Les origines du capitalisme moderne (Esquisse historique)



Auteur : Sée Henri
Ouvrage : Les origines du capitalisme moderne (Esquisse historique)
Année : 1926

Avertissement

Dans cette esquisse, nous ne nous sommes nullement proposé d’écrire une histoire
générale du capitalisme. Nous avons encore bien moins eu le dessein de tenter un
essai sociologique. Est-il besoin de dire qu’en aucune façon, ce modeste essai ne peut
avoir la prétention de rivaliser avec l’oeuvre monumentale du professeur W. Sombart,
Der moderne Kapitalismus, qui se recommande par son érudition, si étendue, bien
que parfois un peu trouble, et surtout par ses vues si suggestives ?
Notre dessein a été simplement de réunir, d’une façon synthétique, un certain
nombre de données historiques, vraiment sûres, élaborées surtout en vue des services
qu’elles pourraient rendre à la sociologie et à l’économie politique. C’est, en un mot,
un essai de synthèse et d’histoire comparée, écrit sans aucun parti-pris politique, ni
social. Nous avons tenté de nous rendre compte de la grande évolution économique et
sociale, qui a abouti, au XIXe siècle, au triomphe du capitalisme et de la grande
industrie 1.
Il importe encore d’indiquer la méthode que nous avons suivie. Si nous nous sommes
proposé de fournir quelques matériaux historiques à la sociologie et à l’économie


1 Des fragments de ces, études ont paru dans la Revue de synthèse historique (numéros de juin et
décembre 1924, de juin et décembre 1925) et aussi dans la Revue d’histoire économique (an.
1924).


politique, nous nous sommes bien gardé d’emprunter quoi que ce fût aux méthodes de
ces deux sciences.
La sociologie, en effet, ne tient qu’un compte secondaire de l’espace et du temps ;
elle a surtout pour objet de décrire l’organisation des sociétés in abstracto. Or, pour
nous, les deux facteurs, temps et espace, sont essentiels, car c’est surtout l’évolution
de phénomènes économiques que nous étudions, et dans des régions bien déterminées.
L’économie politique se propose d’étudier les lois de la production, de la
distribution et de la consommation des richesses, sans tenir un compte trop étroit des
« contingences », bien que l’idée d’évolution la pénètre peu à peu et qu’elle ait de plus
en plus recours aux données de l’histoire 1. Or, l’histoire doit s’occuper tout particulièrement
de ces contingences. Ce qui ne veut pas dire que nous n’ayons pas tiré grand
profit de la fréquentation, des sociologues et des économistes. Ils s’attachent surtout à
l’observation de la société contemporaine. Mais l’historien, pour comprendre le passé,
a besoin de connaître le présent et de s’en rendre compte. Si nous n’avions pas sous les
yeux une société, régie en grande partie par l’organisation capitaliste, l’idée ne nous
viendrait pas d’en étudier la genèse.
La méthode, qui nous a semblé la plus légitime et la plus fructueuse dans l’ordre
d’études que nous avons tentées, c’est la méthode comparative 2. Comme nous avons
voulu étudier les origines du capitalisme, non pas dans un seul pays, mais partout où
on peut les saisir, la pratique de l’histoire comparée s’imposait d’autant plus fortement.
Nous avons dû y avoir recours dans l’espace, mais aussi dans le temps, car l’accumulation
des capitaux,- condition nécessaire du capitalisme -, ne s’est pas produite au
Moyen âge de la même façon que dans les temps modernes, et l’organisation capitaliste
du Moyen âge, encore sporadique et embryonnaire, est très différente de
l’organisation qui prévaudra aux XVIIIe et XIXe siècles. Ce sont principalement ces
différences qui nous permettent de saisir le sens de l’évolution et de déterminer le
caractère de la société capitaliste moderne.
Nous nous sommes toujours appliqué à recourir aux faits concrets. Néanmoins,
comme nous avons voulu faire oeuvre de synthèse, comme nous avons employé la généralisation,
nous n’avons pu, nous le craignons, éviter toute abstraction, puisqu’ entre
généralisation et abstraction, il existe un lien assez étroit.
Un autre inconvénient d’une étude comme celle-ci, c’est que l’on est obligé de
reléguer dans l’ombre des faits d’un autre ordre, – politiques, religieux, intellectuels,
etc. Or, nous reconnaissons que ces faits peuvent avoir exercé, en bien des cas, une
notable influence sur la genèse du capitalisme. Les personnalités aussi passent complètement
à l’arrière-plan ; or, n’ont-elles eu aucune influence sur l’évolution des faits
économiques que nous étudions ? L’oeuvre de Colbert, par exemple, si on en a
souvent exagéré l’importance, n’a-t-elle pas contribué à l’évolution du capitalisme,
tout au moins en France ?
En un mot, tous les faits individuels, qui forment la trame de l’histoire générale,f
sont sacrifiés, et sans doute d’une façon excessive, Cependant, un essai de synthèse et


1 Voy. W. ASHLEY, Evolutionary economics, publié en français dans la Revue économique
internationale, 25 sept. 1925.
2 Voy. le beau discours d’Henri PIRENNE, De la méthode comparative en histoire (Compte-rendu
du Congrès des sciences historiques de Bruxelles, 1923), ainsi que notre article, Remarques sur
l’application de la méthode comparative à l’histoire économique et sociale (Revue de synthèse
historique, déc. 1923).


d’histoire comparée, comme celui que nous avons tenté, ne peut-il rendre quelques
services, même à cette histoire générale ? Ne peut-il expliquer plus fortement certains
faits d’un autre ordre, contribuer à en montrer le lien ? Sans doute, on peut considérer
que l’individuel seul correspond à la réalité ; mais, comme le général est plus intelligible
que le particulier, son étude peut nous aider à mieux comprendre cette catégorie
de faits, qui ne se sont jamais produits qu’une fois, d’une certaine façon, et qui, tant
qu’ils restent isolés, sont difficilement accessibles à la science.

Introduction

En un pareil sujet, il importe avant tout de définir exactement ce que l’on doit
entendre par l’expression : capitalisme moderne. Certains écrivains prétendent que le
capitalisme est né dès que s’est développée la richesse mobilière. À ce compte, il n’est
pas douteux que le capitalisme aurait existé déjà dans le monde antique, non seulement
chez les Romains et chez les Grecs, mais dans des sociétés plus anciennes, qui
ont pratiqué d’actives tractations commerciales 1.
Mais il s’agit en ce cas, si capitalisme il y a, d’un capitalisme purement commercial
et financier. Dans le monde antique, le capitalisme ne s’est jamais appliqué à
l’industrie ; chez les Grecs et même chez les Romains, on ne trouve que de petits
métiers, travaillant pour des marchés locaux, et surtout une main-d’oeuvre servile, qui
a pour fonction de subvenir aux besoins de la familia, comme c’est le cas sur les
latifundia romains.


1 Telle est la thèse, par exemple, de Lujo BRENTANO, Die Anfaenge des modernen Kapitalismus,
Munich, 1916.


Dans les premiers siècles du Moyen âge, tout au moins depuis l’époque carolingienne,
l’économie a un caractère presque uniquement rural ; les villes ne sont plus
guère que des refuges et des forteresses : il n’y a plus trace de capitalisme. Puis, les
croisades, en étendant les relations des pays avec l’Orient, en provoquant un grand
mouvement commercial, ont permis aux Génois, aux Pisans et surtout aux Vénitiens
d’accumuler de grands capitaux ; ainsi s’expliquent les premières manifestations du
capitalisme dans les républiques italiennes 1. Mais on ne saurait, en aucune façon,
parler de régime capitaliste, au sens moderne du mot.
Quels sont, en effet, les caractères essentiels de la société capitaliste, telle que
nous la connaissons aujourd’hui ? C’est, non seulement l’expansion du grand commerce
international, mais aussi l’épanouissement de la grande industrie, le triomphe
du machinisme, la prépondérance de plus en plus marquée des grandes puissances
financières. En un mot, c’est l’union de tous ces phénomènes qui constitue véritablement
le capitalisme moderne.
Aussi les origines lointaines de ce régime ne remontent-elles pas plus haut que
l’époque, où, dans les régions économiquement les plus actives, comme l’Italie et les
Pays-Bas, le capitalisme commence à exercer son emprise sur l’industrie : nous
voulons dire le XIIIe siècle. Il s’agit encore surtout, et presque uniquement, d’un capitalisme
commercial, mais qui commence à « contrôler » l’activité industrielle. Ce n’est
encore, on le verra, qu’un humble début. Cependant, il y a là, quelque chose de nouveau,
l’aurore d’un mouvement qui finira par bouleverser tout le monde économique.
En fin de compte, pour éviter toute confusion, il faut prendre le soin de distinguer
nettement le capital et le capitalisme. Nous plaçant au point de vue strictement historique,
nous n’avons pas, comme les économistes, à prendre dans toute son étendue le
sens du mot capital. Sans doute, la terre, les instruments de production sont, comme
les valeurs mobilières, des capitaux, producteurs de richesses. Mais c’est comme
valeur mobilière que le capital a joué le grand rôle dont nous essaierons de déterminer
l’évolution.
Dans la pratique, le mot capital est né assez tard et il a uniquement désigné la
somme destinée à être placée (invested, comme disent les Anglais) et à rapporter un
intérêt 2. C’est sans doute par extension que les économistes ont donné au mot le sens
qui a prévalu dans la science économique.
En réalité, le capital est né du jour où la richesse mobilière s’est développée,
principalement sous la forme d’espèces monnayées. L’accumulation des capitaux a été
une condition nécessaire de la genèse du capitalisme, et elle s’est accentuée de plus en
plus, à partir du XVIe siècle, mais elle n’a pas suffi pour achever la formation de la


1 Voy. L. BRENTANO, op. cit., Exkurs II.
2 En France, le mot « capital » n’a d’abord été qu’un adjectif. Le sens de capital s’exprimait, au
XVIIe siècle, par le mot principal, ou encore par le mot intérêt : on dit, par exemple, « prendre un
intérêt de 5000 l. dans une affaire ». C’est seulement au cours du XVIIIe siècle que le mot capital
commence vraiment à prendre le sens actuel. Quant au profit, dans la commandite commerciale,
on l’exprime par le mot bénéfice et non par le mot intérêt. Celui-ci, au sens moderne, n’apparaît
que très tardivement, précisément à l’époque où se développent les sociétés par actions. Voy. H.
SÉE, L’évolution du sens des mots intérêt et capital (Revue d’histoire économique, an. 1924). En
Angleterre, on s’est d’abord servi du mot stock, puis du terme capital stock ; Voy. E. CANNAN,
Histoire de la production et de la distribution des richesses dans l’économie politique anglaise de
1776 à 1848, trad. fr., 1910.


société capitaliste. Ce sont les formes du capitalisme commercial et du capitalisme
financier qui se sont dessinées les premières. Mais, pour que l’évolution fût achevée,
il a fallu une transformation de toute l’organisation du travail, des relations entre
employeurs et employés, laquelle a eu pour effet d’exercer sur les classes sociales
l’action la plus profonde qu’on ait jamais pu observer jusqu’alors. Aussi le triomphe de
l’organisation capitaliste n’est-il pas antérieur au XIXe siècle, et même, presque
partout, à la seconde moitié de ce siècle.

Chapitre I
Les premières manifestations
du capitalisme au Moyen Age

1.
Le capitalisme dans le monde antique

suite…

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