DE LA DICTATURE À LA DÉMOCRATIE


 
Auteur : Sharp Gene
Ouvrage : De la dictature à la démocratie – Un cadre conceptuel pour la libération
Année : 2002

PRÉFACE 1
par Gene Sharp
Depuis plusieurs années, la manière dont les peuples
peuvent prévenir ou détruire les dictatures a été l’une de
mes principales préoccupations. Elle s’est en partie
nourrie d’une confiance dans l’idée que les êtres humains
ne doivent pas être dominés et détruits par de tels
régimes. Cette foi a été renforcée par des lectures sur
l’importance de la liberté humaine, sur la nature des
dictatures (d’Aristote aux analyses du totalitarisme), et sur
l’Histoire des dictatures (spécialement celle des systèmes
nazis et staliniens).
Au fil des ans, j’ai eu l’occasion de connaître des
gens qui ont vécu et souffert sous le joug nazi, et qui ont
survécu aux camps de concentration. En Norvège, j’ai
rencontré des gens qui ont résisté aux lois fascistes et qui
ont survécu, et j’ai entendu l’histoire de ceux qui ont péri.
J’ai parlé avec des juifs qui se sont échappés des griffes
des nazis et avec des gens qui les y ont aidés.
Les connaissances relatives aux politiques de
terreur des régimes communistes de plusieurs pays m’ont
plus souvent été apportées par des livres que par des
contacts personnels. La politique de terreur exercée par
ces systèmes m’apparaît spécialement poignante, étant
donné que ces politiques furent imposées au nom de la
libération de l’oppression et de l’exploitation.
Au cours des dernières décennies, lors de visites
de personnes venant de pays dictatoriaux, comme le
Panama, la Pologne, le Chili, le Tibet, et la Birmanie, les
réalités quotidiennes des dictatures devinrent pour moi

plus prégnantes. Grâce à des Tibétains qui s’étaient battus
contre l’agression de la Chine communiste, à des Russes
qui avaient fait échouer le coup d’État de la ligne dure du
parti en août 1991, et à des Thaïlandais qui avaient fait
obstacle de manière nonviolente au retour du régime
militaire, j’ai acquis de troublantes perspectives sur la
nature insidieuse des dictatures.
La conscience du caractère pathétique et outrageux
des brutalités, en même temps que l’admiration pour
le calme héroïsme de ces hommes et de ces femmes
incroyablement courageux, furent parfois renforcées par
des visites sur place, là où les dangers étaient encore
grands et où la défiance des peuples déterminés continuait
: au Panama sous Noriega ; à Vilnius en Lituanie alors
que le pays était soumis à la répression soviétique. Mais
aussi à Pékin, place Tienanmen durant l’explosion festive
de la liberté, jusqu’à l’entrée des premiers blindés dans
cette nuit tragique ; et dans la jungle, au quartier général
de l’opposition démocratique de Manerplaw en « Birmanie
libérée ».
Quelquefois, j’ai visité des lieux de combats,
comme la tour de la télévision et le cimetière à Vilnius, le
jardin public à Riga où des gens ont été fusillés, le centre
de Ferrare au nord de l’Italie où les fascistes alignaient et
abattaient les résistants, et à Manerplaw, un simple cimetière
rempli de corps d’hommes morts beaucoup trop tôt.
Il est triste de réaliser que toute dictature laisse un tel
sillage sur son passage.
De ces considérations et de ces expériences monte
l’espoir résolu que la prévention de la tyrannie est possible,
que des combats victorieux contre des dictatures
peuvent être menés sans massacres mutuels massifs, que
des dictatures peuvent être détruites et qu’il est même
possible d’empêcher que de nouvelles ne renaissent des
cendres de celles qui sont tombées.
J’ai tenté de réfléchir soigneusement aux solutions
les plus efficaces pour désintégrer les dictatures au moindre

coût en termes de souffrances et de vies humaines. Pour
cela, j’ai, pendant plusieurs années, étudié et tiré les enseignements
des dictatures, des mouvements de résistance,
des révolutions, de la pensée politique, des systèmes de
gouvernement et porté une grande attention aux luttes
nonviolentes réalistes.
Ce livre est le résultat. Je suis certain qu’il est loin
d’être parfait. Mais peut-être offrira-t-il un guide pour
assister à la réflexion et à la planification de mouvements
de libération qui deviendront ainsi plus puissants et plus
efficaces.
Par nécessité et par choix délibéré, cet essai est
centré sur la question fondamentale : comment détruire
une dictature et empêcher qu’une nouvelle ne vienne la
remplacer ? Je ne suis pas compétent pour produire une
analyse détaillée et des prescriptions concernant un pays
en particulier. Cependant, je souhaite que cette analyse
générique puisse être utile à ceux qui, malheureusement
en de trop nombreux pays, ont aujourd’hui à faire face
aux réalités d’une dictature. Ils pourront vérifier la validité
de cette analyse pour les cas particuliers et juger dans
quelle mesure ces recommandations s’appliquent à leur
combat de libération.
En écrivant cet essai, j’ai contracté plusieurs dettes
de gratitude. Bruce Jenkins, mon remarquable assistant, a
apporté une contribution inestimable par son identification
des problèmes de contenu et de présentation, par d’incisives
recommandations pour une présentation plus claire
et rigoureuse des idées difficiles (spécialement sur la
stratégie), pour une réorganisation structurelle et des
améliorations éditoriales. Je dois aussi remercier Stephen
Coady pour son assistance éditoriale. Le Dr. Christopher
Kruegler et Robert Helvey ont offert des critiques et avis
très importants. Le Dr. Hazel McFerson et le Dr. Patricia
Parkman m’ont respectivement donné des informations
sur les luttes en Afrique et en Amérique latine. Bien que
mon travail ait grandement bénéficié de ces aides agréables

et généreuses, ses analyses et ses conclusions restent de
ma responsabilité.
Je ne prétends nulle part dans cet essai que défier
des dictateurs soit une entreprise aisée et sans coûts.
Toute forme de lutte a un coût et des complications, et
combattre les dictateurs fait, bien sûr, des victimes.
Cependant, mon souhait est que cette analyse incite les
dirigeants de mouvements de résistance à considérer des
stratégies qui augmenteront leur efficacité en réduisant les
pertes humaines.
De même, cette analyse ne doit pas être interprétée
comme l’affirmation que la fin d’une dictature fait
disparaître tous les autres problèmes. La chute d’un
régime ne mène pas à l’utopie. En fait, elle ouvre la voie à
des travaux difficiles et à des efforts soutenus pour
construire une économie, des relations politiques et une
société plus juste, et éradiquer les autres formes d’injustice
et d’oppression. Mon espoir est que ce bref examen de la
manière de désintégrer une dictature puisse être utile
partout où des peuples vivent dominés et désirent être libres.

Gene Sharp
Institution Albert Einstein
6 octobre 1993
Boston, Massachusetts

PRÉFACE 2
par Federico Mayor
Sur les stratégies de résistance civile
Résister, c’est le début de la victoire, a déclaré Adolf
Pérez Esquivel. C’est effectivement le début d’une grande
transition à l’aube du XXIe siècle, de sujets soumis à
citoyens, de spectateurs impassibles à acteurs. La résistance
civile pour vaincre l’oppression, l’imposition, la violence
de l’indiscutable… De la peur et la résignation à l’action
résolue.
Nous avons les diagnostics, le temps d’agir à
temps est arrivé. Temps de surmonter l’inertie, de ne plus
s’obstiner à vouloir résoudre les défis présents avec des
formules valables hier. Il y a, certes, plusieurs solutions
disponibles, mais un avenir respectueux des Droits de
l’Homme, du partage, de la pleine solidarité… requiert de
découvrir des chemins nouveaux vers l’avenir, de dévoiler
des réalités encore cachées ou déguisées aujourd’hui,
d’inventer le futur pour garantir l’égale dignité de tous les
êtres humains.
Jamais plus le silence ! Le moment de la participation
sans présence (Internet, SMS, …) est arrivé. Savoir
pour prévoir, pour prévenir. Savoir en profondeur pour
transformer la réalité comme il faut.
De la force à la parole ! Il faudra élever la voix
pour éviter qu’on lève les mains, comme d’habitude.
Mains tendues pour aider, pour soutenir. Genoux pour se
lever, jamais plus pour s’humilier, pour se soumettre.
D’une économie de guerre (3 millions de dollars
par jour) à une économie de développement global, avec

des grands investissements en énergies durables ; en production
d’aliments ; en production et distribution d’eau ;
en environnement propre ; en logement…
D’une culture de violence et d’imposition à une
culture de dialogue et de conciliation. D’une culture de
guerre « Si vis pacem, para bellum » à une culture de paix :
construire, tous, la paix avec notre comportement quotidien.
La force du dévouement à autrui, de la « solidarité
intellectuelle et morale » que prône la Constitution de
l’Unesco, face au préjugé : là se trouve la prééminence.
« Maîtresse, aidez moi à regarder ! », demandait la
petite élève devant la mer qu’elle voyait pour la première
fois. Notre rôle, maintenant, c’est de contribuer à une
rapide diffusion de ce que représentent la guerre et la violence
pour générer un sentiment de refus, pour produire
une clameur populaire d’aversion aux tambours de la
confrontation inéluctable et ensanglantée… Prendre conscience
des horreurs, des souffrances, des morts, oui, des
enfants morts, assassinés… Chaque être humain unique,
capable de la démesure de créer ; le monument le plus
précieux à sauvegarder, criblé, détruit, effondré, effacé…
Des villages brûlés, exilés, réfugiés, des milliers de
personnes blessées, dans leur corps et leur esprit. « Effets
collatéraux » proclament avec cynisme les meneurs des
combats « modernes ». En effet, les populations deviennent
de plus en plus victimes des conflits. Lorsque la
violence est à leur porte, il arrive qu’elles refusent de s’y
laisser entraîner, mettant en oeuvre la puissance de leur
nombre, leur imagination, leur détermination, de façon
telle qu’elles arrivent à surmonter l’oppresseur et les
forces militaires.
C’est ce rapport de forces particulier qu’a étudié
Gene Sharp avec l’aide de plusieurs équipes de Harvard et
la collaboration d’autres chercheurs internationaux. Ses
nombreuses publications ont été traduites en plus de
trente langues. Celle-ci, fait partie d’un groupe de trois
livrets, qui ont pour particularité d’être destinés, non plus

aux chercheurs comme les précédentes, mais à un public
large et plus particulièrement aux populations qui souffrent
soit d’une dictature, soit d’un coup d’État, soit d’une
oppression moins définie. On ne s’étonnera pas de sa
forme qui est celle d’un manuel pratique car c’est un
travail de vulgarisation bien nécessaire pour compléter un
large ensemble d’études plus théoriques. L’École de la paix
de Grenoble a déjà contribué en 1995, par la publication
en français d’un autre livre de Gene Sharp, à expliquer ce
phénomène incroyable qui permet au faible, lorsque sa
cause est juste et sous certaines conditions, de vaincre le
fort et surtout, d’établir des conditions de paix beaucoup
plus durables.
Il est temps de dire à ceux qui ne le savent pas
encore, qu’il y a aujourd’hui des méthodes non seulement
plus modernes mais surtout plus efficaces, qui font appel
à l’intelligence, au réalisme et à la préparation. Il s’agit de
véritables stratégies, conçues pour gagner et non seulement
pour résister ; cela change tout. Elles n’excluent pas
l’utilisation dans certains cas de la force militaire mais
d’ores et déjà on peut affirmer qu’on ne pourra plus
parler d’actions de force sans envisager sérieusement ces
nouvelles voies.
Chacun des trois livrets traite d’un aspect particulier :
• La force sans la violence donne une vision générale
• De la dictature à la démocratie explique la manière
d’abattre une dictature, aussi puissante soit-elle, dans
une magistrale leçon de stratégie
• L’anti-coup d’État explique comment une population
peut empêcher un coup d’État et même en profiter
pour rétablir la démocratie.
Ces publications peuvent contribuer au développement
de l’intelligence collective. La culture de paix est loin
d’être suffisante lorsqu’on voit, encore aujourd’hui, déclencher
des guerres et invasions sans l’accord de l’ONU pour
régler des conflits alors que d’autres voies sont possibles

et ont fait leur preuve. Beaucoup de choses ont été écrites
sur la « prévention » de la violence mais beaucoup moins
sur la manière de résoudre les conflits imminents. Lorsque
les négociations ne sont plus possibles, nos gouvernants ne
pensent qu’aux voies militaires. Pourtant si on y réfléchit,
par ces voies il y a toujours autant de perdants que de
gagnants, un sur deux et souvent même les deux, ce qui
n’est guère encourageant, d’autant plus que le gagnant
n’est pas souvent celui qui a la cause la plus juste. Dans ces
nouvelles formes de lutte nonviolentes au contraire, la
participation massive des peuples apporte sa part de
légitimité. Ajoutons aussi qu’il ne s’agit pas de prendre
parti contre telle ou telle forme de régime ; Gene Sharp
ne milite pas ici pour un gouvernement ou pour un autre,
il nous propose un outil qui permet aux peuples de faire
valoir leurs droits à la paix et à la justice sous des formes
hautement démocratiques.
Il faut d’urgence investir la société civile du pouvoir
de la conscience collective, de la capacité, pour la première
fois, de s’exprimer sans entraves. La solution aux crises de
l’économie, de la démocratie, de l’environnement, de
l’éthique… est, je dois le répéter, la transition de la force
à la parole. Les gouvernements doivent savoir que
désormais les citoyens – « Nous, le peuples… » comme
établi au Préambule de la Charte de Nations Unis – ne
seront pas seulement récepteurs impavides de leurs
décisions mais acteurs de leur avenir. D’ores et déjà ils ne
sont plus endormis. Les livrets de Gene Sharp contribuent
à les réveiller.

Federico Mayor

Président de la Fondation Culture de Paix
Ancien DG de l’UNESCO

Federico Mayor Zaragoza (né en 1934 à Barcelone) fut Directeur
général de l’UNESCO de 1987 à 1999. Sous son mandat, il développa
le programme Culture de Paix de l’UNESCO et obtint que
l’Assemblée générale des Nations Unies déclare l’an 2000 « Année Internationale pour la Culture de Paix ».   Il soutint l’initiative qui
aboutit, le 10 novembre 1998, à la proclamation par l’Assemblée
générale des Nation Unies des années 2001-2010 comme « Décennie
Internationale de la Promotion d’une Culture de la Nonviolence et de
la Paix au profit des Enfants du Monde. » Le 13 septembre 1999,
l’Assemblée générale adoptait la « Déclaration et le Plan d’Action sur
la Culture de la Paix ». Il est membre du comité de parrainage de la
« Coordination Internationale pour la Décennie de la Culture de la
Paix et de la Nonviolence ». Il a été Ministre espagnol de l’Éducation
et de la Science du 2 décembre 1981 au 3 décembre 1982. Il est
membre honoraire du Club de Rome.

FAIRE FACE AVEC RÉALISME
AUX DICTATURES

suite…

PDF