de la nature du régime intérieur et du contexte des relations internationales. De même pour un Français ou pour un Anglais. Une chose est de combattre un gouvernement qui faillit à sa tâche – Weber a été le premier à s’opposer avec acharnement aux aventures de l’empereur Guillaume II – autre chose est de cultiver l’utopie d’une politique prétendue idéale, dépourvue de toute manifestation de puissance et de lutte. D’aucuns ont pris prétexte de cette attitude de Weber pour l’accuser d’être un nationaliste farouche. Une pareille interprétation n’est possible qu’à condition d’isoler certaines phrases de l’ensemble et d’ignorer ses études méthodologiques.
La position que nous venons d’analyser, Weber l’a exposée avec le plus de netteté dans l’écrit le plus important de cette première période de sa vie, à savoir le cours inaugurai sur L’État national et la Politique économique qu’il a prononcé en mai 1895 à l’Université de Fribourg 9. Certains commentateurs l’ont interprété comme l’expression la plus parfaite de son nationalisme, alors que l’on pourrait tout aussi bien y trouver les raisons qui l’ont conduit à démissionner quelque temps plus tard de la Ligue pangermaniste. Il n’est cependant pas question d’ouvrir ici une polémique. Si Weber a modifié plus tard son attitude à l’égard de la Pologne, il n’a jamais renié l’esprit de cette conférence, sauf pour reconnaître qu’il s’était cru obligé à ce moment de rappeler avec une certaine brutalité quelques évidences. Quel est le thème de cette leçon universitaire ? Après avoir résumé une nouvelle fois les résultats et les conclusions de l’enquête concernant la situation des ouvriers agricoles à l’est de l’Elbe, il s’interroge sur le sens de l’économie poli-tique, ce qui l’amène à développer les prémisses d’une philosophie et d’une épistémologie qui trouveront leur forme adéquate dans les écrits postérieurs, car avec le temps il en viendra à insister toujours davantage sur l’antagonisme irréductible des valeurs et sur la distinction entre théorie et pratique, science et action. La seule différence est qu’au romantisme de sa jeunesse se substituera une réflexion plus sereine, cependant que dès cette époque la lucidité dans l’analyse des rapports


9 Der Nationalstaat und die Volkswirtschaftspolitik, dans Gesammelte politische Schriften, pp.1 à 25.


entre économie et politique n’est en rien inférieure à celle de l’étude sur la Neutralité axiologique ou des deux conférences sur le métier et la vocation du savant et du politique 10, dans lesquelles il examine les rapports entre science et politique, entre politique et morale, etc.
Il y a lieu, selon Max Weber, de faire deux distinctions. La première est intérieure à la notion d’économie prise en général, en ce sens qu’il importe de ne pas confondre science économique et politique économique. Considérée comme science, l’économie se propose d’expliquer et d’analyser la réalité économique et, comme telle, elle est « internationale », c’est-à-dire, universelle, de même que n’importe quelle autre espèce de science. Ainsi comprise elle est au service de la seule vérité, soit qu’elle étudie les conditions objectives de la situation économique d’un pays ou d’une époque déterminée, soit qu’elle approfondisse le phénomène économique pour lui-même ou son développement historique. À ce titre elle ne peut, pas plus qu’une autre science, devenir prophétie et annoncer l’épiphanie d’une quelconque fin dernière. Dire par exemple qu’elle est par elle-même la condition de la paix ou de la justice sociale, c’est porter un jugement de valeur qui n’a plus rien de commun avec un énoncé scientifique 11. Quels que soient nos désirs et nos croyances ultimes, la phénoménologie de l’économie ne peut que constater, aussi loin que nous remontons dans l’histoire, la permanence de la lutte et de la rivalité économiques (ouvertes ou latentes). « Il n’y a pas non plus de Paix dans la lutte économique pour l’existence; seul celui qui prend l’apparence de paix pour la vérité peut croire que l’avenir apportera la paix et la jouissance de la vie à nos descendants. Nous savons bien qu’aux yeux de la conception vulgaire l’économie passe pour une réflexion sur les recettes susceptibles de faire le bonheur du monde – l’amélioration du « bilan des plaisirs » serait l’unique but compréhensible de nos travaux. En vérité, rien que la gravité obscure du problème démographique nous empêche d’être des eudémonistes, d’imaginer ou de croire que la paix et le bonheur humain seraient enfouis au fond de l’avenir » 12. C’est donc se méprendre sur le sens de l’économie que de voir en elle une activité pacifique ou plus propice qu’une autre à l’établissement de la paix. Du moment qu’elle a pour base des besoins, donc des intérêts, elle ne saurait être épargnée par les conflits d’intérêts qui, selon les circonstances, peuvent se transformer en conflits de puissance. « Ce n’est pas la paix et le bonheur du genre humain que nous avons à procurer aux générations futures, mais la lutte éternelle pour la conservation et l’édification de notre caractère national. Nous n’avons pas le droit de nous abandonner à l’espoir optimiste suivant lequel notre tâche serait accomplie avec l’épanouissement le plus grand possible de la civilisation économique, pendant que la sélection,


10 Voir notre traduction de ces deux dernières conférences sous le titre Le savant et le Politique (Paris 1959).
11 Der Natiolsstaat und die Volkswirtschaftspolitik, dans Gesammelte politische Schriften, 2e édit. Tübingen 1959), p. 13.
12 Ibid. p.12.


grâce au jeu de la libre concurrence économique « pacifique », contribuerait d’elle-même à l’avènement du type le plus développé » 13.
Certes, il ne saurait y avoir de « travail économique autrement que sur une base altruiste » (ce qui veut dire que, par son mouvement même, toute politique économique présente tend à l’amélioration des conditions de vie des générations à venir), mais l’on ne saurait tirer de ce fait aucune raison de donner dans l’optimisme d’un bonheur futur établi par une prétendue paix économique 14. En effet, c’est à force de lutter que l’évolution se fait. L’erreur consiste à identifier le pro-grès dans la production des biens (pure question technique) et la justice sociale (pure question éthique). Entre ces deux séries de problèmes il n’y a pas de rapport logiquement nécessaire 15.
Encore que l’on ne puisse interdire à personne de fonder des espoirs sur les capacités eudémonistes de l’économie, tout esprit lucide reconnaîtra que de pareils espoirs appartiennent à la sphère du devoir-être dont il n’existe aucune science. De toute manière, pour autant qu’elle est une science empirique, l’économie ne saurait se prononcer sur le devoir-être ni émettre des jugements de valeur. C’est là par contre le rôle de l’économie entendue comme art pratique ou politique économique. Toutefois, dès qu’on fait de la politique économique et que l’on porte des jugements de valeur il se pose immédiatement une nouvelle question : quel est l’étalon d’après lequel nous mesurons ou évaluons le développement économique souhaitable ? Bien qu’il s’agisse là d’une réponse purement doctrinale ou par-fois subjective, il n’y a d’efficacité économique possible qu’à la condition de tenir compte de la situation historique donnée. Quelle est-elle ? C’est la division du globe en une pluralité d’États ou de nations. En conséquence, du moment que les hommes vivent à l’intérieur de structures nationales, il n’y a d’autres possibilités concrètes de réaliser le but propre de l’économie qu’avec les moyens et les ressources disponibles et dans le cadre institutionnel qui est le leur. D’où l’affirmation de Weber qui a fait sensation à l’époque : « La politique économique d’un État allemand de valeur que l’étalon de valeur du théoricien allemand de l’économie ne peuvent être qu’allemands » 16. A quoi il est loisible de rétorquer : un tel jugement de valeur de caractère nationaliste est un préjugé. Weber ne le conteste pas. La croyance en une économie eudémoniste ou pacifique n’est-elle pas également un préjugé qui au surplus a l’inconvénient de ne correspondre à aucune situation réelle ni de répondre à aucune donnée de l’investigation scientifique ou historique ? Et Weber de prendre position non sans brutalité : « Est-ce que les choses ont changé depuis que le développement économique a entrepris de construire


13 De Nationalstaat und die Wolkswirt sckatfspolitik, dans Gesammelte politische Schriften, 2e édit. (Tübingen 1959), p. 14.
14 Ibid. p. 12.
15 Ibid. p. 13.
16 Der Nationalstaat und die Volkswirtschaftspolitik, dans Gesammelte politische Schriften, 2 e édit. (Tübingen 1959) p. 13.


 une vaste communauté économique des nations par-delà les frontières nationales ? Faut-il jeter à la vieille ferraille l’étalon “nationaliste” des jugements ainsi que l’ “égoïsme national ”? Ou encore, la lutte pour l’auto-défense économique, pour la femme et l’enfant, serait-elle dépassée depuis que la famille a perdu son ancienne fonction de communauté de production et été englobée dans une communauté économique plus vaste ? Nous savons qu’il n’en est rien : la lutte a seulement adopté d’autres formes – dont on peut se demander s’il faut les considérer comme une atténuation ou au contraire comme un renforcement ou une aggravation. Dans le même sens la communauté économique est une autre forme de la rivalité entre les nations, de l’espèce de celles qui n’ont pas atténué la lutte pour la défense de la propre civilisation, mais qui l’ont aggravée » 17.
Weber avait trop le sens de l’histoire pour être purement et simplement un nationaliste. L’économie peut prendre d’autres formes demain comme elle en a eu d’autres dans le passé. Pour le moment elle est nationale et c’est dans ce cadre qu’il faut réaliser le but spécifique de l’économie. C’est tout ce qu’il veut dire: En effet, l’économie « est liée à l’empreinte particulière de l’humanité que nous trouvons dans notre propre être. Elle l’est le plus fortement lorsque nous croyons davantage que nous nous sommes débarrassés de notre vieille peau. Et – pour employer une image quelque peu fantastique – si nous pouvions sortir de notre tombe d’ici quelques millénaires, ce serait les lointaines traces de notre propre être que nous essayerions de scruter dans la figure de l’espèce future. Nos suprêmes et ultimes idéaux terrestres sont eux aussi changeants et fragiles. Nous ne pouvons pas espérer les imposer aux générations futures. Mais nous pouvons faire en sorte qu’ils reconnaissent dans notre manière d’être celle de leurs propres ancêtres. Quant à nous, nous voulons devenir par notre travail et notre être les aïeux de l’espèce humaine future » 18. Autrement dit, il est insensé de penser l’économie abstraitement en dehors des ressources et des structures données ou à modifier. Personne ne peut savoir si les nations avec tous les idéaux qui s’y rattachent auront disparu d’ici cent ans, il est donc déraisonnable de chercher à bouleverser l’économie au nom de cette ignorance. Par cette voie on ne rend service ni aux vivants ni à nos descendants. Au contraire, quelles que soient les variations des structures et des idéaux, il y a peu de chances que l’économie en elle-même se transforme pour devenir tout autre chose qu’elle est et a été. Il est donc peu probable qu’à l’avenir elle deviendra soudainement pacifique par essence alors que depuis toujours elle s’est développée au cours de luttes, de concurrence et de conflits. Nous nous imaginons à tort qu’en cas de mondialisation des problèmes le but de l’économie pourrait devenir autre qu’économique et que cesseront les conflits, les antagonismes et la rivalité des intérêts.


17 Ibid. pp. 13-14.

18 Der Nationalstaat und die Volkswirt-schaftspolitik, dans Gesampnelte politische Schriten, 2e édit. (Tübingen 1959), p. 13.


S’il en est ainsi, il est vain de vouloir donner à l’économie des buts qui lui sont étrangers, par exemple politiques (établir une paix définitive), éthiques (faire le bonheur du genre humain) ou autres. A plus forte raison s’illusionne-t-on si l’on croit qu’elle pourrait tirer de son propre fond des idéaux et des fins dernières. « En vérité, elle n’engendre pas d’elle-même des idéaux qui lui seraient particuliers, au contraire ce sont les vieux types généraux des idéaux humains que nous introduisons dans la matière de notre science » 19. Autrement dit, les fins et valeurs ultimes que nous essayons d’atteindre par l’activité économique sont les mêmes que celles que nous poursuivons au cours de nos autres activités, d’ordre politique, juridique, religieux, artistique ou scientifique. En aucun cas cependant, la stricte science économique n’est en mesure de justifier – à moins de se nier – les jugements de valeur en faveur de la domination d’une classe sociale déterminée. Toutefois il ne faut pas en conclure qu’il serait interdit à un économiste de proposer des solutions ou de faire des évaluations. Il est même assez fréquent que ceux qui prétendent s’abstenir de tout jugement de valeur sont les premiers à être infidèles à leur résolution, soit qu’ils deviennent les victimes d’instincts, de sympathies et d’antipathies incontrôlées, soit qu’ils regardent pour vérité économique la doctrine qui triomphe ou qui est sur la voie de vaincre, comme si l’objectivité se laissait décider par le rapport du plus fort au plus faible. La grande difficulté est donc de savoir quand une proposition ressortit à la science économique et quand à la poli-tique économique.
Cet embarras devient d’autant plus grand qu’on assiste de nos jours à une sorte d’impérialisme de l’économisme. Dans la plupart des disciplines (histoire, droit, politique, art et philosophie) l’économie passe pour fournir un principe d’explication universel. On aurait tort de penser que cette méthode serait scientifiquement plus valable que les autres. Tout vrai qu’il est que les concepts et institutions juridiques ont été établis pour des raisons économiques et comportent en consé-quence des aspects économiques, on ne saurait cependant privilégier ceux-ci, car en réduisant tout le droit à une manifestation de forces de production on tombe dans un système qui est directement en contradiction avec les postulats de l’explication scientifique. Cette position est aussi fausse que celle qui conclut du fait que des physiciens, des physiologistes ou des psychologues s’intéressent philosophiquement au problème de la connaissance et occupent parfois des chaires de philosophie, la vieille interrogation métaphysique sur l’être aurait cessé d’être le problème fondamental de la philosophie. L’explication des phénomènes culturels par l’économie est un point de vue souvent extrêmement utile et fécond, néanmoins elle ne cesse pas d’être un point de vue, quelque vaste que devienne son champ d’investigation.
La deuxième distinction concerne l’établissement d’une claire différenciation entre l’économie et la politique en vue de déterminer leurs rapports. Pour Weber


19 Der Nationalstaat und die Volkswirtschaftspolitik, dans Gesammelte politische Schriften, 2e édit. (Tübingen 1959), p. 16.


chacune de ces deux activités possède son but et ses moyens spécifiques : elles sont donc autonomes. Cependant l’indépendance de l’économie n’est réelle qu’au niveau des entreprises économiques; en ce qui concerne l’ensemble, son orientation dépend de la volonté politique. Aussi Weber s’oppose-t-il à tous ceux qui voient dans l’économie, sous une forme ou une autre, l’élément qui serait en dernière analyse déterminant de la politique, au sens où cette dernière ne serait que l’expression ou une superstructure des phénomènes de production. Bien que les considérations économiques interviennent dans la détermination de la politique générale elles ne possèdent aucune exclusivité, puisque d’autres facteurs inter-viennent également dans l’établissement de la sécurité intérieure et extérieure. Si l’économie politique en tant que science peut prétendre à l’universalité, la politique économique au contraire reste particulière du fait qu’elle est liée, comme nous l’avons déjà dit, aux ressources disponibles d’un pays déterminé et qu’elle dépend des institutions et du régime de chaque nation. Qu’il s’agisse d’une cité, d’un empire, d’un État ou d’une autre structure à venir, c’est la politique qui décide souverainement en dernier ressort, parce qu’elle dispose de l’autorité suprême en matière financière, qu’elle conclut les traités commerciaux et qu’elle peut interdire ou favoriser les échanges avec les autres pays. « Les processus du développement économique sont finalement des luttes pour la puissance; les intérêts de Puissance de la nation sont, chaque fois qu’ils se trouvent mis en question, les intérêts ultimes et décisifs au service desquels la politique économique doit se mettre; la science de la politique économique est une science Politique. Elle est une servante (Dienerin) de la politique, non point de la politique du jour de tel potentat et de telle classe qui détiennent le pouvoir, mais des intérêts permanents de la politique de puissance de la nation. L’État national n’est pas quelque chose d’indéterminé que l’on croit rehausser d’autant plus qu’on voile davantage sa nature dans une obscurité mystique; if est l’organisation temporelle de la puissance. Pour nous la raison d’État est l’étalon ultime des valeurs, même dans la sphère des considérations économiques. Cela ne signifie pas, comme le veut un étrange malentendu, que l' »aide étatique » devrait se substituer à l' »effort personnel » ou bien la réglementation étatique de la vie économique au libre jeu des forces économiques, mais nous voudrions insister par cette formule sur le fait qu’en ce qui concerne les questions de la politique économique allemande – entre autres pour décider si et dans quelle mesure l’ État doit intervenir ou bien si et dans quelle mesure il doit laisser libres les forces économiques de la nation ou au contraire démanteler leur forteresse – la voix décisive et ultime doit rester dans le cas particulier aux intérêts de puissance économiques et politiques de la nation et de ses représentants, bref à l’État national allemand » 20.
Normalement toute force et classe économiques ont toujours cherché à s’emparer du pouvoir et la plupart du temps il est souhaitable que la classe économiquement la plus puissante et la plus dynamique détienne les rênes de l’État. Toute-


20 Der Nationalstaat und die Volkswirtschaftpolitik, dans Gesammelte politischeSchriften 2e édit. (Tübingen 1959), pp. 14-15.


fois, « il ne faut pas oublier que la puissance économique et la vocation à la direction politique ne coïncident pas toujours » 21. Autrement dit, il n’y a pas de rap-port logiquement nécessaire entre la puissance économique et la compétence poli-tique, non seulement parce que, ainsi que l’histoire le montre, il arrive souvent que la classe économiquement la plus faible arrive au pouvoir et parfois même la classe déclinante – ce qui à la longue risque de mettre en péril les intérêts de la nation – mais aussi parée que la classe économiquement la plus puissante ne possède pas toujours la maturité suffisante pour assumer la direction politique – ce qui peut constituer un danger encore plus grand que le précédent. C’est que la compétence politique exige des qualités spécifiques « qu’aucune condition économique ne saurait remplacer » 22. Max Weber juge ici sans prévention. La capacité politique peut résider en un homme exceptionnel l’inconvénient étant dans ce cas, comme le montre l’exemple de Bismarck, que la domination d’un grand homme n’est pas toujours un moyen d’éduquer politiquement la nation) ou dans une « aristocratie ouvrière » possédant le sens et l’instinct politiques. « Ce n’est pas -comme le croient ceux qui regardent, hypnotisés, d’un oeil hagard dans les profondeurs de la société – dans la masse qu’est le danger. Le véritable fond du problème de politique sociale n’est pas une question qui concerne la situation économique des gouvernés, mais la qualification politique des classes dominantes et montantes » 23.
Rompant avec le principe de la neutralité professorale 24, Weber évalue en conclusion les chances de l’Allemagne. Il trouve que la situation est tragique. Tout en se reconnaissant membre de la classe bourgeoise, il lui dénie la capacité politique, faute d’intelligence et d’éducation politiques. Elle est dominée par un esprit « non historique et non politique » ; aussi aspire-t-elle à trouver une protection dans un « nouveau César ». Quant à la classe des Junker qui a forgé la nation allemande elle a accompli son oeuvre et n’est plus à la hauteur des tâches nouvel-les. Pourquoi ? Weber l’explique dans un autre texte de la même année : « Est-ce qu’un État peut en permanence s’appuyer politiquement sur une couche sociale qui a elle-même besoin de la protection de l’État pour survivre » 25 ? Restent les socialistes et la classe prolétarienne. Il s’agit de la force économique et sociale montante, mais elle se disperse dans la lutte purement économique sans conscience claire du problème politique, à la fois parce qu’elle manque de maturité politique et qu’elle ne possède ni l’instinct du pouvoir ni les chefs capables, dominés


21 Ibid. p. 18.
22 Ibid p. 22.
23 Ibid. p. 23.
24 Dans la remarque préliminaire Weber estime qu’il peut prendre ici la liberté de porter des jugements de valeur parce qu’il s’agit d’un cours inaugural dont le but n’est pas de susciter l’approbation mais la contradiction.
25 Verhandlungen des evangelisch-sozialen Kongresses 1894, p..92, cité par W. Mommsen, op. cit- p. 36.


qu’ils sont par l’esprit petit-bourgeois (Spießbürgertum) 26. Sans attribuer un quelconque don prophétique à Weber, il faut constater que sur ce point sa lucidité n’a pas été démentie par l’histoire.

Appelé en 1897 à la chaire d’économie politique de l’Université de Heidelberg où il succédait à son maître K. Knies, Weber fut dès l’année suivante contraint par une maladie nerveuse de restreindre le nombre de ses cours et à plusieurs reprises de les interrompre pendant quelques mois. Il chercha à refaire sa santé sur les bords du lac de Genève, en Corse, en Italie, et finalement il abandonna l’enseignement en 1903. A défaut de la vie active. de professeur il se réfugia dans la vie contemplative pour « penser la pensée », suivant l’expression de Marianne Weber 27. En 1903 il publia sa première étude purement méthodologique la première section de Roscher und Knies unddie logischen Probleme der historischen Nationalökonomie dans le Schmoller Jahrbuch für Gesetzgebung,Verwaltung und Volkswirtschaft. La deuxième section paraîtra en 1905 et la troisième en 1906. Cette étude restera inachevée comme un certain nombre d’autres de ses écrits mé-thodologiques. En 1904, en même temps que l’Êthique protestante et l’esprit du capitalisme, il écrivit pour l’Archiv für Sozialwissenschaift und Sozialpolitik qu’il venait de prendre en main, en collaboration avec Jaffé et Sombart, le long article Die «i Objektivitât» sozialwissenschaftlicher und sozialpolitischer Erkenntnis. Dans la même revue paraissaient en 1906 Kritische Studien auf dem Gebiet der kulturwissenschaftlichen Logik, en 1907 Rudolf Stammlers « Uberwindung » der materialistischen Geschichtsauffassung,en 1908 Die Grenznutzlehre und das, « Psychophysische Grundgesetz », en 1909 Energetische Kulturtheorien. Dans la revue Logos en 1913 Über einige Kategorien der verstehenden Soziologie, en 1917 Der Sinn der « Wertfreiheit » der soziologischen und ökonomischen Wissenschaften et en 1919 sous la forme d’un opuscule sa conférence Wissenschaft als Beruf. Tous ces écrits avec en plus Soziologische Grundbegriffe ont été réunis après sa mort dans un volume intitulé Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftsle-hre (1re édition 1922, 2e édition 1951).
Ce dernier ouvrage ne comprend cependant pas toutes les publications de caractère méthodologique de Weber; il laisse de côté les très brèves notices publiées dans l’Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik ainsi que les très nombreux comptes rendus. En plus, on trouve également disséminées dans ses principaux ouvrages et dans ses interventions lors des assemblées de l’Association pour la


26 Il y a peut-être lieu de comparer ces idées avec celles qu’exprimait Lénine à peu près à la même époque dans Que faire ? Weber n’a lu Lénine que plus tard, mais on peut se demander si Lénine, qui était un grand consommateur de la littérature allemande n’a pas lu Weber. Pour le savoir il faut attendre l’ouverture des archives concernant Lénine.
27 Marianne Weber, op. cit. p. 319.


politique sociale et de la Société allemande de sociologie toutes sortes de remarques d’ordre épistémologique. Il serait fastidieux d’en faire ici la recension complète. Bornons-nous à quelques considérations d’ordre général. Ainsi que le note Marianne Weber 28, les écrits méthodologiques de Weber sont des oeuvres de circonstances et la plupart ont même un caractère nettement ‘polémique. Il développe ses propres points de vue en analysant et en combattant les erreurs qu’il croyait trouver dans les ouvrages d’autres savants. De ce fait il ne nous livre chaque fois que des aperçus partiels et fragmentaires de sa philosophie de la connaissance, sans avoir jamais élaboré systématiquement dans un ouvrage d’ensemble sa propre théorie de la connaissance.
La traduction présente ne comporte que quatre des dix écrits réunis dans les Gesamnmelte Aufsätze zur Wissenschaftslehre; il s’agit d’abord des trois études qui ont en général été traduites à l’étranger, à savoir l’ 0bjectivité de la connaissance, les Études critiques et l’Essai sur la neutralité axiologique. Nous y avons ajouté l’Essai sur quelques catégories de la sociologie compréhensive qui n’a été traduit jusqu’à présent qu’en italien (sans doute à cause des nombreuses difficultés que présente le texte). Si nous le présentons ici, c’est parce qu’il nous semble illustrer de manière particulièrement typique la méthode d’analyse de Weber en même temps qu’il fournit de précieux renseignements sur certains concepts essentiels de la sociologie wébérienne, tels ceux de type de justesse, d’entente, etc. La conférence sur Wissenschaft als Beruf a été traduite par nos soins, avec Politik als Beruf, sous le titre Le savant et le politique. Quant à l’étude sur les Soziologische Grundbegriffe, elle appartient à Wirtschaft und Gesellschaft dont elle constitue les six premières sections du premier chapitre. Sur les dix écrits que contiennent les Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftslehre il ne reste donc plus que quatre qui n’ont trouvé aucune place et ce sont précisément ceux qui n’ont été traduits dans aucune langue étrangère. A part la longue étude sur Roscher et Knies, dont la traduction formerait à elle seule un ouvrage de 200 pages,, ils n’ont pas la même importance que les autres. Néanmoins pour donner au lecteur français une idée aussi complète que possible sur l’épistémologie wébérienne nous donnerons dans les lignes qui suivent une analyse aussi claire que possible de ces quatre derniers écrits 29.
Dans Roscher und Knies und die logischen Probleme der historischen Nationalökonomie Weber étudie la question de la validité à la fois des lois générales et de l’intuitivisme dans les sciences humaines, mais déjà il annonce, sous une forme parfois insuffisamment élaborée, la plupart des problèmes qui feront l’objet des écrits traduits ci-dessous. Il aborde le problème de la loi dans les sciences humaines par le biais de la classification des sciences qui, à cette époque, fait l’objet de nombreux ouvrages et discussions en Allemagne. Roscher distinguait deux manières


28 Marianne WEBER, op.cit.- p. 321.
29 La théorie de la connaissance de Weber a fait l’objet d’une importante étude de A. von Schel-ting, Max Webers Wissenschaftslehre (Tübingen 1934).


 de traiter scientifiquement la réalité; la première « qu’il appelait « philosophique » consiste à saisir le réel par la voie de l’abstraction généralisante qui élimine la contingence, la seconde qu’il appelait « historique » essaie de le reproduire par la voie de la description. Cette distinction n’est pas sans rappeler celle qu’a établie la logique moderne (différence entre les sciences de la nature et les sciences de l’esprit de Dilthey, entre les sciences nomothétiques et les sciences idiographiques de Windelband, entre les sciences de la nature et les sciences de la culture de Rickert). Dans ses grandes lignes elle revient à ceci :
La première série de sciences tente d’ordonner la diversité extensive et intensive par la construction d’un système de concepts ou de lois d’une validité générale aussi grande que possible. Son idéal logique l’oblige à dépouiller toujours davantage la réalité de sa contingence grâce à une réduction de la différenciation qualitative à des quantités mesurables avec précision. Elle s’éloigne donc de la réalité concrète et singulière du fait que son moyen logique spécifique consiste en des concepts dont le contenu se rétrécit alors que leur extension s’accroît. Le résultat est l’établissement de concepts de relations ayant une validité générale, c’est-à-dire des lois. Deviennent essentiels dans ce cas les éléments génériques des phénomènes. La seconde série s’occupe précisément de l’aspect de la réalité que, en raison de son idéal logique, la méthode généralisante néglige forcément, à savoir la connaissance des événements dans leur singularité et dans leur devenir unique. Son moyen logique spécifique consiste aussi en des concepts de relations dont au contraire le contenu s’accroît tandis que l’extension se rétrécit. Le résultat est la construction de concepts individuels (pour autant que cette expression a un sens) ayant une signification universelle, c’est-à-dire historique. Deviennent essentiels dans ce cas les éléments caractéristiques des phénomènes.
Weber se rallie à cette classification et à sa justification (« La différence entre ces deux manières de construire les concepts est fondamentale en soi ») 30, mais il ajoute deux remarques fort importantes :
1) Du fait que le monde sensible est infini extensivement et surtout intensive-ment, il est impossible de reproduire intégralement même la portion la plus limitée du réel par aucune de ces deux séries de sciences. Du fait que chacune d’elles retient comme essentiels chaque fois d’autres aspects des phénomènes, la généra-lité aussi bien que la singularité opèrent une sélection dans l’infinité et négligent certains aspects. En conséquence on ne saurait dire que les résultats des sciences de la nature sont plus valables, plus vrais et plus près de la réalité que ceux des sciences de la culture.
2) Cette distinction a une valeur purement méthodologique, c’est-à-dire elle ne divise pas l’ensemble des sciences en deux sphères opposées, mais elle se retrouve dans n’importe quelle science (à l’exception peut-être de la mécanique et de


30 Max WEBER, Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftslehre, pp. 6-7.


certaines branches de la science historique). Il est par exemple faux de dire que l’astronomie et la biologie appartiennent uniquement aux sciences de la nature et la sociologie et la psychologie aux sciences de la culture. Au contraire l’astronomie ou la biologie, la sociologie ou la psychologie utilisent suivant les circonstances et les nécessités de la connaissance tantôt la méthode généralisante tantôt la méthode individualisante. La psychologie peut établir des lois tout comme la biologie peut s’occuper des singularités.
Soit dit en passant, Weber retrouve ici la vérité profonde, généralement méconnue par parti pris polémique, par routine progressiste ou simplement par irréflexion, de la proposition scolastique sur le cheminement de la connaissance : genus proximum et differentia specifica, qu’il n’a pourtant cessé de combattre lui-même, à l’image de la très grande majorité des épistémologues et des logiciens modernes. Si l’on examine les choses de plus près il ne saurait échapper que le double mouvement de la généralisation et de la singularisation revient à dire que toute connaissance et toute science procèdent par établissement de différences, d’altérités ou d’oppositions d’une part et de ressemblances, d’analogies et de correspondances d’autre part. Cela signifie que les relations sont ou bien de distinction ou bien d’identification et qu’il n’est pas possible d’établir les premières indépendamment des secondes et vice versa. Bref, la méthode générale des sciences n’est ni unilatéralement ni définitivement généralisante ou bien individualisante.
À la lumière de cette théorie de la classification et de la méthodologie générale des sciences il est possible de déceler, en prenant l’exemple de la pensée de Roscher, toutes sortes de confusions que peut véhiculer une doctrine économique et sociale. Roscher prétend suivre la méthode historique parce qu’il se réclame de l’école juridique de Savigny, alors que d’un autre côté il voit dans Adam Smith et Malthus des précurseurs. D’où une contradiction difficilement surmontable. En effet, Savigny a combattu le rationalisme légaliste des lumières et a mis l’accent sur le caractère irrationnel et singulier du droit en affirmant qu’il procède comme la langue et les autres phénomènes culturels de l’ « esprit du peuple » (Volksgeist) et qu’il ne se laisse pas déduire de lois ou de normes générales. L’école classique anglaise, pénétrée de l’esprit des lumières, cherche au contraire à découvrir les lois naturelles de l’économie et de son développement. Roscher estime pouvoir concilier les deux points de vue opposés en prenant à son compte, sans cependant la soumettre à la critique, la notion de peuple et en l’interprétant comme une totalité individuelle au sens d’un organisme biologique. De même que la diversité des individus n’empêche nullement l’anatomiste et le physiologiste d’établir des lois générales, l’historien n’a aucune peine, malgré la diversité des peuples, de trouver entre eux des analogies et des parallélismes qu’il serait possible d’élever au rang de lois naturelles au fur et à mesure que nos connaissances progressent. Au bout du compte, on pourrait élaborer un concept générique de. peuple sous lequel il serait possible de subsumer le développement des peuples historiques particuliers, abstraction faite de leurs singularités accessoires. A l’image des théories organicistes du début du XIXe siècle en Allemagne, Roscher conçoit les lois du développement

historique sur le modèle de la succession des âges de la vie individuelle : jeunesse, maturité et vieillesse Les phénomènes de la vie économique, qui ne forent en fait qu’une partie de la vie culturelle d’un peuple, se laisseraient donc étudier suivant le type des méthodes de la physiologie, c’est-à-dire il serait possible de déterminer diverses étapes dans la vie économique des peuples, de même que dans leur vie politique, artistique et autres. Cette méthode purement naturaliste en fin de compte permettrait de faire des prévisions du moment que, malgré leur individualité, le développement historique de tous les peuples serait toujours identique. Roscher ne tient donc aucun compte des surprises et de l’irrationalité de l’histoire dont il avait pourtant conscience. Il pousse l’infidélité à la méthode historique jusqu’à faire une si grande confiance à la généralisation abstractive qu’il espère que la science parviendra un jour à construire un système de concepts suffisamment complet et riche d’où il sera possible de déduire la réalité.
Cette thèse de la déductibilité de la réalité est évidemment en opposition complète avec l’idée wébérienne de l’infinité inépuisable du monde sensible et phénoménal aussi bien du point de vue de la méthode individualisante que de celui de la méthode généralisante. D’où là critique de la doctrine de Roscher pour lequel les concepts seraient une reproduction de la réalité ou encore la science, lors-qu’elle se trouve devant une relation causale entre plusieurs objets, devrait voir dans ce qui lui apparaît comme essentiel la cause de ce qui semble moins important. Il n’y a cependant pas lieu de nous y arrêter longuement, puisqu’il s’agit d’une critique commune à toutes les philosophies kantiennes et néokantiennes et nulle-ment propre à la pensée de Weber. Nous n’entrerons pas non plus dans tous les détails de la doctrine de Roscher que Weber analyse avec une persévérance critique le Plus souvent très perspicace, mais parfois aussi en donnant l’impression de solliciter les textes. Attachons-nous plutôt à la question de fond qu’il pose à propos de la méthodologie générale de Roscher : quels sont les rapports entre raison et histoire, entre concept et réalité ? Trois solutions sont possibles.
La première utilise les analogies et les parallélismes en vue d’établir des lois. Weber ne conteste nullement son importance heuristique, même dans les sciences humaines, à condition de ne pas y voir le but ultime de la science en général ni non plus d’une des catégories particulières de sciences, soit celles de la nature, soit celles de l’esprit ou de l’histoire. En effet, le procédé visant à établir des lois est sans fin. Supposons que l’on parvienne à établir une multitude de lois empiriques du devenir historique. En vertu de leur mouvement interne, l’abstraction et la généralisation tendent à subordonner ces lois à d’autres lois plus générales encore jusqu’à former, à la limite, un système de concepts d’une validité absolument générale susceptible de représenter abstraitement l’ensemble du devenir historique. Un pareil procédé s’éloigne inévitablement de la réalité sensible du fait qu’il élimine progressivement toutes les singularités du devenir. Il est donc vain d’espérer qu’il puisse cerner ce devenir; à plus forte raison ne saurait-on déduire la réalité d’un système de concepts, si parfait soit-il.

La seconde consiste à utiliser les analogies et les parallélismes en vue de comprendre la réalité dans son devenir et ses relations singulières et de dégager ainsi la signification caractéristique des phénomènes culturels. Dans ce cas également il s’agit de moyens purement heuristiques susceptibles d’élaborer tout au plus des concepts individuels ayant une signification universelle, non de saisir toute la réalité, car ce procédé est lui aussi sans fin. A méconnaître cela, les analogies et les parallélismes font dévier la recherche, ainsi qu’il est arrivé souvent vers des confusions pernicieuses.
La troisième solution fournit à Weber l’une des quelques occasions de s’expliquer sur Hegel. La philosophie dialectique de ce dernier essaie de surmonter le hiatus irrationalis entre concept et réalité grâce à la construction de concepts généraux conçus comme des entités métaphysiques qui contiendraient le devenir et les événements singuliers, en ce sens que leur actualisation ne serait qu’une manifestation du concept, Dans ce cas tout le rationnel est réel, c’est-à-dire la généralité du concept est coextensive à son contenu . « Entre compréhension et extension d’un concept l e rapport n’est plus inverse, mais de coïncidence, du fait que l’individualité n’est plus l’exemplaire d’un genre, mais une partie du tout représenté par le concept. Le concept le plus général d’où tout se laisserait déduire est en même temps le plus riche en ce qui concerne le contenu » 31. Une pareille conception, remarque Weber, prend modèle sur la connaissance mathématique, sans lui être identique, et elle présuppose la présence d’entités métaphysiques derrière la réalité d’où celle-ci émanerait à la manière dont les propositions mathématiques se suivent. Il s’agit donc d’une philosophie « émanatiste ».
Bien que Roscher ait été l’adversaire de la méthode de Hegel sous prétexte qu’elle est « philosophique », il conçoit cependant de façon analogue le rapport entre réalité et concept, avec cette différence que la réalité historique n’émane plus d’un concept général, mais des lois naturelles du devenir qui sont elles-mêmes l’expression de la « pensée de Dieu ». Autrement dit, tout comme le système de Hegel, celui de Roscher est plus théologique que vraiment scientifique. Weber accompagne sa critique de considérations épistémologiques de portée plus générale. Au fond Roscher n’admet qu’un type unique de la méthode scientifique, à savoir la déduction. Aussi la distinction entre les sciences a-t-elle pour lui son fondement dans la nature des objets qu’elles traitent (matière, esprit, histoire, etc.) et non dans la manière dont chacune d’elles forme ses concepts et utilise les divers procédés logiques. Pour Weber au contraire les méthodes scientifiques sont diverses à cause de la complexité des problèmes qu’elles se proposent de résoudre. De ce point de vue, toute méthode efficace est bonne, indépendamment de son harmonie ou non avec un quelconque idéal méthodologique du théoricien. En conséquence Weber rejette le préjugé presque unanimement reconnu de la primauté de la méthode mathématique et de la quantification, au sens où elle serait le modèle de toutes les méthodes, vers lequel les sciences devraient tendre sous peine de


31 Max Weber, op. cit. p. 15.


rester une connaissance inférieure et pour ainsi dire illégitime. Du moment que la méthode est une technique, son rôle est de faire progresser le savoir et non de s’orienter vers un prétendu idéal de la connaissance. La méthode mathématique n’est qu’une forme particulière et donc limitée de la connaissance, elle n’est efficace que dans des conditions déterminées et en vertu de certains postulats. Elle ne jouit donc d’aucune supériorité. Au contraire, le travail mathématique, comme n’importe quel autre travail scientifique, est sans fin; il serait donc présomptueux de le penser comme achevé, ce que sont obligés d’admettre tous ceux qui voient dans le procédé mathématique l’idéal méthodologique. S’il est vrai d’une part que la méthode mathématique ou la déduction n’est qu’une vision spécifique du monde, donc un point de vue, et que d’autre part elle va pas de terme prévisible, il est déraisonnable de croire en la possibilité de déduire la réalité historique ou autre d’un concept ou de prétendues lois générales et ultimes du devenir.
Les conceptions qui se donnent un idéal méthodologique sont aussi celles qui prétendent en général connaître l’étape ultime du développement de l’humanité. Par une sorte de pente naturelle elles sont amenées à regarder le devenir comme se déroulant par stades, âges, donc suivant le schéma de la croissance et du déclin, puisque la naissance d’un âge nouveau suppose la décadence du précédent. On voit, comme le montrent d’autres textes, que Weber ne vise pas seulement Hegel, mais aussi Marx et Comte. Il ne nie cependant pas la valeur heuristique du concept de stade, mais il conteste la possibilité pour le savant de faire passer ces divisions, qui n’ont qu’une valeur du seul point de vue d’une connaissance plus claire, pour des étapes réelles qui seraient inscrites dans le devenir même. Il existe donc une affinité entre les théories qui se proposent d’établir les lois du développement à partir desquelles on pourrait déduire la réalité et celles qui croient dé-couvrir des âges de l’humanité; elles sont toutes « émanatistes », parce qu’elles conçoivent la réalité concrète comme la manifestation d’une idée posée arbitrairement comme l’étape ultime. Il n’est pas question de nier l’utilité de ces philosophies, car elles peuvent aider l’homme à mieux comprendre certains aspects de la réalité. Ce que Weber leur refuse, c’est leur validité comme vision scientifique du monde, car, étant recherche indéfinie, aucune science ne saurait se laisser borner par ce genre de clôtures.
On saisit mieux maintenant la distinction indiquée plus haut entre la validité générale d’un concept et sa signification universelle qui reste pourtant singulière. Pour Weber la science est un des moyens, à côté de l’économie, ‘de la politique, de la religion et de l’art, de prendre conscience du réel. Cette distinction prend tout son sens si on se réfère à la philosophie wébérienne de l’antagonisme irréductible des valeurs. Malgré tous ses succès, la science n’est pas en mesure de se substituer aux autres activités humaines, telle la politique ou l’économie, car notre intelligence du réel dépend autant de l’action que de la connaissance. Il n’y a donc point de privilège de la connaissance, en dépit de la rationalisation et de l’intellectualisation qui caractérisent la civilisation moderne. Certes la science est indéfinie; il n’y a donc point de terme pour elle aussi bien dans le domaine des mathématiques

que dans celui de la physique ou de la chimie, elle accroît également sans cesse son champ d’investigation par suite de la constitution d’une histoire scientifique de l’art, de la philosophie, des religions, etc. En ce sens sa signification est universelle, car il n’y a pas d’aspect de la réalité d’où l’on pourrait l’exclure. Néanmoins, cette signification reste singulière parce qu’elle n’est qu’un point de vue, spécifique certes, mais qui ne saurait remplacer ceux de l’économie, de la morale ou de la politique. En d’autres termes il y aura toujours à propos de n’importe quelle question le point de vue du savant, mais aussi celui de l’homme d’État, de l’économiste et de l’artiste, sans possibilité de les réduire à un dénominateur commun. Or, c’est à cette unilatéralité que prétend la validité générale d’un concept, car elle s’estime capable de déduire toute la réalité à partir d’une loi établie par la connaissance seule, comme si l’action politique, économique et autres n’étaient que des manières du connaître. La diversité infinie du réel s’exprime dans toutes ces activités, mais aucune ne saurait la comprendre totalement. L’hiatus entre le concept et la réalité reste insurmontable, c’est-à-dire nous ne sommes pas près de résoudre l’énigme suivante : alors qu’il ne nous est pas possible de connaître le monde autrement qu’en construisant sans cesse de nouveaux concepts, pourquoi aucun concept, ni non plus leur somme ne sont-ils à même de saisir pleinement tout le réel, c’est-à-dire pourquoi la rationalisation croissante, sous l’influence prépondérante de la science et de la technique scientifique, renforce-t-elle chaque fois d’une autre manière, au fur et à mesure de ses progrès, la puissance de l’irrationnel 32 ?
Karl Knies par contre a eu le sentiment très vif du poids et de la permanence de l’irrationnel. Weber, qui lui consacre en principe les deux sections suivantes de son étude, ne s’attarde guère à l’examen de sa doctrine et prend rapidement pré-texte des problèmes qu’elle soulève pour discuter un certain nombre de conceptions de théoriciens plus récents des sciences humaines, celles de Wundt, de Simmel, de Gottl, de Lipps, etc. Cependant, comme l’indique la conclusion de la troisième section, il pensait revenir au cours d’une quatrième section, qui ne fut malheureusement jamais écrite, à la doctrine de Knies pour la soumettre à une analyse critique plus approfondie. Malgré cet inachèvement, le dessein de Weber apparaît avec suffisamment de clarté : s’il est impossible de construire sur des bases purement scientifiques un système rationnel d’où l’on pourrait déduire la réalité, faut-il s’incliner devant les perpétuelles irruptions de l’irrationnel et faire confiance uniquement aux méthodologies intuitionnistes et autres de ce genre ?


32 On aurait tort de ranger Weber parmi les contempteurs modernes de la science. Au contraire, il avait un profond respect pour tout ce que l’humanité a accompli dans ce domaine, mais il se gardait aussi de toute exaltation. A son avis, le jugement éduqué par la science doit s’appliquer également à l’interprétation objective de sa signification pour la culture en évaluant correctement la portée et les limites de la connaissance sans tomber dans les exagérations du scientisme ou les pièges de l’irrationalisme. Trop souvent des savants, même éminents, couvrent de leur autorité des propositions qui n’ont rien de scientifique et suscitent en conséquence des confusions qui risquent de discréditer le véritable travail scientifique.


La première édition en 1853 de l’ouvrage principal de méthodologie de Knies, Die politische Oekonomie vom Standpunkt der geschichtlichen Methode passa inaperçue. Sous l’influence du mouvement des Kathedersozialisten on redécouvrit pour ainsi dire cette oeuvre et Knies publia en 1883 une deuxième- édition remaniée qui fut à l’origine du Methodenstreit dont nous avons déjà parlé. Comme la plupart de ses contemporains, il se donne au départ une classification des sciences, fondée non point sur la méthode mais sur l’objet, parce qu’il estime que la nature de l’objet détermine le type de méthode à employer par une science. A son avis il y en aurait trois catégories : les sciences de la nature, les sciences de l’es-prit et les sciences de l’histoire. L’économie politique appartiendrait à cette dernière, sauf que l’action humaine qu’elle étudie se trouve conditionnée à la fois par la nature et par l’histoire. Il s’ensuit qu’elle se heurte au problème fondamental du rapport entre la nécessité de la nature et la liberté de la volonté. Il conçoit l’intervention des éléments de la nature sous l’angle purement naturalistique d’un développement conforme à des lois et l’oppose à celle de l’activité humaine qui, parce qu’elle est libre, serait singulière et irrationnelle. En principe l’influence de la nature sur les phénomènes économiques devrait produire un développement obéissant à des lois. S’il n’en est pas ainsi, et si l’économie reste une science historique, c’est parce que les lois naturelles qui agissent au sein de l’économie restent des lois de la nature et ne sont pas des lois de l’économie même, pour la bonne raison que la volonté de l’homme y introduit une certaine irrationalité.
On peut tout d’abord contester l’identification que, à la suite de Roscher, Knies établit entre causalité et légalité. Il n’est pas vrai que la causalité n’aurait de sens que dans le contexte de l’investigation destinée à découvrir des lois, puisqu’un événement singulier peut être la cause d’un autre événement singulier, en dehors de toute généralisation. Par conséquent, rien ne nous interdit de parler d’une causalité singulière. La principale difficulté réside cependant dans l’opposition que Knies croit trouver entre la causalité mécanique qui caractériserait les phénomènes de la nature et l’action « créatrice » imputable à l’intervention des personnes dans l’économie. Que faut-il entendre par cette expression d’ « action créatrice »? Si l’on se place uniquement au plan de l’irrationalité il n’y a pas lieu de faire, estime Weber, une distinction de principe entre l’action d’un individu isolé et celle de plusieurs ou de la masse. Au contraire, il serait temps que les sociologues et économistes se débarrassent une bonne fois du préjugé ridicule des dilettantes du scientisme suivant lequel les phénomènes de masse, considérés comme causes ou effets historiques, seraient plus objectifs et par conséquent moins singuliers que l’action d’un héros ou d’un individu. Un événement historique (par exemple une guerre ou une révolution) reste singulier malgré le nombre ou la quantité des participants. Ce qui mérite de retenir particulièrement l’attention, c’est le qualificatif de « créatrice » par lequel Knies définit l’action de la personne. Et puisque Wundt en a fait une notion fondamentale de la méthodologie des sciences humaines sous la dénomination de « synthèse créatrice » (schöferische Synthese), il convient de se référer à sa conception.

Pour Weber, c’est une erreur de voir dans cette notion autre chose que le dépôt d’évaluations. En appelant l’action humaine « créatrice » on ne lui confère aucune objectivité supérieure, mais surtout on ne saurait dire que l’action créatrice d’une personnalité concrète serait différente de celle d’un élément causal impersonnel de la nature. « Il ne s’agit nullement d’un concept empirique, car il se rapporte à des idées de valeur sous lesquelles nous considérons des modifications qualitatives dans la réalité. Les phénomènes physiques et chimiques par exemple qui ont contribué à la formation d’une couche de charbon ou d’un diamant sont formelle-ment des « synthèses créatrices » dans le même sens que les enchaînements de motifs qui contribuent à former une nouvelle religion sur la base des intuitions d’un prophète – sauf que le sens se laisse déterminer autrement quant au contenu en raison de la diversité des idées directrices de valeur » 33. Ce texte peut sur-prendre à première lecture. Il ne s’agit pourtant pas pour Weber d’assimiler la formation d’une couche de charbon à celle d’une religion, mais de distinguer clairement entre ratio essendi et ratio cognoscendi. L’analogie ne concerne que le processus logique qui établit une synthèse créatrice dans l’ordre des changements qualitatifs. Quand nous sommes en présence de modifications de ce genre nous ne tenons jamais compte de la totalité des éléments causatifs qui sont intervenus effectivement – la régression causale est infinie aussi bien dans l’ordre du cours de la nature que dans celui de l’histoire – mais nous attribuons une importance plus grande à certains d’entre eux, c’est-à-dire nous opérons un choix. Même lorsque nous expliquons la formation du système cosmologique à partir d’une nébuleuse primitive, nous formulons une hypothèse qui élimine un certain nombre de causes comme négligeables pour attribuer à d’autres une efficacité déterminante. Cela signifie que la sélection qui divise les causes en négligeables et importantes est l’oeuvre de notre connaissance et non pas du cours réel des choses ou encore l’inégalité dans l’action causale des éléments dépend de l’inégalité des idées de valeur auxquelles nous les rapportons. Somme toute, le concept de synthèse créatrice exprime la difficulté qu’éprouve le savant d’appliquer la proposition purement déterministe : causa oequat effectum. « Ce que nous appelons  » créateur  » dans ces cas consiste simplement en ce que notre  » conception  » de la réalité historique attribue au devenir causal réel un sens variable » 34. En effet, en eux-mêmes le cours de la nature et celui de l’histoire sont étrangers à toute signification. C’est l’esprit humain qui est créateur du sens en vertu du rapport aux valeurs et c’est lui qui est déterminant à la fois pour l’intérêt que nous accordons à certains phénomènes et pour l’inégalité causale que nous imputons aux divers éléments du devenir.
Quand Wundt estime qu’un phénomène de la nature n’est rien d’autre que la somme de ses molécules avec leur action réciproque, tandis que les variations des événements psychiques ou historiques introduiraient des propriétés nouvelles non contenues dans leurs causes ou éléments (ce qu’il appelle synthèse créatrice), il


33 Max Weber, op.cit., pp. 49-50.
34 Ibid. p. 50.


confond réalité et concept. Il n’y a aucune raison de refuser de parler de synthèse créatrice à propos de la valeur économique d’un diamant et d’une céréale et de l’appliquer par contre à la valeur épistémologique ou à l’exactitude de la proposition 2 X 2 = 4- En aucun cas la signification ne dérive de la causalité, peu importe la nature des phénomènes. Est-ce que la signification que le diamant et la céréale possèdent relativement à certains sentiments axiologiques humains se trouverait préfigurer à un plus haut degré ou en un autre sens dans les conditions physico-chimiques de leur formation que ne le seraient – au cas où l’on applique stricte-ment le principe de causalité dans la sphère du psychique – les représentations et les jugements dans les éléments dont ils dérivent ? Ou bien, pour prendre des exemples historiques, la signification de la peste noire pour l’histoire sociale ou de l’irruption du Dollart pour celle de la colonisation se trouverait-elle préfigurée dans le premier cas dans les bactéries et autres causes d’infection, dans le second dans les causes géologiques ou météorologiques ? Il en est exactement de même de l’invasion de l’Allemagne par les troupes de Gustave-Adolphe et de celle de l’Europe par les années de Gengis Khan. Tous ces événements ont eu des consé-quences importantes historiquement,c’est-à-dire relativement à nos valeurs culturelles. Tous étaient également déterminés causalement, si l’on prend au sérieux, comme le veut Wundt, la domination universelle du principe de causalité. Tous sont aussi à l’origine d’un devenir « psychique » et « physique ». Toutefois, on ne saurait tirer de leur conditionnalité causale, la « signification » historique que nous leur attribuons. En particulier, il n’en résulte absolument pas qu’ils contiennent du « devenir psychique ». Au contraire, la signification que nous attribuons à tous ces événements, c’est-à-dire le rapport aux valeurs que nous opérons, est précisément le moment absolument hétérogène et disparate qui brise la possibilité de faire une déduction à partir de leurs éléments composants 35.
Au fond, Weber veut dire ceci : il est possible d’analyser causalement le devenir psychique au même titre que le devenir physique et, de ce point de vue, rien ne nous autorise à déclarer que l’un serait plus rationnel ou plus irrationnel que l’autre; inversement, le devenir psychique n’est pas plus significatif en lui-même que le devenir physique, car dans les deux cas la signification est imposée de l’extérieur au développement, par référence aux idées de valeur de celui qui porte un jugement sur l’évolution. Il est par conséquent faux de croire que les modifications psychiques ou historiques (qu’elles soient de nature politique, économique, artistique ou culturelle) comportent en elles-mêmes une créativité absente des changements physiques ou encore qu’elles impriment un sens déterminé au développement. En elle-même l’histoire n’est pas plus significative que la nature. Le devenir physique est aussi créateur que le devenir psychique et ce que l’on appelle synthèse créatrice n’est qu’une manière de désigner les valeurs que nous ajoutons à la causalité pour lui donner une orientation. En conséquence, c’est pécher contre la lucidité scientifique que de croire que la synthèse créatrice serait un principe immanent au devenir psychique ou historique, à l’exclusion du devenir de la nature.


35 Max Weber, op. cit., p. 54.


 Tout comme l’adaptation, le progrès et autres concepts de ce genre, elle n’est qu’un moyen d’introduire subrepticement l’axiologie dans la pure analyse scientifique. Il faut donc se méfier des prétendus adversaires de la téléologie, car leur positivisme n’est très souvent qu’une voie détournée que la finalité emprunte pour troubler le travail du savant. Prenons l’exemple de l’adaptation. Elle confond va-leur théorique et valeur pratique, parce qu’elle tend à faire passer l’utilité pour la vérité, c’est-à-dire que, sous les apparences d’une observation objective, elle ouvre la porte à des points de vue axiologiques. De même que la proposition 2 X 2 = 4 est vraie en elle-même pour des raisons purement logiques et non en vertu de considérations pratiques d’ordre psychique, historique, ou sociologique, la vérité scientifique en général ne se laisse déterminer par aucun critère extérieur tel que l’utilité économique, l’efficacité politique, etc.
À tout prendre, aucune valeur, y compris celle de la science,« ne se comprend empiriquement d’elle-même » 36. Le but de la science est la recherche indéfinie et le progrès de la connaissance pour lui-même; ses résultats sont vrais uniquement en vertu des normes logiques de notre pensée. On peut, certes, la mettre au service d’intérêts économiques, politiques, médicaux, techniques et autres, mais la valeur de chacune de ces fins lui est imposée de l’extérieur : elle ne se laisse nullement justifier par la science même. Il y a plus. Du point de vue strictement empirique, la valeur de la science pure entendue comme recherche pour elle-même reste problématique et contestable. On peut la combattre pour des motifs religieux ou politiques – positions fréquemment adoptées – mais en plus, l’individu qui donne la primauté à la valeur de la vie sur celle de la connaissance peut en devenir l’adversaire pour autant qu’il estime qu’elle risque de mettre en danger l’existence de l’homme sur la terre. Inversement le négateur de la vie peut s’opposer à la science soit qu’il y voie une manifestation toujours plus riche de la vie soit au contraire qu’elle devienne une possibilité d’anéantir la vie sur terre. Aucune de ces attitudes n’est logiquement contradictoire, à condition ne pas méconnaître que la glorification et la dépréciation de la science supposent l’une et l’autre l’adhésion à d’autres valeurs que l’on préfère. Il est clair que dans ces conditions- la signification de la science pour la culture ainsi que celle de la culture elle-même considérée comme un accroissement de valeur (Wertsteigerung) ne se laissent pas non plus fonder scientifiquement. Au contraire, ce ne sont jamais que des points de vue axiologiques et téléologiques, donc discutables. En effet, nos jugements sur la science et la culture sont ceux d’êtres civilisés et qui comme tels sont familiarisé avec une échelle des valeurs que d’autres hommes peuvent rejeter sans devenir pour cela des êtres dégradés ou inférieurs. Toutes ces positions sont métaphysiques et expriment l’intrusion du caractère intelligible dans la réalité empirique par le truchement de normes éthiques.
Weber ébauche ainsi sa conception de la philosophie de l’histoire qu’il développera plus tard. Du moment que le devenir de la nature ainsi que celui de l’histoire


36 Ibid. p. 60.


 sont en eux-mêmes étrangers à toute signification, aucune philosophie de l’histoire ne peut prétendre parler au nom de la science. Elles ne peuvent jamais que s’appuyer sur des connaissances scientifiques fragmentaires sans possibilité de préjuger des découvertes à venir, car personne n’est en mesure de les prévoir tant que la science reste une recherche indéfinie. Autrement dit, chaque philosophie de l’histoire valorise certains éléments du devenir infini en leur attribuant une puissance causale supérieure à celle des autres. En fait il s’agit d’une pure vue de l’esprit qui confond ratio essendi et ratio cognoscendi dans la mesure où les développements qu’elle croit constater dans le cours réel des choses, étranger à la signification, ne sont que les développements de nos idées de valeur. Mais à leur tour les développements des idées de valeur sont infinis parce qu’il n’existe pas et qu’il ne saurait exister de système unique, définitif et absolu des valeurs. Pour les mêmes raisons Weber rejette le psychologisme, l’historicisme ou le naturalisme lorsqu’ils prétendent passer pour des conceptions du monde. Ni la science en général ni à plus forte raison une science particulière ne sont en mesure de saisir dans leurs concepts la réalité empirique infinie. Lorsqu’elles prétendent pouvoir le faire, elles cessent d’être des sciences pour devenir de vagues métaphysiques aussi préjudiciables à la réflexion proprement métaphysique qu’à la recherche scientifique. De surcroît, elles ne représentent aucun apport positif parce qu’elles ne font que solliciter les faits pour justifier la prétendue universalité d’une idée de valeur.
A côté de la créativité, l’irrationalité serait une autre caractéristique de l’action et donc (les sciences humaines. A la manière de beaucoup d’économistes et de savants on peut entendre ce concept au sens vulgaire de l’impossibilité de prévoir (Unberechenbarkeit). Cette nouvelle caractéristique est-elle plus valable que la précédente ? « Tout d’abord, remarque Weber, si l’on s’en tient à la réalité « vécue » on n’y aperçoit nullement cette imprévisibilité spécifique de l’action humaine. Tout commandement militaire, toute loi pénale et même toute extériorisation au cours de nos contacts avec autrui comptent sur l’intervention de certaines conséquences dans la psyché de ceux à qui ils s’adressent -non point de façon univoque à tous les égards, mais de manière suffisante au regard du but du commandement, de la loi et de l’extériorisation en général. Du point de vue logique ces actes comptent sur ces conséquences en un sens qui n’est pas différent des évaluations « statiques » d’un constructeur de ponts, des prévisions dans l’ordre de la chimie agricole du cultivateur et des supputations physiologiques d’un herbager et à leur tour ces calculs ne sont pas différents, quant au sens, des évaluations économiques d’un courtier » 37. Bref, entre la possibilité de prévoir les phénomènes de la nature et l’attente des conséquences d’une action humaine il n’y a pas de différence de principe. Bien plus, certains phénomènes de la première catégorie, d’ordre météorologique par exemple, sont plus, imprévisibles que ceux de la seconde et il en sera toujours ainsi chaque fois que nous considérons la singularité d’un phénomène de la nature. Tout le perfectionnement de notre savoir monologique


37 Max Weber, op. cit.,- p. 64.


n’y changera rien. Il ne saurait donc être question d’attribuer à l’action humaine une irrationalité plus grande qu’aux phénomènes singuliers de la nature.
Supposons qu’une avalanche arrache un bloc de rocher d’une paroi et que ce-lui-ci se fragmente en de multiples débris. Sur la base des lois de la mécanique on pourrait donner une explication causale de la chute et approximativement de sa direction, de l’éclatement en débris et du degré de cet éclatement et, dans les cas favorables, de la direction de l’une et l’autre cassures. Pourtant, à propos du nombre des débris, de leur forme et d’une infinité d’autres aspects de ce genre, notre curiosité causale se réduit à reconnaître que tout cela n’est pas incompréhensible en principe, c’est-à-dire ne se trouve pas en contradiction avec notre savoir nomologique. Par contre, non seulement il serait impossible par suite de la disparition de la trace des déterminations concrètes d’opérer une véritable régression causale, au cas où l’on voudrait expliquer ces aspects, mais une telle tâche serait inutile. Ce n’est qu’au cas où l’un ou l’autre processus singulier serait à première vue en contradiction avec les lois de la nature que nous connaissons, que notre curiosité causale serait mise en éveil. Cet exemple est typique de la manière dont nous utilisons la catégorie de la causalité dans toutes sortes de domaines comme la météorologie, la géographie ou la biologie. Songeons seulement à la façon dont on use en biologie du concept d’adaptation : rarement il est l’objet d’une imputation causale précise et presque jamais il ne repose sur de vrais jugements nécessaires de causalité. En général nous nous contentons d’admettre qu’il s’agit de processus que nous pourrions comprendre, c’est-à-dire qu’ils ne forment pas des exceptions de notre savoir nomologique. D’où une première conclusion à tirer : «Lors de l’explication des événements concrets, la possibilité d’établir de stricts jugements nécessaires de causalité est loin de constituer la règle générale, mais l’exception, et ces jugements ne se rapportent jamais qu’à des éléments isolés que nous prenons en considération en laissant de côté les autres qui peuvent et doivent être considérés comme négligeables » 38. Nous ne procédons pas autrement dans la sphère de l’action humaine, qu’il s’agisse du comportement d’un individu ou de celui d’une collectivité. La différence entre les sciences de la nature et les sciences humaines est d’un autre ordre : elle concerne essentiellement la notion d’interprétation (Deutung) à laquelle Weber consacre de longues pages. Il entend ce concept non au sens de l’herméneutique de Schleiermacher et de Boeckh, mais au sens purement épistémologique qu’il a pris chez Dilthey et par la suite chez Münsterberg, Simmel et d’autres.
Weber commence par attirer notre attention sur deux points:
(1) Nous pouvons donner satisfaction à notre curiosité causale autrement que par la seule méthode nomologique et cette nouvelle voie permet de donner une nouvelle signification à la notion d’irrationnel. En effet, nous pouvons rendre le comportement humain intelligible en essayant de le comprendre (verstehen), ce


38 Max Weber, Op.cit., p. 66,


qui veut dire en dégageant par la reviviscence (nacherleben) le motif ou le complexe de motifs auquel il a obéi. Dans ce cas il se laisse interpréter significative-ment et, de ce point de vue, il est moins irrationnel qu’un phénomène singulier de la nature qui est absolument étranger à toute motivation. Encore faut-il reconnaître que tout comportement humain n’est pas accessible à l’interprétation, par exemple celui du fou. Aussi n’est-ce que là où cesse la compréhension des motifs que cesse aussi l’interprétation et qu’il ne nous reste alors d’autre solution que l’explication par la méthode nomologique. « Partout où la connaissance historique se heurte à un comportement irrationnel au sens où il échappe à l’interprétation, la curiosité causale doit en règle générale se contenter de le comprendre par le sa-voir nomologique (par exemple celui de la psychopathologie ou d’autres sciences de cette sorte) analogue à celui que nous utiliserions éventuellement à propos du regroupement des débris d’un bloc de rocher – mais elle ne doit pas se contenter de moins » 39. Au niveau d’une interprétation des motifs nous avons affaire non plus à une rationalité nomologique, mais téléologique, c’est-à-dire elle ne s’exprime plus par un jugement nécessaire de causalité, mais sous la forme de la causalité adéquate. Il s’agit de ce que Weber appellera plus tard le comportement rationnel par finalité 40. Il n’y a donc pas de doute que le comportement motivé est davantage accessible à l’évaluation rationnelle et au calcul que le phénomène singulier de la nature : nous comprenons mieux l’attitude de Frédéric le Grand en 1756 que les variations météorologiques. En conséquence, il est faux d’identifier liberté de la volonté et irrationalité.Au contraire, le comportement libre, à la différence de celui du fou ou de celui de la nature, est davantage accessible à l’interprétation, parce qu’il obéit à la rationalité téléologique déterminée par la relation de moyen à fin.
(2) La curiosité causale exige en outre que nous comprenons le sens (Sinn) de l’action. En effet, on ne parvient pas à une intelligence du comportement humain en le rapportant simplement à des règles du devenir, si strictes soient-elles. « Phénoménologiquement, l’interprétation n’est pas un simple cas de subsomption sous des règles » 41. Non seulement la connaissance des lois ne peut remplacer l’interprétation du sens, mais elle ne signifie même absolument rien à cet égard. Supposons qu’on réussisse à établir au moyen d’une preuve empirique et statistique que partout et toujours les hommes ont réagi d’une manière absolument identique à une situation déterminée, de sorte qu’il serait possible de « prévoir » leurs réactions futures, il n’en reste pas moins vrai que cette connaissance n’apporte stricte-ment rien à l’interprétation. En effet, ces manifestations demeurent incompréhensibles tant que nous ne savons pas pourquoi les hommes réagissent ainsi et tou-


39 Ibid. pp. 67-68.
40 Sur ces catégories de causalité adéquate et de rationalité par finalité, voir les explications de Weber dans les deux opuscules traduits ci-dessous : Études critiques et Essai sur quelques catégories de la sociologie compréhensive.
41 Max Weber, op.cit.,, p. 70 note 1.


jours de la même manière, c’est-à-dire tant que le sens de leur comportement nous reste caché.
Malheureusement on a parfois mal interprété le rôle que l’interprétation joue dans les sciences. Certains auteurs, et en premier lieu . Münsterberg 42, ont déduit de l’hétérogénéité entre la recherche interprétative et le travail nomologique l’impossibilité d’utiliser en même temps dans une même science ces deux méthodes différentes. Il y aurait deux sortes de sciences, les unes appelées subjectivantes (subjektivierende), telles l’histoire et les sciences voisines comme l’économie poli-tique, qui procéderaient exclusivement par voie interprétative, les autres appelées objectivantes (objektivierende), telles la physique, la chimie, la biologie et la psychologie, qui construisent des concepts généraux ou lois uniquement sur la base de l’induction, de l’établissement et de la vérification d’hypothèses. Tout se passe comme si chacune de ces sortes de sciences avait pour objet un autre être, non plus au sens de la distinction classique entre l’être physique et l’être psychique, mais à celui de l’opposition entre l’être vécu et l’être raisonné. Selon Münsterberg, le « moi » de la vie réelle et actuelle que nous éprouvons à tout instant ainsi que le monde environnant qu’il anime ne sauraient devenir l’objet d’une explication causale opérant avec des concepts et des lois : ils échappent à toute description. C’est que le moi n’est pas seulement intuition, mais il est toujours et à tout moment un être qui veut, prend position, valorise et juge. Il se laisse donc seulement interpréter. Le monde environnant n’est susceptible de devenir 1’objet d’une explication causale qu’à la condition de le concevoir comme une chose perçue, sous-traite à l’action du moi. En conséquence il n’y aurait d’action ni de comportement rationnels et explicables causalement que si on les pense comme détachés du moi et soumis uniquement aux lois générales du devenir que la perception objectivante est seule en mesure d’établir. Certes, Münsterberg reconnaîtrait sans peine que l’objectivation du monde humain par la connaissance causale suppose qu’il soit d’abord donné comme vécu, mais il nie qu’il puisse jamais devenir comme tel objet d’une connaissance. Autrement dit, un vouloir actuel et vécu est à ses yeux tout autre chose que les objets voulus qu’étudie la science objectivante. Il s’agit donc de quelque chose de plus que de la distinction entre l’existant et le jugement existentiel, puisque le vouloir actuel et existant constitue un autre être que le voulu qui fait l’objet de la connaissance. Il y aurait donc deux vouloirs, un vouloir réel d’un sujet actuel et celui qui devient objet de la science par abstraction du moi qui l’anime. Il en résulte que l’actualité n’est accessible qu’à une compréhension immédiate, le moi se trouvant abandonné à la pure intuition, de sorte que les procédés ordinaires de la science comme la causalité ou l’analyse sont non seule-ment inutiles, mais aussi inapplicables. Or, l’histoire étant une connaissance des actes des personnes du passé, de leur vouloir concret et de leurs évaluations immédiates, elle entre nécessairement dans la catégorie des sciences subjectivantes.


42 Münsterberg avait été le collègue de Weber à l’Université de Fribourg avant d’émigrer en Amérique. C’est sur son invitation que Weber fit son voyage aux U.S.A. en 1904. L’ouvrage auquel il est fait allusion ici a paru en 1900 à Leipzig sous le titre Grundzüge der Psychologie.


Bien plus, du moment qu’il n’existe pas de passage permettant de passer de la subjectivité à l’objectivité, de l’interprétation noétique ou compréhensive à l’explication causale, il n’existe plus d’autre issue pour le savant qui s’est engagé dans la voie de l’imputation causale que d’y persévérer, même s’il rencontre au cours de l’analyse des aspects d’un vouloir immédiat, accessibles à l’interprétation noétique. Au contraire il doit même s’efforcer de réduire ces aspects à des processus élémentaires d’ordre psycho-physique par exemple et, en cas d’échec, les laisser tout simplement dans l’ombre:
Évidemment Weber rejette d’abord cette thèse parce qu’elle est en contradiction avec sa propre philosophie; elle méconnaît d’une part la présupposition négative de toute science empirique, à savoir l’infini intensif de toute réalité sensible, d’autre part elle admet la possibilité de subsumer un phénomène singulier objectivé sous une loi et même d’établir une loi pour un cas singulier. Très rapidement cependant la critique se fait plus générale. Supposons qu’on veuille faire une ana-lyse historique des relations entre les principes religieux et les bouleversements sociaux du temps de la Réforme. La recherche se heurte d’abord à une difficulté pour ainsi dire interne concernant la complexité des états de conscience et de foi des hommes de cette époque. Ce serait passer à côté du véritable problème que de réduire ces états intérieurs à de pures sensations ou autres facteurs psychophysiques élémentaires. D’ailleurs tel n’est pas le but de la connaissance historique qui n’a. que faire de ces artifices. Mais surtout on ne voit pas comment s’y prendre pour soumettre toutes ces questions à l’observation exacte dans un laboratoire de psychologie. D’un autre côté, l’histoire s’intéresse aussi au monde extérieur, soit que les événements qui s’y déroulent deviennent des prétextes d’agir, soit que l’action modifie le cours des événements et provoque des répercussions sur les croyances et les sentiments. Il n’y a pas de raison suffisante de refuser à l’histoire la valeur d’une science objective parce qu’elle ne peut pas réduire les actions humaines à des facteurs élémentaires. A ce titre il faudrait la refuser également à la biologie, puisqu’elle n’a pas encore réussi à ce jour à réduire la cellule à des composants plus simples.
Münsterberg fait cependant une exception pour la pédagogie. Il remarque qu’il serait déraisonnable de transformer le pédagogue ayant la charge d’instruire et d’éduquer des enfants ou des élèves en un spécialiste de la psychologie expérimentale, parce que :
a) le rôle du pédagogue n’est pas d’être un homme de science ni même d’une science subjectivante, mais de réaliser une oeuvre humaine dont la valeur ou la non-valeur échappent à la compétence du savoir analytique et expérimental;
b) en cette matière le bon sens et l’expérience ordinaire valent très souvent mieux que toutes les connaissances théoriques. Cette exception est instructive. Le but de la pédagogie n’est pas de traiter l’enfant ou l’élève comme un cas particulier ou un exemplaire d’un concept général, mais de fournir à l’individu toutes les

chances d’un plein épanouissement personnel dans un contexte donné. Il s’agit donc d’une oeuvre qui ne peut se réaliser que par un contact direct et non par une analyse expérimentale à l’intérieur d’un laboratoire ou d’un institut. Il va de soi que toutes les informations concernant les expériences faites sur la mémoire, l’attention ou la fatigue sont utiles à l’éducateur, mais l’ensemble de ces connaissances ne font pas encore de lui un pédagogue. En effet aucune loi ne peut dicter ce qu’il est bon d’entreprendre en pratique et d’autre part l’application des connaissances théoriques varie avec chaque individu. Il se pose donc un problème d’opportunité que le savoir nomologique n’est pas apte à résoudre.
Or, remarque Weber, on peut dire la même chose des disciplines historiques et économiques. L’histoire peut et doit tenir compte des informations que lui fournissent la psychophysique et la psychopathologie, mais aussi la physique, la biologie ou la météorologie. Toutefois, les plus vastes connaissances en ces domaines ne font pas encore un historien. Celui-ci tient compte des informations précédentes suivant les nécessités et l’opportunité de la recherche, mais il n’a pas à se transformer lui-même en un spécialiste de la psychologie ou de la biologie. Quand il fait l’étude historique de l’ampleur et des conséquences d’une épidémie au Moyen Âge, il est clair que la documentation médicale sur la maladie en question peut lui être utile, mais il est tout aussi clair que son rôle est celui d’un historien et non d’un biologiste visant à établir de nouvelles lois bactériologiques. Il en est de même des rapports entre l’histoire et la psychologie. « Tant que les concepts, les règles, les calculs d’ordre statistique résistent à l’interprétation, ils ne constituent que des vérités que l’histoire accepte comme de simples données, mais ils ne peuvent satisfaire par eux-mêmes la curiosité spécifique de l’historien » 43. Est donc insoutenable la conception qui fait de la psychologie en général ou d’une de ses branches, par exemple la psychologie collective, la science fondamentale de l’histoire et de l’économie, sous prétexte que les événements historiques et économiques comportent des aspects psychiques. À ce compte la physique et la météorologie pourraient prétendre jouer le même rôle et, du moment que l’activité des hommes d’État modernes s’exprime toujours davantage par des discours et des écrits, on pourrait tout aussi bien attribuer ce rôle à l’acoustique ou à la chimie des colorants. Plus généralement encore, l’opinion courante qui croit qu’il suffit de séparer les divers facteurs qui entrent dans l’enchaînement culturel pour élever chacun d’eux à la dignité d’une nouvelle science, d’une nouvelle… logie, oublie qu’une science n’a de sens que s’il se pose vraiment des problèmes spécifiques à la recherche. On ne voit d’ailleurs pas pourquoi la psychologie devrait entretenir des rapports plus étroits avec l’histoire qu’avec d’autres sciences et inversement.
Ces remarques ont enfin une portée plus générale et concernent l’ensemble de la méthodologie. Le rôle de la méthode n’est pas de réduire artificiellement une science à l’autre, mais d’approfondir et d’élargir la recherche dans toutes les directions possibles, au besoin par une confrontation des résultats des diverses sciences.


43 Max Weber, op. cit., p. 84.


Quand Münsterberg veut réduire la psychologie sociale à une « psycho-physique de la société », il borne arbitrairement, au nom d’un préjugé méthodologique, les chances de la recherche, d’autant plus qu’il fonde cette limitation sur l’hypothèse du parallélisme psychophysique qui reste parfaitement indifférent aux possibilités de la psychologie sociale. Tout cela n’est que dogmatisme méthodologique, néfaste au travail scientifique. Le savant aux prises avec un problème décide lui-même de l’orientation de la recherche sur la base du savoir acquis et de son flair, il n’a pas à obéir aux injonctions du logicien, gardien de la pureté d’une théorie. Supprimer la liberté d’esprit du savant, c’est porter un mauvais coup à la recherche. Peu importe la méthode employée, l’essentiel est de faire progresser la connaissance, quitte à trouver après coup une démonstration plus élégante. Si jamais l’interprétation se trouvait être utile pour le mathématicien, tant pis pour les prescriptions du méthodologiste. Le savant est juge de son travail et c’est lui qui reste le maître du « degré de précision des concepts, suivant les nécessités du but de sa recherche » 44. Bref, il est au service de la science et non du devoir-être méthodologique. Il lui est loisible pour l’efficacité de la recherche de faire les distinctions, les analogies et les classifications qu’il veut, pourvu qu’il ne transpose pas au nom du dogmatisme ces divisions dans l’être. La réalité est infinie et ce n’est pas l’office de la science de faire passer des divisions purement méthodologiques pour des divisions dans l’être lui-même.
Weber adresse encore d’autres critiques à Münsterberg; il lui fait grief de certaines obscurités, de formulations peu heureuses et de confusions entre les divers niveaux de la finalité. Nous nous en tenons à l’essentiel : l’interprétation n’est pas une méthode propre uniquement à certaines catégories de sciences, mais elle est un des moyens usuels de la connaissance que le savant utilise suivant l’opportunité; elle n’est pas en opposition avec d’autres procédés comme ceux de l’explication par induction ou par calcul statistique, mais le chercheur peut utiliser tantôt l’une de ces méthodes, tantôt l’autre ou même les combiner s’il espère obtenir par là un résultat scientifiquement valable. En particulier l’opposition entre interprétation et causalité est factice. Il faudrait dire plutôt que l’interprétation est l’un des aspects de la recherche causale si l’on admet la possibilité d’une rationalité téléologique fondée sur l’étude des motifs et sur la relation de moyen à fin. Aussi Weber insiste-t-il sur le double visage de l’interprétation : d’une part elle est évaluation lorsqu’elle se fait suggestion en vue de valoriser un événement ou une oeuvre d’art et d’autre part elle est « connaissance causale » lorsqu’elle essaie de « comprendre » une relation entre des phénomènes devant laquelle notre savoir nomologique est impuissant.


44 lbid. p. 79 note 1.


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