Après l’empire Essai sur la décomposition du système américain


 
Auteur : Todd Emmanuel
Ouvrage : Après l’empire Essai sur la décomposition du système américain
Année : 2002

Ouverture
Les États-Unis sont en train de devenir pour le monde
un problème. Nous étions plutôt habitués à voir en eux
une solution. Garants de la liberté politique et de l’ordre
économique durant un demi-siècle, ils apparaissent de
plus en plus comme un facteur de désordre international,
entretenant, là où ils le peuvent, l’incertitude et le conflit
Ils exigent de la planète entière qu’elle reconnaisse que
certains États d’importance secondaire constituent un
« axe du mal », qui doit être combattu et annihilé : l’Irak
de Saddam Hussein, verbeux mais insignifiant en tant
que puissance militaire, la Corée du Nord de Kim Jong-il,
premier (et dernier) communisme à avoir institué une
succession par primogéniture, résidu d’un autre âge voué
il disparaître en l’absence de toute intervention extérieure.
L’Iran, autre cible obsessionnelle, est un pays stratégiquement
important mais clairement engagé dans un processus
d’apaisement intérieur et extérieur. Le gouvernement américain
cependant le stigmatise comme membre de plein
droit de cet axe du mal. Les États-Unis ont provoqué la
Chine en bombardant son ambassade à Belgrade durant
la guerre du Kosovo, en truffant de micros facilement repérables
un Boeing destiné à ses dirigeants. Entre trois
embrassades publiques et deux accords de désarmement

nucléaire, ils ont même provoqué la Russie en patronnant
par l’intermédiaire de Radio Free Europe des émissions
en langue tchétchène, en expédiant en Géorgie des conseillers
militaires, en établissant des bases permanentes dans
l’ex-Asie centrale soviétique, face à l’armée russe. Enfin,
sommet théorique de cette fébrilité militariste : le Pentagone
laisse filtrer des documents envisageant des frappes
nucléaires sur des pays non nucléaires. Le gouvernement de
Washington applique ainsi un modèle stratégique classique
mais inadapté à une nation d’échelle continentale, la « stratégie
du fou », qui recommande d’apparaître à d’éventuels
adversaires comme irresponsable pour mieux les intimider.
Quant à la mise en place d’un bouclier spatial, qui brise
l’équilibre nucléaire et dont le développement ultime permettrait
aux États-Unis de régner sur l’ensemble du monde
par la terreur, elle nous force à nous projeter dans un univers
digne de la science-fiction. Comment s’étonner de l’attitude
nouvelle de méfiance et de peur qui saisit, les uns
après les autres, tous ceux qui établissaient leur politique
extérieure à partir d’un axiome rassurant : l’unique superpuissance
est avant tout responsable ?
Les alliés et clients traditionnels des États-Unis sont
d’autant plus inquiets qu’ils se trouvent proches des zones
désignées par leur leader comme sensibles. La Corée du Sud
rappelle, en toute occasion, qu’elle ne se sent pas menacée
par son voisin archéocommuniste du nord; le Koweït
affirme qu’il n’a plus de contentieux avec l’Irak.
La Russie, la Chine et l’Iran, trois nations dont la priorité
absolue est le développement économique, n’ont plus
qu’une préoccupation stratégique : résister aux provocations
de l’Amérique, ne rien faire ; mieux, en un renversement
qui aurait paru inconcevable il y a dix ans, militer pour
la stabilité et l’ordre du monde.
Les grands alliés des États-Unis sont quant à eux de

plus en plus perplexes, de plus en plus gênés. En Europe,
où seule la France se piquait d’indépendance, nous observons
avec une certaine surprise une Allemagne irritée et
un Royaume-Uni, fidèle des fidèles, carrément inquiet. De
l’autre côté de l’Eurasie, le silence du Japon exprime un
malaise grandissant plutôt qu’une adhésion sans faille.
Les Européens ne comprennent pas pourquoi l’Amérique
se refuse à régler la question israélo-palestinienne,
alors qu’elle en a le pouvoir absolu. Ils commencent à se
demander si Washington n’est pas au fond satisfait qu’un
foyer de tension se perpétue au Proche-Orient et que les
peuples arabes manifestent une hostilité grandissante au
monde occidental.
L’organisation Al Qaida, bande de terroristes malades
et géniaux, a émergé d’une région définie et limitée de
la planète, l’Arabie Saoudite, même si Ben Laden et ses
lieutenants ont recruté quelques transfuges égyptiens et
une poignée de paumés venus des banlieues d’Europe occidentale.
L’Amérique s’efforce pourtant de transformer
Al Qaida en une puissance aussi stable que maléfique, le
« terrorisme », omniprésent — de la Bosnie aux Philippines,
de la Tchétchénie au Pakistan, du Liban au Yémen —, légitimant
ainsi n’importe quelle action punitive n’importe où
et n’importe quand. L’élévation du terrorisme au statut de
force universelle institutionnalise un état de guerre permanent
à l’échelle de la planète : une quatrième guerre mondiale,
selon certains auteurs américains qui n’ont déjà pas
peur du ridicule en considérant la guerre froide comme la
troisième1. Tout se passe comme si les États-Unis recherchaient,
pour une raison obscure, le maintien d’un certain
niveau de tension internationale, une situation de guerre
limitée mais endémique,


1. Norman Podhoretz, « How to win world war IV », Commentary, février
2002, p. 19-28.


Un an seulement après le 11 septembre, une telle perception
de l’Amérique est paradoxale. Car dans les heures
qui avaient suivi l’attentat sur le World Trade Center, nous
avions eu la révélation de la dimension la plus profonde et
la plus sympathique de l’hégémonie américaine : un pouvoir
accepté, dans un monde qui admettait, en très grande majorité,
qu’une organisation capitaliste de la vie économique et
démocratique de la vie politique étaient seules raisonnables
et possibles. On avait alors vu clairement que la force principale
de l’Amérique était sa légitimité. La solidarité des
nations du monde avait été immédiate; toutes avaient
condamné l’attentat. Des alliés européens était venu un
désir actif de solidarité, s’exprimant dans l’engagement de
l’Otan. La Russie avait quant à elle saisi l’occasion de montrer
qu’elle désirait par-dessus tout de bonnes relations avec
l’Ouest. C’est elle qui a fourni à l’Alliance du Nord afghane
les armements dont elle avait besoin et ouvert aux forces
armées des États-Unis l’espace stratégique indispensable
en Asie centrale. Sans la participation active de la Russie,
l’offensive américaine en Afghanistan aurait été impossible.
L’attentat du 11 septembre a fasciné les psychiatres : la
révélation d’une fragilité de l’Amérique avait un peu partout
déstabilisé, non seulement les adultes, mais aussi leurs
enfants. Une véritable crise psychique avait alors mis à nu
l’architecture mentale de la planète, dont l’Amérique,
unique mais légitime superpuissance, constituait comme
une clef de voûte inconsciente. Pro- et antiaméricains
étaient comme des enfants, privés de l’autorité dont ils
avaient besoin, soit pour s’y soumettre, soit pour la combattre.
Bref, l’attentat du 11 septembre avait révélé le caractère
volontaire de notre servitude. La théorie du soft power
de Joseph Nye était magnifiquement vérifiée : l’Amérique
ne régnait pas seulement ou même principalement par les

armes mais par le prestige de ses valeurs, de ses institutions
et de sa culture.
Trois mois plus tard, le monde semblait revenu à son
équilibre normal. L’Amérique avait vaincu, redevenue,
par la force de quelques bombardements, toute-puissante.
Les vassaux croyaient pouvoir retourner à leurs affaires,
pour l’essentiel économiques et intérieures. Les contestataires
s’apprêtaient à reprendre, là où ils l’avaient laissée,
leur dénonciation éternelle et incantatoire de l’empire
américain.
On s’attendait quand même à ce que la blessure du
11 septembre — assez relative si l’on pense à ce que furent
les expériences européenne, russe, japonaise, chinoise ou
palestinienne de la guerre — rapproche l’Amérique du lot
commun de l’humanité, la rende plus sensible aux problèmes
des pauvres et des faibles. Le monde fit un rêve : la
reconnaissance par toutes les nations, ou presque toutes,
de la légitimité du pouvoir des États-Unis allait conduire à
l’émergence d’un véritable empire du bien, les dominés
planétaires acceptant un pouvoir central, les dominants
américains se soumettant à l’idée de justice.
C’est alors que le comportement international des États-
Unis commença d’entraîner un changement de perception.
On vit réémerger, tout au long de l’année 2002, la tendance
à l’unilatéralisme déjà manifeste dans la deuxième moitié
des années 90, avec les refus par Washington, en décembre
1997, du traité d’Ottawa interdisant les mines antipersonnel,
en juillet 1998, de l’accord instituant une Cour pénale
internationale. L’histoire sembla reprendre son cours antérieur
avec le refus par les États-Unis du protocole de Kyoto
sur les émissions de gaz carbonique.
La lutte contre Al Qaida, qui aurait pu institutionnaliser
la légitimité des États-Unis si elle avait été menée modestement
et raisonnablement, a mis en évidence une irresponsabilité

démultipliée. L’image d’une Amérique narcissique,
agitée et agressive a remplacé, en quelques mois, celle de
la nation blessée, sympathique et indispensable à notre
équilibre. Nous en sommes là. Mais où en sommes-nous
vraiment ?
Car le plus inquiétant dans la situation actuelle est au
fond l’absence d’un modèle explicatif satisfaisant du comportement
américain. Pourquoi la « superpuissance solitaire
» n’est-elle plus, conformément à la tradition établie au
lendemain de la Seconde Guerre mondiale, fondamentalement
débonnaire et raisonnable ? Pourquoi est-elle si active
et déstabilisatrice? Parce qu’elle est toute-puissante? Ou
au contraire, parce qu’elle sent lui échapper le monde qui
est en train de naître ?
Avant de procéder à l’élaboration d’un modèle explicatif
rigoureux du comportement international des États-Unis,
nous devons nous débarrasser de l’image standardisée d’une
Amérique dont le seul problème serait l’excès de puissance.
Les antiaméricains professionnels ne nous seront donc
d’aucune utilité, mais les penseurs de l’establishment seront
des guides très sûrs.

Retour à la problématique du déclin

Les antiaméricains structurels proposent leur réponse
habituelle : l’Amérique est mauvaise par nature, incarnation
étatique de la malfaisance du système capitaliste. C’est
aujourd’hui un grand moment pour ces antiaméricains de
toujours, qu’ils soient ou non admirateurs de petits despotes
locaux comme Fidel Castro, qu’ils aient ou non compris
l’échec sans appel de l’économie dirigée. Car ils peuvent
enfin évoquer sans sourire une contribution négative des
États-Unis à l’équilibre et au bonheur de la planète. Ne

nous y trompons pas, le rapport au réel et au temps de
ces antiaméricains structurels est celui des horloges arrêtées
qui sont quand même à l’heure deux fois par jour. Les
plus typiques d’entre eux sont d’ailleurs américains. Lisez
les textes de Noam Chomsky : vous n’y trouverez aucune
conscience de l’évolution du monde. Après comme avant
l’effondrement de la menace soviétique, l’Amérique est la
même, militariste, oppressive, faussement libérale, en Irak
aujourd’hui comme au Vietnam il y a un quart de siècle1.
Mais l’Amérique selon Chomsky n’est pas seulement mauvaise,
elle est toute-puissante.
Dans un genre plus culturel et plus moderne, nous pouvons
évoquer le Jihad vs. Mc World de Benjamin Barber,
qui nous trace le tableau d’un monde ravagé par l’affrontement
entre une méprisable infraculture américaine et de
non moins insupportables tribalismes résiduels2. Mais la victoire
annoncée de l’américanisation suggère que Benjamin
Barber demeure, au-delà de sa posture critique, et sans en
être pleinement conscient, un nationaliste américain. Lui
aussi surestime la puissance de son pays.
Dans le même registre de la surestimation nous trouvons
la notion d’hyperpuissance américaine. Quel que soit le respect
que peut inspirer la politique extérieure menée par
Hubert Védrine lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères,
nous devons admettre que ce concept, qu’il affectionne,
aveugle les analystes plus qu’il ne les éclaire.
Ces représentations ne nous aident pas à comprendre la
situation actuelle. Elles présupposent une Amérique exagérée,
dans la dimension du mal parfois, dans celle de la puissance
toujours. Elles nous interdisent de percer le mystère


1. Par exemple, Noam Chomsky, Rogue States. The Rule of Force in World
A f f a i r s , Pluto Press, Londres, 2000.
2. Benjamin R. Barber, Jihad vs. Mc World. How Globalism and Tribalism
are reshaping the World, Ballantine Books, New York, 1995,


de la politique étrangère américaine parce que la solution
doit être recherchée du côté de la faiblesse et non de la puissance.
Une trajectoire stratégique erratique et agressive,
bref la démarche d’ivrogne de la « superpuissance solitaire
», ne peut être expliquée de façon satisfaisante que par
la mise à nu de contradictions non résolues ou insolubles, et
des sentiments d’insuffisance et de peur qui en découlent.
La lecture des analyses produites par l’establishment
américain est plus éclairante. Au-delà de toutes leurs divergences,
nous trouvons, chez Paul Kennedy, Samuel Huntington,
Zbigniew Brzezinski, Henry Kissinger ou Robert
Gilpin, la même vision mesurée d’une Amérique qui, loin
d’être invincible, doit gérer l’Inexorable réduction de sa
puissance relative dans un monde de plus en plus peuplé et
développé. Les analyses de la puissance américaine sont
diverses : économique chez Kennedy ou Gilpin, culturelle
et religieuse chez Huntington, diplomatique et militaire
chez Brzezinski ou Kissinger. Mais toujours nous sommes
confrontés à une représentation inquiète de la force des
États-Unis, dont le pouvoir sur le monde apparaît fragile et
menacé.
Kissinger, au-delà de sa fidélité aux principes du réalisme
stratégique et de l’admiration qu’il porte à sa propre intelligence,
manque ces jours-ci d’une vision d’ensemble. Son
dernier ouvrage, Does America need a Foreign Policy ?,
n’est guère qu’un catalogue de difficultés locales1. Mais
nous trouvons dans The Rise and Fall of Great Powers, de
Paul Kennedy, ouvrage déjà ancien puisqu’il date de 1988,
la représentation très utile d’un système américain menacé
d’impérial overstretch, dont la surextension diplomatique et
militaire découle classiquement d’une chute de puissance


1. Henry Kissinger, Does America need a Foreign Policy? Toward a
Diplomacy for the 21 st Century, Simon artd Schuster, New York, 2001.


économique relative1. Samuel Huntington a fait paraître, en
1996, The Clash of Civilizations and the Remaking of World
Order, version longue d’un article publié en 1993 dans la
revue Foreign Affairs, dont la tonalité est franchement
dépressive2. On a souvent l’impression en lisant son livre de
parcourir un pastiche stratégique du Déclin de l’Occident de
Spengler. Huntington va jusqu’à contester l’universalisation
de la langue anglaise et recommande un repli modeste des
États-Unis sur l’alliance ouest-européenne, bloc catholico-protestant,
rejetant les « orthodoxes » est-européens et
abandonnant à leur destin ces deux autres piliers du système
stratégique américain que sont le Japon et Israël,
frappés du sceau de l’altérité culturelle.
La vision de Robert Gilpin combine considérations économiques
et culturelles; elle est très universitaire, très
prudente, très intelligente. Parce qu’il croit en la persistance
de l’Etat-nation Gilpin perçoit, dans sa Global Political
Economy, les faiblesses virtuelles du système économique
et financier américain, avec cette menace fondamentale
d’une « régionalisation » de la planète : si l’Europe et le
Japon organisent chacun de leur côté leurs zones d’influence,
ils rendront inutiles l’existence d’un centre américain
du monde, avec toutes les difficultés qu’impliquerait,
dans une telle configuration, la redéfinition du rôle économique
des États-Unis3.
Mais c’est Brzezinski qui, en 1997, dans The Grand
Chessboard, s’est montré le plus clairvoyant, malgré son


1. Paul Kennedy, The Rise and Fall of Great Powers, Economie Change
mut Military Conflict frorn 1500 to 2000, Fontana Press, Londres, 1989; première
édition 1988.
2. Samuel P. Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of
World Order,Touchstone Books, Londres, 1998; première édition américaine
1996.
3. Robert Gilpin, Global Political Economy. Understanding the International
Economic Order, Princeton University Press, 2001.


manque d’intérêt pour les questions économiques1. Pour
bien saisir sa représentation des choses, il faut faire tourner
devant soi un globe terrestre et prendre conscience de l’extraordinaire
isolement géographique des États-Unis : le
centre politique du monde est en réalité loin du monde.
On accuse souvent Brzezinski d’être un impérialiste simplet,
arrogant et brutal. Ses recommandations stratégiques
peuvent certes faire sourire, et en particulier lorsqu’il
désigne l’Ukraine et l’Ouzbékistan comme objets nécessaires
des attentions de l’Amérique. Mais sa représentation
d’une population et d’une économie mondiales concentrées
en Eurasie, une Eurasie réunifiée par l’effondrement du
communisme et oubliant les États-Unis, isolés dans leur
nouveau monde, est quelque chose de fondamental, une
intuition fulgurante de la véritable menace qui plane sur le
système américain.

Le paradoxe de Fukuyama :
du triomphe à l’inutilité de l’Amérique

Si nous voulons comprendre l’inquiétude qui ronge
l’establishment américain, nous devons aussi réfléchir
sérieusement aux implications stratégiques pour les États-
Unis eux-mêmes de l’hypothèse d’une fin de l’histoire proposée
par Francis Fukuyama. Datant des années 1989-1992,
cette théorie a amusé les intellectuels parisiens, étonnés
par l’usage simplifié mais hautement consommable que
Fukuyama fait de Hegel. L’histoire aurait un sens et son
point d’aboutissement serait l’universalisation de la démocratie


1. Zbigniew Brzezinski, The Grand Chessboard. American Primacy and its
Geostrategic Imperatives, Basic Books, New York, 1997.
2. Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man, Penguin
Books, Londres, 1992 (traduction française : La fin de l’histoire et le dernier
homme, Flammarion, 1992).


libérale. L’effondrement du communisme ne serait
qu’une étape dans cette marche de la liberté humaine, succédant
à cette autre étape importante que fut la chute des
dictatures de l’Europe du Sud : au Portugal, en Espagne ou
en Grèce. L’émergence de la démocratie en Turquie s’inscrit
dans ce mouvement, ainsi que la consolidation des démocraties
latino-américaines. Proposé au moment même de
l’effondrement du système soviétique, ce modèle de l’histoire
humaine a dans l’ensemble été reçu en France comme
un exemple typique de naïveté et d’optimisme américains.
Pour qui se souvient du Hegel réel, soumis à la Prusse, respectueux
de l’autoritarisme luthérien, vénérant l’État, cette
représentation en démocrate individualiste peut égayer.
C’est bien un Hegel adouci par les studios Disney que nous
a proposé Fukuyama. Et puis, Hegel s’intéressait à la
marche de l’esprit dans l’histoire mais Fukuyama, lui, même
quand il évoque l’éducation, privilégie toujours le facteur
économique et semble souvent plus proche de Marx,
annonciateur d’une tout autre fin de l’histoire1. Le caractère
secondaire du développement éducatif et culturel dans son
modèle font de Fukuyama un hégélien bien étrange, certainement
contaminé par l’économisme délirant de la vie
intellectuelle américaine.
Ces réserves faites, on doit cependant reconnaître à
Fukuyama un coup d’oeil empirique très vif et pertinent sur
l’histoire qui se fait. Observer, dès 1989, que l’universalisation
de la démocratie libérale devenait une possibilité
méritant examen était en soi une belle performance. Les
intellectuels européens, moins sensibles au mouvement
de l’histoire, allaient quant à eux concentrer leurs facultés
d’analyse sur le procès du communisme, c’est-à-dire sur le
passé. Fukuyama a eu le mérite de spéculer sur l’avenir :


1. Ibid., p. 116 :l’éducation apparaît comme une conséquence de la société
industrielle,


c’est plus difficile mais plus utile. Je pense pour ma part que
la vision de Fukuyama contient une part importante de
vérité mais qu’elle ne perçoit pas dans toute son ampleur
éducative et démographique la stabilisation de la planète.
Laissons pour l’instant de côté le problème de la validité
de l’hypothèse de Fukuyama sur la démocratisation du
monde, et concentrons-nous sur ses implications à moyen
terme pour les États-Unis.
Fukuyama intègre à son modèle la loi de Michael Doyle
concluant à l’impossibilité de la guerre entre démocraties
libérales, qui date du début des années 80, inspirée de Kant
plutôt que de Hegel ‘. Avec Doyle nous sommes confrontés
à un deuxième cas d’empirisme anglo-saxon, naïf en apparence
mais productif en pratique. Que la guerre soit impossible
entre démocraties se vérifie par l’examen de l’histoire
concrète qui prouve que, si les démocraties libérales
n’échappent pas à la guerre avec des systèmes adverses,
elles ne se combattent jamais entre elles,
La démocratie libérale moderne penche vers la paix en
toutes circonstances. On ne peut guère reprocher aux
démocraties française et britannique des années 1933-1939
leur bellicisme ; on ne peut que constater, avec regret,
l’isolationnisme de la démocratie américaine jusqu’à Pearl
Harbor, Sans nier une poussée nationaliste en France et
en Grande-Bretagne avant 1914, on doit admettre que ce
sont l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne, où le gouvernement
n’était, en pratique, pas responsable devant le Parlement,
qui ont entraîné l’Europe dans la Première Guerre
mondiale.
Le simple bon sens suggère qu’un peuple de niveau
d’éducation élevé et de niveau de vie satisfaisant aura du


1. Michael Doyle, « Kant, libéral legacies and foreign policy », Philosophy
and Public Affairs, I et II, 1983 (12), p. 205-235 et 323-353.


mal à produire une majorité parlementaire élue capable de
déclarer une guerre majeure. Deux peuples semblablement
organisés trouveront inévitablement une solution pacifique
à leur différend. Mais la clique incontrôlée qui dirige, par
définition, un système non démocratique et non libéral, a
beaucoup plus de latitude d’action pour décider d’ouvrir
des hostilités, contre le désir de paix qui habite généralement
la majorité des hommes ordinaires.
Si nous ajoutons à l’universalisation de la démocratie
libérale (Fukuyama) l’impossibilité de la guerre entre les
démocraties (Doyle), nous obtenons une planète installée
dans la paix perpétuelle.
Un cynique de la vieille tradition européenne sourira,
évoquant l’immuable et éternelle capacité de l’homme à
faire le mal et la guerre. Mais, sans nous arrêter à cette
objection, continuons le raisonnement : cherchons les implications
d’un tel modèle pour l’Amérique. Sa spécialisation
planétaire est devenue, par le jeu de l’histoire, la défense
d’un principe démocratique perçu comme menacé : par le
nazisme allemand, par le militarisme japonais, par les communismes
russe ou chinois. La Seconde Guerre mondiale
puis la guerre froide ont, pour ainsi dire, institutionnalisé
cette fonction historique de l’Amérique. Mais si la démocratie
triomphe partout, nous aboutissons à ce paradoxe
terminal que les États-Unis deviennent, en tant que puissance
militaire, inutiles au monde et vont devoir se résigner
à n’être qu’une démocratie parmi les autres.
Cette inutilité de l’Amérique est l’une des deux angoisses
fondamentales de Washington, et l’une des clefs qui permettent
de comprendre la politique étrangère des États-
Unis. La formalisation de cette peur nouvelle par les chefs
de la diplomatie américaine a pris le plus souvent, comme il
est fréquent, la forme d’une affirmation inverse : en février

1998, Madeleine Albright, secrétaire d’État de Clinton,
alors qu’elle tentait de justifier un tir de missiles sur l’Irak,
a défini les États-Unis comme la nation indispensable1. Ainsi
que l’avait bien vu Sacha Guitry, le contraire de la vérité est
déjà très près de la vérité. Si l’on affirme officiellement que
les États-Unis sont indispensables, c’est bien que la question
de leur utilité pour la planète est posée. Les dirigeants
laissent ainsi filtrer, par des quasi-lapsus, l’inquiétude des
analystes stratégiques. Madeleine Albright exprimait sous
forme de dénégation la doctrine Brzezinski qui perçoit la
situation excentrée, isolée, des États-Unis, loin de cette
Eurasie si peuplée, si industrieuse où risque de se concentrer
l’histoire d’un monde apaisé.
Au fond, Brzezinski accepte la menace implicite du paradoxe
de Fukuyama et propose une technique diplomatique
et militaire pour garder le contrôle de l’Ancien Monde.
Huntington est moins beau joueur : il n’accepte pas l’uni –
versalisme sympathique du modèle de Fukuyama et refuse
d’envisager l’éventualité que les valeurs démocratiques et
libérales s’étendent à toute la planète. Il se réfugie dans une
catégorisation religieuse et ethnique des peuples, dont la
plupart seraient inaptes, par nature, à l’idéal « occidental ».
A ce stade de la réflexion nous n’avons pas à choisir entre
les diverses possibilités historiques : la démocratie libérale
est-elle généralisable? Si oui, apporte-t-elle la paix? Mais
nous devons comprendre que Brzezinski et Huntington
répondent à Fukuyama, et que l’éventualité d’une marginalisation
des États-Unis, paradoxale alors que le monde
entier s’inquiète de leur omnipotence, hante les élites américaines.
Bien loin d’être tentée par un retour à l’isolationnisme,
l’Amérique a peur de l’isolement, de se retrouver
seule dans un monde qui n’aurait plus besoin d’elle. Mais


1. «If wehave to use force, it is because we are America. We are the indispensable
nation. We stand tall. We see farther into the future. »


pourquoi a-t-elle maintenant peur d’une distance au monde
qui fut sa raison d’être, de la Déclaration d’indépendance
en 1776 à Pearl Harbor en 1941 ?

De l’autonomie à la dépendance économique

Cette peur de devenir inutiles, et de l’isolement qui pourrait
en résulter, est pour les États-Unis plus qu’un phénomène
nouveau : une véritable inversion de leur posture historique.
La séparation d’avec un Ancien Monde corrompu
fut l’un des mythes fondateurs de l’Amérique, peut-être
le principal. Terre de liberté, d’abondance et de perfectionnement
moral, les États-Unis d’Amérique choisirent de se
développer indépendamment de l’Europe, sans se mêler
aux conflits dégradants des nations cyniques du Vieux
Continent.
L’isolement du XIXe siècle n’était en réalité que diplomatique
et militaire, puisque la croissance économique des
États-Unis put se nourrir de deux flux continus et indispensables
venus d’Europe, l’un en capital, l’autre en travail.
Investissements européens et immigration d’une maind’oeuvre
à taux d’alphabétisation élevé ont été les véritables
ressorts économiques de l’expérience américaine. Reste
qu’à la fin du XIXc siècle, l’Amérique disposait de l’économie
non seulement la plus puissante de la planète, mais
aussi la plus autosuffisante, massivement productrice de
matières premières et largement excédentaire sur le plan
commercial.
Au début du XXe siècle, les États-Unis n’ont plus besoin
du monde. Si l’on tient compte de leur puissance effective,
leurs premières interventions en Asie et en Amérique latine
restèrent alors bien modestes. Mais, ainsi qu’il apparut dès

1» Première Guerre mondiale, la planète avait besoin d’eux.

Les États-Unis résistèrent peu à l’appel, jusqu’en 1917 très
exactement. Puis ils optèrent à nouveau pour l’isolement en
refusant de ratifier le traité de Versailles. Il fallut attendre
Pearl Harbor et la déclaration de guerre de l’Allemagne
à l’Amérique pour que les États-Unis prennent enfin dans
le monde, à l’initiative, si l’on peut dire, du Japon et de
l’Allemagne, la place qui correspondait à leur puissance
économique.
En 1945, le produit national brut américain représentait
plus de la moitié du produit brut mondial et l’effet de domination
fut mécanique, immédiat. Certes, le communisme
couvrait, vers 1950, le coeur de l’Eurasie, de l’Allemagne de
l’Est à la Corée du Nord. Mais l’Amérique, puissance navale
et aérienne, contrôlait stratégiquement le reste de la planète
avec la bénédiction d’une multitude d’alliés et de clients
dont la priorité était la lutte contre le système soviétique.
C’est avec l’accord d’une bonne partie du monde que s’installa
l’hégémonie américaine, malgré le soutien apporté au
communisme par de nombreux intellectuels, ouvriers et
paysans ici ou là.
Nous devons admettre, si nous voulons comprendre la
suite des événements, que cette hégémonie fut durant plusieurs
décennies bénéfique. Sans cette reconnaissance du
caractère généralement bienfaisant de la domination américaine
des années 1950-1990, nous ne pouvons pas saisir
l’importance du basculement ultérieur des États-Unis de
l’utilité dans l’inutilité ; et les difficultés qui découlent, pour
eux comme pour nous, d’une telle inversion.
L’hégémonie des années 1950-1990 sur la partie non
communisée de fa planète a presque mérité le nom d’empire.
Ses ressources économiques, militaires et idéologiques
ont alors donné, un temps, à l’Amérique toutes les dimensions
de la puissance impériale. La prédominance des principes
économiques libéraux dans la sphère politiquement et

militairement dirigée de Washington a fini par transformer
le monde — c’est ce que l’on appelle la globalisation. Elle
a aussi affecté dans la durée, mais en profondeur, la structure
interne de la nation dominante, affaiblissant son économie
et déformant sa société. Le processus a d’abord
été lent, progressif. Sans que les acteurs de l’histoire s’en
soient bien rendu compte, une relation de dépendance
s’est établie entre les Etats-Unis et leur sphère de prééminence.
Un déficit commercial américain est apparu,
dès le début des années 70, élément structurel de l’économie
mondiale.
L’effondrement du communisme a entraîné une dramatique
accélération du processus de mise en dépendance.
Entre 1990 et 2000, le déficit commercial américain est
passé de 100 à 450 milliards de dollars. Pour équilibrer ses
comptes extérieurs, l’Amérique a besoin d’un flux de capitaux
extérieurs de volume équivalent. En ce début de troisième
millénaire, les États-Unis ne peuvent plus vivre de
leur seule production. Au moment même où le monde, en
cours de stabilisation éducative, démographique et démocratique,
est sur le point de découvrir qu’il peut se passer de
l’Amérique, l’Amérique s’aperçoit qu’elle ne peut plus se
passer du monde.
Le débat sur la « mondialisation » est partiellement
déconnecté de la réalité parce qu’on accepte trop souvent
la représentation orthodoxe d’échanges commerciaux et
financiers symétrisés, homogènes, dans lesquels aucune
nation n’occupe de place particulière. Les notions abstraites
de travail, de profit, de liberté de circulation du capital masquent
un élément fondamental : le rôle spécifique de la plus
importante des nations dans la nouvelle organisation du
monde économique. Si l’Amérique a beaucoup décliné sous
le rapport de la puissance économique relative, elle a réussi
à augmenter massivement sa capacité de prélèvement sur

l’économie mondiale : elle est devenue objectivement prédatrice.
Une telle situation doit-elle être interprétée comme
un signe de puissance ou de faiblesse? Ce qui est sûr, c’est
que l’Amérique va devoir lutter, politiquement, militairement,
pour maintenir une hégémonie désormais indispensable
à son niveau de vie.
Cette inversion du rapport de dépendance économique
est le deuxième facteur lourd, qui, combiné au premier, la
multiplication des démocraties, permet d’expliquer l’étrangeté
de la situation mondiale, le comportement bizarre des
États-Unis et le désarroi de la planète. Comment gérer une
superpuissance économiquement dépendante mais politiquement
inutile ?
Nous pourrions arrêter ici l’élaboration de ce modèle
inquiétant, et nous rassurer en nous rappelant qu’après tout
l’Amérique est une démocratie, que les démocraties ne se
font pas la guerre, et que, par conséquent, les États-Unis ne
peuvent devenir dangereux pour le monde, agressifs et fauteurs
de guerre. À travers essais et erreurs, le gouvernement
de Washington trouvera finalement les voies de la réadaptation
économique et politique à ce monde nouveau.
Pourquoi pas? Mais nous devons aussi être conscients que
la crise des démocraties avancées, de plus en plus visible, de
plus en plus préoccupante, surtout en Amérique, ne nous
permet plus de considérer les États-Unis comme pacifiques
par nature.
L’histoire ne s’arrête pas : l’émergence planétaire de la
démocratie ne doit pas en effet nous faire oublier que les
démocraties les plus anciennes — les États-Unis, la Grande-
Bretagne, la France notamment — continuent d’évoluer.
Tout indique, actuellement, qu’elles se transforment progressivement
en systèmes oligarchiques. Le concept d’inversion,
utile pour comprendre le rapport économique des
États-Unis à la planète, l’est également pour analyser le

dynamisme démocratique dans le monde. La démocratie
progresse là où elle était faible, mais régresse là où elle était
forte.

La dégénérescence de la démocratie américaine
et la guerre comme possible

La force de Fukuyama est d’avoir très vite identifié un
processus de stabilisation du monde non occidental. Mais sa
perception des sociétés, on l’a vu, reste influencée par l’économisme
; il ne fait pas du facteur éducatif le moteur central
de l’histoire et s’intéresse peu à la démographie. Fukuyama
ne voit pas que l’alphabétisation de masse est la variable
indépendante, explicative, au coeur de la poussée démocratique
et individualiste qu’il décèle. De là vient son erreur
majeure : déduire une fin de l’histoire de la généralisation
de la démocratie libérale. Une telle conclusion présuppose
que cette forme politique est stable sinon parfaite, et que
son histoire s’arrête une fois qu’elle est réalisée. Mais si la
démocratie n’est que la superstructure politique d’une
étape culturelle, l’instruction primaire, la continuation de la
poussée éducative, avec le développement des enseignements
secondaire et supérieur, ne peut que la déstabiliser là
où elle était apparue en premier, au moment même où elle
s’affirme dans les pays qui atteignent seulement le stade
de l’alphabétisation de masse1.
Éducation secondaire et surtout supérieure réintroduisent
dans l’organisation mentale et idéologique des
sociétés développées la notion d’inégalité. Les « éduqués
supérieurs », après un temps d’hésitation et de fausse


I. Sur le détail de ce mécanisme voir mon livre, L’illusion économique,
Gallimard, 1998, nouvelle édition « Folio », chap. 5.


conscience, finissent par se croire réellement supérieurs.
Dans les pays avancés émerge une nouvelle classe, pesant,
en simplifiant, 20 % de la structure sociale sur le plan numérique,
et 50 % sur le plan monétaire. Cette nouvelle classe a
de plus en plus de mal à supporter la contrainte du suffrage
universel.
La poussée de l’alphabétisation nous avait fait vivre
dans le monde de Tocqueville, pour qui la marche de la
démocratie était « providentielle », presque l’effet d’une
volonté divine. La poussée de l’éducation supérieure nous
fait aujourd’hui vivre une autre marche « providentielle »,
et calamiteuse : vers l’oligarchie. C’est un surprenant retour
au monde d’Aristote, dans lequel l’oligarchie pouvait succéder
à la démocratie.
Au moment même où la démocratie commence de s’implanter
en Eurasie, elle s’étiole donc en son heu de naissance
: la société américaine se transforme en un système de
domination fondamentalement inégalitaire, phénomène
parfaitement conceptualisé par Michael Lind dans The Next
American Nation1. On trouve en particulier dans ce livre la
première description systématique de la nouvelle classe
dirigeante américaine postdémocratique, the overclass.
Ne soyons pas jaloux. La France est presque aussi avancée
que les États-Unis dans cette voie. Curieuses « démocraties
» que ces systèmes politiques au sein desquels s’affrontent
élitisme et populisme, où subsiste le suffrage
universel, mais dans lequel les élites de droite et de gauche
sont d’accord pour interdire toute réorientation de la politique
économique qui conduirait à une réduction des inégalités.
Univers de plus en plus loufoque dans lequel le jeu
électoral doit aboutir, au terme d’un titanesque affrontement


1. Michael Lind, The Next American Nation. The New Nationalism and the
Fourth American Revolution, The Free Press, New York,


 médiatique, au statu quo. La bonne entente au sein
des élites, reflet de l’existence d’une vulgate supérieure,
interdit que le système politique apparent se désintègre,
même lorsque le suffrage universel suggérerait la possibilité
d’une crise. George W. Bush est choisi comme président des
États-Unis, au terme d’un processus opaque qui ne permet
pas d’affirmer qu’il l’a emporté au sens arithmétique. Mais
l’autre grande république « historique », la France, s’offre,
peu de temps après, le cas contraire, et donc fort proche
dans la logique de Sacha Guitry, d’un président élu avec
82 % des suffrages. Le presque unanimisme français résulte
d’un autre mécanisme sociologique et politique de verrouillage
des aspirations venues des 20 % d’en bas par les 20 %
d’en haut, qui pour l’instant contrôlent idéologiquement les
60 % du milieu. Mais le résultat est le même : le processus
électoral n’a aucune importance pratique ; et le taux d’abstention
s’élève irrésistiblement,
En Grande-Bretagne, les mêmes processus de restratification
culturelle sont à l’oeuvre. Ils furent précocement analysés,
par Michael Young dans The Rise of the Meritocracy,
court essai réellement prophétique puisqu’il date de 19581.
Mais la phase démocratique de l’Angleterre a été tardive et
modérée : le passé aristocratique si proche, toujours incarné
dans la persistance d’accents de classes d’une netteté
extrême, facilite une transition en douceur vers le monde
nouveau de l’oligarchie occidentale. La nouvelle classe
américaine est d’ailleurs vaguement envieuse, ce qu’elle
manifeste par une posture anglophile, nostalgique d’un
passé victorien qui n’est pas le sien2.
Il serait donc inexact et injuste de restreindre la crise de
la démocratie aux seuls États-Unis. La Grande-Bretagne et


1. Michael Young, The Rise of the Meritocracy, Penguin, Harmondsworth,
1961; première édition 1958.
2. Michael Lind,op, cit.,., 145.


la France, les deux vieilles nations libérales associées par
l’histoire à la démocratie américaine, sont engagées dans
des processus de dépérissement oligarchique parallèles.
Mais elles sont, dans le système politique et économique
mondial globalisé, des dominés. Elles doivent donc tenir
compte de l’équilibre de leurs échanges commerciaux.
Leurs trajectoires sociales doivent, à un moment donné,
se séparer de celle des États-Unis. Et je ne pense pas que
l’on pourra parler un jour des « oligarchies occidentales »
comme on parlait autrefois des « démocraties occidentales
».
Mais telle est la deuxième grande inversion qui explique
la difficulté des rapports entre l’Amérique et le monde.
Les progrès planétaires de la démocratie masquent l’affaiblissement
de la démocratie en son lieu de naissance. L’inversion
est mal perçue par les participants au jeu planétaire.
L’Amérique manie toujours fort bien, par habitude
plus que par cynisme, le langage de la liberté et de l’égalité.
Et bien sûr, la démocratisation de la planète est loin d’être
achevée.
Mais ce passage à un stade nouveau, oligarchique, annule
l’application aux États-Unis de la loi de Doyle sur les conséquences
inévitablement apaisantes de la démocratie libérale.
Nous pouvons postuler des comportements agressifs
de la part d’une caste dirigeante ma] contrôlée, et une politique
militaire plus aventureuse. En vérité, si l’hypothèse
d’une Amérique devenue oligarchique nous autorise à restreindre
le domaine de validité de la loi de Doyle, elle
nous permet surtout d’accepter la réalité empirique d’une
Amérique agressive. Nous ne pouvons même plus exclure
a priori l’hypothèse stratégique d’une Amérique agressant
des démocraties, récentes ou anciennes. Avec un tel schéma
nous réconcilions — non sans une certaine malice il est
vrai — les « idéalistes » anglo-saxons qui attendent de la

démocratie libérale la fin des conflits militaires et les « réalistes
» de même culture qui perçoivent le champ des relations
internationales comme un espace anarchique peuplé
d’États agressifs dans l’éternité des siècles. Admettant que
la démocratie libérale mène à la paix, nous admettons aussi
que son dépérissement peut ramener la guerre. Même si la
loi de Doyle est vraie, il n’y aura pas de paix perpétuelle
d’esprit kantien.

Un modèle explicatif

Je vais développer dans cet essai un modèle explicatif
formellement paradoxal, mais dont le coeur se résume assez
simplement : au moment môme où le monde découvre la
démocratie et apprend à se passer politiquement de l’Amérique,
celle-ci tend à perdre ses caractéristiques démocratiques
et découvre qu’elle ne peut se passer économiquement
du monde.
La planète est donc confrontée à une double inversion :
inversion du rapport de dépendance économique entre le
monde et les États-Unis; inversion de la dynamique démocratique,
désormais positive en Eurasie et négative en
Amérique.
Ces processus socio-historiques lourds étant posés, on
peut comprendre l’étrangeté apparente des actions américaines.
L’objectif des États-Unis n’est plus de défendre un
ordre démocratique et libéral qui se vide lentement de sa
substance en Amérique même. L’approvisionnement en
biens divers et en capitaux devient primordial : le but stratégique
fondamental des États-Unis est désormais le contrôle
politique des ressources mondiales.
Cependant, la puissance économique, militaire et idéologique
déclinante des États-Unis ne leur permet pas de

maîtriser effectivement un monde devenu trop vaste, trop
peuplé, trop alphabétisé, trop démocratique. La mise au
pas des obstacles réels à l’hégémonie américaine, les vrais
acteurs stratégiques que sont la Russie, l’Europe et le
Japon, est un objectif inaccessible parce que démesuré.
Avec ceux-là, l’Amérique doit négocier, et le plus souvent
plier. Mais elle doit trouver une solution, réelle ou fantasmatique,
à son angoissante dépendance économique ; elle
doit rester au moins symboliquement au centre du monde,
et pour cela mettre en scène sa « puissance », pardon, sa
« toute-puissance ». Nous assistons donc au développement
d’un militarisme théâtral, comprenant trois éléments
essentiels :
— Ne jamais résoudre définitivement un problème, pour
justifier l’action militaire indéfinie de l’« unique superpuissance
» à l’échelle planétaire.
— Se fixer sur des micropuissances — Irak, Iran, Corée
du Nord, Cuba, etc. La seule façon de rester politiquement
au coeur du monde est d’« affronter » des acteurs mineurs,
valorisant pour la puissance américaine, afin d’empêcher,
ou du moins de retarder la prise de conscience des puissances
majeures appelées à partager avec les États-Unis le
contrôle de la planète : l’Europe, le Japon et la Russie à
moyen terme, la Chine à plus long terme.
— Développer des armes nouvelles supposées mettre les
Etats-Unis « loin devant », dans une course aux armements
qui ne doit jamais cesser.
Cette stratégie fait certes de l’Amérique un obstacle nouveau
et inattendu à la paix du monde, mais elle n’est pas
d’une ampleur menaçante. La liste et la taille des pays cibles
définit objectivement la puissance de l’Amérique, capable
au plus d’affronter l’Irak, l’Iran, la Corée du Nord ou Cuba.
Il n’y a aucune raison de s’affoler et de dénoncer l’émergence

 d’un empire américain qui est en réalité en cours de
décomposition, une décennie après l’empire soviétique.
Une telle représentation des rapports de force planétaires
conduira naturellement à quelques propositions
d’ordre stratégique, dont le but ne sera pas d’accroître les
gains de telle ou telle nation, mais de gérer au mieux pour
toutes le déclin de l’Amérique.

CHAPITRE 1
Le mythe du terrorisme universel

suite…

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