Isabelle Eberhardt une femme en route vers l’islam


 
Auteur Patricia Bourcillier
Si les compagnons de hasard d’Isabelle
Eberhardt devinèrent que sous la
capuche blanche du grand burnous se
dissimulait une jeune femme, il est
certain qu’ils ne le laissèrent point voir.
C’est sa volonté de cheminer dans la voie
de l’islam qui avait retenu en premier lieu
leur attention, bien plus que son
travestissement ou ses assuétudes.
Si bien qu’en 1900 l’insolite vagabonde
avait trouvé moyen d’être aliée à la
confrérie des Kadriyas, dont l’univers
mystique laissait voir que la foi islamique
permettait au désir de subsister dans
l’infini, comme l’Amour.
Prologue
«Le goût du déguisement, c’est le besoin d’échapper à soi-même et de devenir un autre, de se faire passer pour un autre, de se croire un autre… tout en n’y croyant d’ailleurs pas.»
(Roger Caillois)
Voyager avec Isabelle Eberhardt c’est en tout temps être prêt à
se mettre en route ; c’est rêver de partir «sans plan fixe», armé «du bâton et de la besace symboliques1» avec l’idée du nomadisme, du cheminement, comme passage de la pensée elle-même. Aussi écrit-elle:
«Un droit que bien peu d’intellectuels se soucient de revendiquer, c’est le droit à l’errance, au vagabondage. Et pourtant, le vagabondage, c’est l’affranchissement et la vie le long des routes, c’est la liberté2.»
Pour cette heimatlos(apatride en allemand), l’identité est à faire, à refaire en permanence et le geste autobiographique y contribue. L’acte de l’écriture la porte tout naturellement au voyage, au mouvement. Car écrire, pour elle, ce n’est jamais accomplir mais toujours tendre vers… c’est être en route vers l’inconnu, s’avancer dans son devenir «autre»…
On est à la mi-temps du XIXème siècle. Face à un monde en pleine mutation, avec l’évènement du capitalisme et de
l’industrialisation, les «Désenchantés» de tous les rêves de progrès comme Pierre Loti réagissent par «la fuite du
présent méprisable et mesquin3.» La partance loin des régions familières, le projet littéraire, le fol espoir de trouver le bonheur, ces trois motifs se superposent pour les mener vers un ailleurs paré des attraits du romantisme et de
l’exotisme. Toute l’œuvre d’Isabelle Eberhardt nous fait part
de cette quête qui ne connaît pas de terme, vouée à l’inachèvement: être ailleurs, toujours ailleurs, «là-bas», «ignoré, étranger et chez soi partout4». Et qui la portera, entre 1899 et 1903, à arpenter la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, «accoutrée comme un jeune indigène du Tell avec une chéchia à gland, une veste et un pantalon français, un
chapelet arabe5», et à aller au-delà du connu vers «le chemin droit», à savoir vers l’islam, «la grande religion nomade» (Bruce Chatwin) à laquelle elle s’est convertie.