Les dossiers X – Ce que la Belgique ne devait pas savoir sur l’affaire Dutroux


 

 

Jean-Paul Raemaekers

 

CHAPITRE 1
Hiver 1995
Jean-Paul Raemaekers

«Je vais mettre la machine en marche»
Jean-Paul Raemaekers, 27 janvier 1995

Pour le public fidèle des cours d’assises, avide de passion et de drame, le spectacle risque d’être
ennuyeux. Personne n’a été assassiné, ni enlevé, ni pris en otage. L’homme qui comparaît est
pratiquement inconnu et il a avoué ce qu’on lui reproche. De plus, si quoi que ce soit de sensationnel
devait survenir dans ce procès, cela se passerait à huis clos. Ce matin du 23 janvier 1995, les habitués
des assises de Bruxelles se préparent à suivre des débats techniques et procéduriers sur la psychologie
de l’accusé, des débats qui risquent de durer des journées entières. Sans surprise, la défense demande
l’internement. De manière tout aussi prévisible, le procureur Raymond Loop plaidera en fin de
semaine pour une peine exemplaire.

 

L’accusé est Jean-Paul Raemaekers, quarante-cinq ans, Bruxellois. Il doit répondre du viol et de la
torture de trois enfants: huit, neuf et dix ans. Les preuves sont convaincantes: neuf séquences qu’il a
filmées lui-même en vidéo, où tout est clairement visible. Comme il a déjà été condamné en 1989
pour des faits identiques, l’issue du procès est facile à deviner. Les perspectives de Raemaekers
s’assombrissent encore lorsqu’il s’avère, au premier jour du procès, que son avocat, le célèbre
pénaliste Jean-Paul Dumont, ne sera pas présent à l’audience. Il s’est fait excuser et remplacer par ses
confrères Marc Depaus et Patrick Gueuning. La défense semble déjà se résigner à une situation
désespérée.
Le seul qui a l’air de voir les choses sous un autre angle, c’est Jean-Paul Raemaekers lui-même. Il
joue le petit-bourgeois au grand coeur qui, d’une bêtise, a gâché une vie jusqu’alors irréprochable. Il
est rasé de près et sort de chez le coiffeur. Au début, il ne parle que lorsqu’on l’interroge. Quand il
s’exprime, c’est avec pathos; il se perd en considérations lyriques tout à fait déplacées. Son débit est
vertigineux. Il peut aussi prendre un ton d’excuse, presque de soumission. Ou pompeux: «Je ne veux
rien cacher et j’entends jouer cartes sur table», répond-il à la première question de la présidente Karin
Gerard. Oui, reconnaît-il, son orientation sexuelle est un problème particulièrement grave. Oui, lui
aussi a visionné les films, mais dans un premier temps, il ne pouvait pas croire que c’était bien lui
qui, en violant la petite fille, éclatait de rire à mesure qu’elle hurlait de douleur. Lorsque de telles
choses se produisaient, il perdait complètement le contrôle de ses actes. «Pour compenser ma
maladie, j’ai toujours tenté de faire le bien», dit-il en se complaisant dans le rôle du malade. «J’ai
souvent fait des dons anonymes à des homes et des orphelinats.»1
Certains membres du jury somnolent déjà lorsque Karin Gerard aborde, en ce premier jour
d’audience, le sujet inévitable: sa jeunesse. Une jeunesse triste, comme celle de presque tous les
accusés d’assises. Raemaekers n’est pas le nom sous lequel il est né, le 25 juin 1949, premier enfant
d’une certaine Rose Wattiez, d’Etterbeek. Mère célibataire, elle l’abandonne un an et demi plus tard à
l’assistance publique à Bruxelles. Il apprend ses premiers mots à l’orphelinat. En 1954, il est adopté
par Armand Raemaekers, un colonial à la tête d’une famille déjà nombreuse. Le petit Jean-Paul part
vivre avec eux au Congo belge jusqu’à l’indépendance. De retour en Belgique, la famille place
l’enfant, âgé maintenant de onze ans, en pension; il en est renvoyé à dix-sept pour faits de moeurs sur
des camarades plus jeunes. «Elle m’a vendu pour 40.000 francs», fulmine l’accusé lorsque la juge
Gerard prononce le nom de Rose Wattiez. Il n’estime pas davantage son père biologique. Selon l’acte
d’accusation, il s’agit de François Deliens, évêque de l’Eglise gallicane à Liège. Un homme marié et
père de cinq enfants. D’après Raemaekers, il faut y ajouter neuf enfants naturels, dont lui-même.
Rose Wattiez l’a confirmé lors de l’instruction: Deliens est bien le père. Lorsque l’évêque est appelé
à témoigner, il le nie avec force.
Mais plus encore que l’évêque, il déteste sa famille adoptive: «C’est là qu’il faut chercher la
cause», s’écrie-t-il. «Dans cette famille, je recevais plus de coups que de nourriture. Je souffre
aujourd’hui encore de n’avoir jamais connu la chaleur d’un vrai foyer. A cause de ce qui est arrivé là,
j’ai commencé à haïr les femmes. Je suis violent avec elles.» Ce ne sont pas des femmes que la
présidente veut entendre parler, mais des enfants. «Je ne veux pas minimiser mes problèmes», déclare
Raemaekers en se repliant sur son rôle. «Je recherche surtout la vérité.»

«Ce n’est pourtant pas ce qui ressort de l’instruction», réplique la présidente. Les vidéos, qui pour
l’accusation constituent les pièces à conviction, datent d’août 1992 à mars 1993. Pendant deux mois,
Raemaekers a maintenu n’avoir aucun lien avec la production de ces enregistrements. Il a tout
d’abord prétendu qu’il avait acheté ces cassettes et que c’était une simple coïncidence si le coupable
lui ressemblait. Ce sont ses propres filles, âgées seulement de neuf et onze ans, qui ont reconnu, sur
des photos extraites des vidéos, leurs camarades de classe Nancy P. et Nelly D.V. Nancy, dix ans, et
Nelly, huit ans, sont deux demi-soeurs issues d’une famille défavorisée, dont la mère a fait la
connaissance du gentil monsieur Raemaekers à la sortie de l’école. Il les a aidés, elle et son
compagnon, à trouver un logement. Ils sont devenus bons amis. Nelly et Nancy allaient de temps en
temps loger chez leurs amies le week-end. C’est là que tout s’est déroulé. «Je n’aurais jamais osé
soupçonner Jean-Paul d’une chose pareille», déclare le père de Nancy. Nelly fournit une preuve
matérielle aux enquêteurs: la chemise de nuit qu’elle portait lors des prises de vue. Selon Nancy, elles
ont logé au moins une vingtaine de fois chez lui; selon Nelly, un peu plus de dix fois. Les enquêteurs
apprennent que Nelly souffre de séquelles psychologiques, de dissociation. Elle a refoulé une partie
des horribles souvenirs. Elle se met en rage chaque fois que quelqu’un tente de les lui rappeler. Les
déclarations des fillettes concordent pour dire que Raemaekers agissait toujours seul. Dès que sa
femme avait quitté la maison, il sortait sa caméra. Si les gamines se rebellaient, elles étaient battues
sans la moindre pitié et Raemaekers menaçait de les emmener quelque part où ce serait encore
beaucoup plus pénible que chez lui. Nancy est un jour rentrée chez elle avec un oeil au beurre noir.
Elle a raconté qu’elle s’était cognée dans une porte. Sa mère n’a pas cherché plus loin.
Sur une des photos, on a également reconnu Angélique D.G., qui avait neuf ans lorsque, fin 1992,
elle a dormi deux fois chez Raemaekers. Sa photo est extraite d’une séquence filmée qui dure
quatorze minutes et cinq secondes. Les jurés visionnent la vidéo pendant le procès. Au début de la
séquence, contrairement à Nancy et Nelly, Angélique n’a aucune idée de ce qui va arriver. Elle est
joyeuse et souriante. L’instant suivant, affolée, elle hurle et appelle sa maman. Raemaekers la pénètre
plusieurs fois et l’oblige à lui faire une fellation. A la fin de la torture, il lâche dans un rire gras:
«Bon, on fera l’autre moitié demain.» L’appartement de Raemaekers, avenue Louise, à Bruxelles, est
facilement identifié sur l’enregistrement.
– Pourquoi enregistriez-vous ces scènes?
– Il y avait beaucoup d’argent à gagner. On pouvait aussi échanger ces cassettes.
– Avec qui?
– Cela se passait dans un réseau de pédophilie très étendu, qui opère en Belgique, aux Pays-
Bas et en Allemagne. Moi-même, je n’étais qu’un petit élément de ce réseau.
– Qui étaient les autres?
– Je ne souhaite pas faire de déclarations à ce sujet pour l’instant.2

L’après-midi, le premier témoin à venir à la barre est le juge d’instruction bruxellois Damien
Vandermeersch. Il explique à la cour que c’est par hasard qu’on a découvert les bandes vidéo. C’était
au mois de mai 1993. Quelques semaines plus tôt, son collègue Jean-Claude Van Espen avait lancé
un mandat d’arrêt international contre Raemaekers, qui avait pris le large avec les millions que des
investisseurs naïfs avaient confiés à PEFI, sa société bidon. Il avait pris la fuite en compagnie de son
épouse, Régine Depeint, en direction des Pays-Bas. La police néerlandaise parvient à le retrouver le
vendredi 21 mai à Rotterdam. Raemaekers est arrêté dans un hôtel alors qu’il est sur le point
d’entamer des négociations pour reprendre un sex-shop local, comme l’apprend le contenu de sa
mallette, qui contient également 2 millions de FB en liquide. Le même jour, une perquisition a lieu à
son domicile, Dorpsweg, 198 A, à Rotterdam. Dans la maison, on met la main sur une quantité de
papiers d’identité vierges, volés dans des maisons communales en Belgique et aux Pays-Bas, et sur
des documents qui indiquent que Raemaekers est déjà propriétaire d’un bar à filles dans le quartier
chaud de Rotterdam. C’est un enquêteur hollandais qui s’étonne de l’incroyable quantité de revues et
de cassettes pornographiques stockées sur place. Elles sont étiquetées et classées avec la maniaquerie
d’un philatéliste. L’enquêteur visionne une cassette, au hasard, et en reste sans voix: des enfants, le
plus souvent asiatiques, parfois européens, sont violés par un sadique. La voix du sadique est
familière aux enquêteurs belges.
Le 24 mai 1993, Raemaekers est extradé vers la Belgique. A côté de l’instruction PEFI 3, un second
dossier est ouvert au parquet de Bruxelles sous la direction du juge d’instruction Vandermeersch. Il
ordonne immédiatement des perquisitions complémentaires. La prise la plus intéressante a lieu le 10
juin, lorsqu’on découvre encore 125 cassettes vidéos et quatre films à une seconde adresse de
Raemaekers à Rotterdam.
Quand il témoigne devant la cour d’assises, Damien Vandermeersch ne donne aucune indication
sur le nombre total de cassettes découvertes chez Raemaekers. Selon l’acte d’accusation rédigé par
l’avocat général Loop, seules neuf vidéos peuvent être utilisées comme pièces à conviction, sur
lesquelles on a identifié à la fois la victime et le coupable. «C’est un bel exemple d’enquête où on sait
pertinemment bien qu’on ne voit que la partie émergée de l’iceberg», se souvient plus tard un
enquêteur de la BSR de Bruxelles. «Mais cette toute petite partie était si grave qu’elle pouvait suffire
devant un tribunal. La Belgique est comme ça. Pragmatique. On ne va pas laisser l’enquête prendre
des proportions colossales. On l’arrête dès qu’il y a assez de preuves pour obtenir la perpétuité pour
le coupable. A Rotterdam, on a trouvé 4000 cassettes vidéo au total. Je m’en souviens très bien: c’est
à cause de ces cassettes qu’on a dû louer deux camions pour rapatrier les saisies.»
L’acte d’accusation décrit le contenu des neuf cassettes sélectionnées: «Le scénario était en général
le même. Il filmait une petite fille en chemise de nuit qui commençait à se déshabiller. L’homme lui
demandait de se coucher sur le lit ou sur une table. Elle devait écarter les jambes et ouvrir la bouche.
Là-dessus, l’homme posait à l’aide de son sexe des actes de pénétration vaginale et orale, jusqu’à ce
qu’il éjacule. La peur et la réticence des victimes étaient manifestes. Le coupable n’hésitait pas à les
menacer. Il filmait lui-même le spectacle, dont il était à la fois metteur en scène et acteur. Il
interrompait d’ailleurs régulièrement ses actes afin de mettre au point l’objectif de la caméra ou de
changer l’angle de prise de vue.»4
Le procès n’éclairera pas vraiment la relation qui existe entre Jean-Paul Raemaekers et son épouse,
Régine Depeint. Elle est administrateur délégué de PEFI et le mandat d’arrêt international la
concernait autant que lui. Il apparaît rapidement que, tout comme les deux épouses précédentes de
Raemaekers, elle souffrait beaucoup des accès de rage de l’accusé. Cependant, Vandermeersch
estime qu’elle ne savait rien de sa personnalité cachée de pédophile. «L’accusé était furieux lorsqu’il
a appris que nous lui avions montré les vidéos. C’était cependant nécessaire pour faire avancer
l’enquête.» Le juge explique encore que «les premières auditions de Raemaekers ne se déroulaient
pas comme sur des roulettes. Il refusait toute déclaration. Il était agressif et révolté.»

Il faut attendre le 16 septembre 1993 pour que Raemaekers accepte de commencer à parler aux
enquêteurs des cassettes vidéo. Ce qu’ils ont trouvé là, leur dit-il alors, n’est qu’une partie de sa
collection. Avec les aveux viennent les allusions à des réseaux de pédophilie et à des clients haut
placés. Dans le même temps, Raemaekers relativise de plus en plus son propre rôle.
– Mais vous n’avez pas trouvé trace de complices?
– Sur les bandes que nous avons pu visionner, il est seul. Il ressort d’ailleurs de ces images
qu’il actionnait la caméra tout seul.
– Il n’y avait pas d’autres adultes impliqués?
– Non. Lors des interrogatoires, par contre, l’accusé a affirmé qu’il y en avait, à d’autres
occasions similaires. Il a déclaré qu’il se trouvait dans une situation difficile, car il lui
faudrait citer les noms d’un politicien et d’un officier supérieur de l’armée. Il nous a dit
également qu’il avait participé avec ces deux messieurs à des parties fines à une adresse de
l’avenue Franklin Roosevelt à Bruxelles. Selon lui, y participaient également un magistrat,
un avocat et plusieurs membres du corps diplomatique.
Sur le banc des accusés, Jean-Paul Raemaekers se balance nerveusement. Apparemment, il se
soucie beaucoup de tout ce qu’on raconte sur lui, mais personne ne peut déduire de ses nombreuses
grimaces s’il est d’accord ou non avec ce qui est dit. Les jurés, eux, en savent assez pour comprendre
qu’ils auront à juger, à la fin de la semaine, un être abject. Ses bavardages sur des personnalités haut
placées correspondent bien à l’image du raté qui cherche désespérément à se justifier.
«Pour les enquêteurs, c’était une expérience terrible», poursuit Vandermeersch. «Nous étions en
quelque sorte les témoins oculaires d’un crime atroce, répugnant. Tantôt la caméra était braquée sur
la position de l’enfant vis -à-vis de son violeur, tantôt en gros plan sur le visage de la victime.
Régulièrement, nous entendions que les enfants étaient battus pour les forcer à des actes sexuels. Sur
l’une des bandes, nous l’avons entendu dire à une victime de cesser de pleurer. Il la menaçait de
recommencer toute la scène s’il s’avérait que la qualité de l’image n’était pas assez bonne.»
«La scène en question, explique le juge, a duré exactement vingt minutes et sept secondes.»
Raemaekers force Nancy P. à lui faire une fellation et à avaler son sperme. Avant d’en arriver là, il
lui crie dessus une fois de plus. «Il lui dit que c’est de sa faute si la caméra n’est pas orientée
correctement et s’il faut tout recommencer le lendemain. Sur la bande, on entend la gamine dire
merci quand il décide que c’est assez pour aujourd’hui. Ces enfants sont marqués à vie. Lors de
l’instruction, j’ai rencontré la mère de l’une des trois petites filles. Elle m’a dit qu’elle avait le
sentiment d’avoir perdu son enfant à jamais. J’ai tenté de parler à l’une des enfants, mais sans succès.
On remarquera d’ailleurs que ces enfants n’ont jamais dit mot du cauchemar qu’ils ont vécu.»

Le deuxième jour du procès, les experts prennent place à la barre. Dans un rapport écrit, rédigé
conjointement le 6 mars 1994, les psychiatres bruxellois Crochelet et Delattre ont déjà expliqué leur
pessimisme sur les chances de guérison de Jean-Paul Raemaekers. «La seule chose qui pourrait le
motiver à se faire soigner, c’est la peur d’une sanction pénale», déclare le docteur Delattre. Les deux
psychiatres estiment Raemaekers responsable de ses actes. C’est Raemaekers lui-même qui les a
confortés dans cette opinion, par ses plaidoiries circonstanciées en faveur de l’internement. Il sait que
c’est la seule façon pour lui de retrouver assez vite la liberté. «Pourtant, ce n’est pas un pédophile
ordinaire», souligne Delattre. «Chez lui, la perversion sexuelle n’est qu’une facette d’un
comportement psychopathe qui peut prendre diverses formes. Son comportement se caractérise par
un besoin parfois hystérique d’entrer dans la peau d’un autre, de préférence quelqu’un d’important. Il
le fait avec tellement de conviction qu’il finit par croire à ses propres mensonges. Toute sa vie a été
placée sous le signe d’une aspiration profonde à cet autre moi, au respect.» Dans leur rapport, les
psychiatres lui attribuent encore quelques caractéristiques frappantes: le théâtralisme, la mythomanie,
la mégalomanie, la paranoïa, l’hystérie, le narcissisme, une impulsivité extrême, l’absence de toute
forme de peur. Il y a, dans le rapport Crochelet-Delattre, une petite phrase qui aurait pu, si elle avait
été remarquée à temps, faire économiser des dizaines de millions à l’Etat belge deux ans plus tard à
Jumet. Elle est tirée d’un passage dans lequel les médecins tentent de prédire comment Jean-Paul
Raemaekers évoluera au cours d’une longue incarcération. Il y a deux possibilités, écrivent-ils. Soit il
s’effondrera psychiquement, soit «il se mettra en scène dans un rôle qui lui semble plus approprié aux
circonstances du moment».
Le troisième psy qui entre en scène est le médecin bruxellois Berger. Il était censé suivre
Raemaekers après sa libération conditionnelle anticipée en 1991. «Mais personne ne m’a fait savoir à
l’époque que j’avais affaire à un pédophile», témoigne Berger. Contrairement à ses deux confrères,
Berger croit aux bienfaits de l’internement. Pour lui, le procès en lui-même est un élément important
de la thérapie que devrait suivre Raemaekers. «Pour un mythomane comme lui, la pire punition est la
confrontation ultime avec lui-même. C’est ce qui a lieu dans cette cour d’assises.»
Le troisième jour du procès, ses trois ex-épouses témoignent. L’une après l’autre, elles brossent le
portrait d’un prince charmant au départ séducteur et attentionné qui se transformait au fil des mois en
tyran domestique obsessionnel. «Ses propres enfants, il les frappait souvent et fort, mais il ne les a
jamais violés». C’est quasiment la seule note positive que Régine Depeint ajoute au tableau. Un
moment, le public s’amuse, quand on apprend que Raemaekers se nommait pour l’une, Alexandre de
Saligny et pour l’autre, Alexandre Hartway La Tour. Au troisième mariage, il a ajouté le nom de son
épouse au sien. Il s’appelait alors Alexandre Jean-Paul Raemaekers de Peint. Il y a une constante:
Jean-Paul Raemaekers aime se faire appeler Alexandre.
Les conseillers laïques, qui visitaient Raemaekers en prison, ont ensuite la parole. «Il m’a raconté
qu’il n’était qu’un petit rouage dans un réseau beaucoup plus grand», déclare l’un d’eux. «Il disait
qu’il avait fourni des petites filles pour des parties fines auxquelles assistaient des personnages
puissants et importants. Non, il n’a jamais cité de noms. Ce dont je me souviens, par contre, c’est
qu’un beau jour, il a dit: “Si je parle, le pays éclate.”»

Depuis le début de la semaine, Françoise de Saligny suit le déroulement du procès, jour après jour,
avec la plus grande attention. Elle est attachée culturelle à l’ambassade de Finlande à Bruxelles, et
jouit d’une certaine notoriété à Paris pour ses essais sur les beaux-arts. Françoise de Saligny n’est pas
peu fière de ses origines. Son père a retracé l’arbre généalogique complet de la famille et est arrivé à
la conclusion qu’elle est la dernière descendante de la lignée. A l’été 1987, un collègue lui met un
journal sous le nez et lui demande si c’est d’un de ses parents dont on parle. Elle lit l’article avec un
étonnement croissant: «Alexandre de Saligny est écrivain. Et, dit-il, fort connu en France. Mais le
hasard l’a fait naître à Bruxelles et il a gardé pour la Belgique une fibre sensible. Ainsi donc, après
avoir conquis la gloire à Paris, il entend s’imposer dans son pays et il profitait de la parution de son
vingt-deuxième ouvrage pour se faire connaître du public belge. Il a donc tenu une conférence de
presse à la Maison de la presse à Namur.»5
Madame de Saligny arrive à mettre la main sur un exemplaire du livre en question: Les anges se
parlent. Elle tombe sur une série de vers ridicules qui parlent des «choses de la vie». Un feuillet
volant est annexé: «Vous désirez publier un livre? Je vous aiderai. Vous souhaitez écrire un livre? Je
l’écrirai pour vous.» Signé: Alexandre de Saligny. A la deuxième page, Françoise de Saligny s’arrête
sur une première faute de français et appelle son avocat, Alain Berenboom. «C’est plus grave que
vous ne l’imaginiez», lui dit-il quelques jours plus tard.
Car «Alexandre de Saligny» collectionne les ennuis avec la justice.6 Dès son premier emploi de
courtier en assurances, il a filé avec la première somme d’argent qui lui est tombée dans les mains. Il
a écopé pour cela de quatre ans de prison le 8 mai 1979.7 En 1980, il est condamné trois fois. Le
tribunal correctionnel de Bruges lui retire à vie son permis de conduire après un accident mortel de la
route. Suivent, à Bruxelles, deux condamnations à quatre mois de prison ferme pour tentative
d’extorsion de fonds et deux mois de prison ferme pour escroquerie. Dès 81, Raemaekers met à profit
son tout premier congé pénitentiaire pour prendre la fuite en France. Avant de faire le chemin en sens
inverse, cinq ans plus tard, pour échapper aux ennuis accumulés en France.8
Maître Berenboom achève de brosser le tableau à sa cliente avec une dernière condamnation,
récente celle-là: le tribunal correctionnel de Namur l’a encore condamné pour escroquerie, le 5 juin
1987. Comment Raemaekers s’y prend-il pour échapper à la prison? C’est le mystère. Mais il est bel
et bien libre et sa fausse identité ne lui sert même pas à se cacher de la justice. Sa photo est bien en
vue au dos des petits livres qu’il édite et une courte biographie – gonflée de prix littéraires
imaginaires – mentionne sa date de naissance et le nom de sa mère.
A la même époque, en 1987, Jean-Paul Raemaekers occupe une maison de maître, avenue Paul
Dejaer, à Saint-Gilles. Un quartier bourgeois aux maisons cossues du dix-neuvième siècle où
atterrissent pas mal de quadragénaires divorcés qui refont leur vie. Raemaekers fréquente ce milieu
où il passe pour écrivain, impresario, philosophe et maître d’échecs. D’un seul mot lâché ici et là,
devant ses nouveaux amis, il laisse deviner sa noble ascendance. A d’autres, il affirme avec le plus
grand sérieux qu’il est le fils de l’évêque de Liège. Raemaekers ne craint pas les contradictions. Dans
toute cette comédie, une chose est vraie: Alexandre, comme il se fait bien sûr appeler, est
effectivement de première force aux échecs. Certains de ses amis se souviennent: «Il aimait pardessus
tout les parties où il pouvait jouer contre plusieurs personnes en même temps; il menait sans
problème neuf ou dix parties à la fois.»

Les Editions Impériales d’Occident, créées par Raemaekers le 1er mars 1987, sont basées à Saint-
Gilles, au 4 de la rue de Lombardie. La plupart des petits livres exposés à l’étalage ont Alexandre de
Saligny pour auteur. Il n’y en a pas 401, comme il le prétend au dos des couvertures, mais plus d’une
dizaine quand même. L’un d’eux reprend le texte d’un opéra, La Belle de Budapest. Un autre est une
biographie de Rocco Di Quinto, un chanteur de charme italo-belge qui a connu quelques succès en
Wallonie au début des années 80. On y apprend que Rocco Di Quinto a des relations plus
qu’amicales avec ses choristes mineures. Il met même l’une d’elles enceinte. «La nouvelle législation
en matière de travail des enfants menace la carrière pourtant prometteuse de Rocco Di Quinto», écrit
Alexandre de Saligny.9
A mesure que Françoise de Saligny se renseigne plus avant sur l’homme qui lui a volé son nom, le
mystère s’épaissit. Il possède trois voitures flambant neuves: une Jaguar et deux Porsche. Dans les
cafés de Saint-Gilles, il agite de grosses liasses de billets. Il voyage constamment. «Pour affaires».
Le 13 octobre 1988, l’avenue Paul Dejaer sursaute: la brigade des moeurs de la police judiciaire de
Bruxelles prend une maison d’assaut. La porte est enfoncée. Un mégaphone assourdit la rue pendant
qu’on arrête le suspect qui se cache dans une penderie à l’étage. Il a fallu une semaine de planque
pour mener à bien l’opération. Raemaekers, tuyauté, avait pris la fuite aux Pays-Bas. Il est rentré au
bout d’une semaine, estimant, à tort, que tout danger était écarté. Françoise de Saligny lit l’affaire
dans le journal. Raemaekers est accusé de viols multiples sur la personne d’Isabelle L., une petite fille
de onze ans. En août 1988, il persuade ses parents qu’elle a une «voix en or» et qu’elle doit d’urgence
enregistrer un 45 tours. De préférence à Manille, où les studios d’enregistrement sont «tellement bon
marché». Il monte si bien la tête aux parents qu’il leur fait investir 205.000 FB dans le projet. Depuis
Manille, il convainc le brave papa de verser encore 250.000 FB par virement postal. C’est que la
petite Isabelle a fait si forte impression sur les patrons du showbiz local qu’il est maintenant question
d’un 33 tours! Isabelle passe quarante et un jours aux Philippines en compagnie de son «impresario».
Elle y fait de nombreux enregistrements, qui n’ont rien à voir avec la chanson. Il n’y a qu’une caméra
vidéo, fixée sur un pied, au beau milieu d’une chambre d’hôtel.10
Au cours de l’instruction de 1988, on découvre encore que, dans les semaines qui ont précédé son
arrestation, Raemaekers était entièrement absorbé par la création d’une ASBL appelée SOS Enfants en
Détresse. Son intention était de liquider sa librairie pour transformer les lieux en maison d’accueil
pour enfants en difficulté. On s’aperçoit aussi qu’il a été, pendant toute l’année 1986, le tuteur
officieux d’une jeune fille de treize ans, dont la mère, une marginale de Charleroi, ne voulait plus.
Sylviane B., qui habitait chez Raemaekers, raconte qu’elle était maltraitée et violée. «Lors des viols,
il me ligotait», explique-t-elle. Personne ne la croit. Pas même sa mère. Pas même lorsque le nom de
Raemaekers, accusé de pédophilie, s’étale dans la presse. «Elle invente» affirme la mère aux
enquêteurs. Le témoignage de Sylviane B. en est resté là. Sans suite. Aujourd’hui encore.
Le 7 juin 1989, Raemaekers est finalement condamné pour usurpation d’identité, suite à la plainte
déposée par Françoise de Saligny. Il lui est interdit à jamais d’utiliser son cher pseudonyme.11 Moins
de trois semaines plus tard suit une nouvelle condamnation. Le témoignage d’Isabelle L. sur ce qui
s’est passé à Manille le fait condamner à cinq ans de prison, dont deux avec sursis, devant le tribunal
correctionnel de Bruxelles. Raemaekers a nié l’évidence pendant tout le procès. «Elle ment, affirmet-
il, jamais je ne l’ai pénétrée et jamais je ne l’ai forcée à me faire de fellation.» Quatre ans plus tard,
lors les perquisitions de Rotterdam, les enquêteurs découvriront la cassette sur laquelle on voit
qu’Isabelle a dit la vérité. Et qu’un autre enfant a été maltraité à Manille. Une petite Philippine qu’on
ne prendra pas la peine d’identifier.12

Après avoir purgé le tiers de sa peine, Jean-Paul Raemaekers est libéré le 14 octobre 1991. Son
retour sur la scène bruxelloise est aussi éclatant que sa sortie a été pitoyable deux ans plus tôt. A
peine libéré, il loue un bureau sur l’avenue Louise à Bruxelles. Au 163, à deux pas du siège principal
de la Commission Bancaire et Financière, il propose des taux d’intérêt à court terme de 22% et plus.
Raemaekers est devenu investisseur. «Le numéro un en placements internationaux»: c’est écrit dans
une publicité des Pages d’Or. Le 3 mars 1992, un an et demi après le démarrage du bureau
d’investissement, il enregistre au tribunal de commerce de Bruxelles sa société PEFI, pour Placements
Experts Finance Internationale. Il bombarde son épouse Régine Depeint administrateur délégué et se
nomme lui-même PDG.13 Personne ne sait comment, mais Raemaekers est plus riche que jamais. A
l’été 1992, il fait de brefs voyages, au Paraguay et au Nigeria, notamment. «J’ai monté une banque au
Paraguay à cette époque, c’est assez facile, là-bas», déclarera-t-il plus tard.14
Quelques semaines avant le départ de Raemaekers pour le Paraguay, le journaliste Guy Legrand
entre dans les bureaux de PEFI. Legrand assure la rubrique placements de l’hebdomadaire
économique et financier Trends-Tendances. Il sent venir la période creuse des vacances d’été et a
envie de s’amuser un peu. La réalité dépasse ses rêves les plus fous. «Il est incroyable qu’une maison
d’un tel poids ait pu rester aussi inconnue», ironise-t-il une semaine plus tard dans son journal.15
Raemaekers l’a noyé pendant une heure entière dans ses taux d’intérêt luxembourgeois qui, de minute
en minute, montaient de 10 à 13,5%. Le plus beau souvenir de Legrand, c’est la conversation qu’il a
eue quand il regardait une mappemonde constellée de petits drapeaux en papier.
– Et ça, c’est quoi?
– Cela vous donne une idée des pays où nous sommes présents.
– C’est tout de même particulièrement impressionnant pour une société si jeune.
– Mais nous sommes en pleine expansion. Vous voyez cet immeuble de bureaux, à côté?
– Le beau bâtiment neuf?
– Oui, eh bien, nous y louons 250 mètres carrés à partir du mois de septembre.
Guy Legrand se souvient qu’à la fin de l’heure d’entretien, les 250 mètres carrés étaient devenus
dix étages; Raemaekers affirmait qu’il brassait chaque jour un paquet d’actions de plusieurs centaines
de millions de FB et il se vantait de négocier avec soixante-cinq banques dans autant de pays… «J’ai
vérifié quelques-unes des banques qu’il avait mentionnées. Comme je m’y attendais, elles
n’existaient pas.»16 Une seule chose a épaté Legrand: Jean-Paul Raemaekers est bel et bien, comme il
l’affirme, membre de Mensa, l’association des super quotients intellectuels. Pour le prouver, il a
publié à ses frais dans le quotidien L’Echo de la Bourse du 11 juin 1992 un compte rendu de la
conférence qu’il avait donnée quelques jours plus tôt à une réunion de Mensa près de Charleroi.
Mensa n’aura pas l’occasion de lui reprocher cette utilisation illégale de l’association à des fins
personnelles et lucratives. Le 2 juin 1992, le juge Van Espen inculpe Raemaekers des chefs d’appel
illégal à l’épargne publique et de faux et usage de faux en écriture. C’est la Commission Bancaire et
Financière qui a porté plainte auprès du parquet de Bruxelles, dès février 1992, alors que PEFI n’était
pas encore complètement opérationnelle. La société n’a pas de licence pour les placements
internationaux. Raemaekers est censé disposer d’un mandat d’une banque étrangère agréée. «Oh, je
cours le chercher», répond-il à la Commission qui le somme de s’expliquer. Et il revient, peu après,
avec l’attestation demandée. Elle est délivrée par l’International Swan Bank, du Paraguay. Avant
même que la Commission réalise que cette banque n’existe pas, on découvre que l’attestation a été
contrefaite au copy-center du coin.

Le 22 janvier 1993, le tribunal de commerce de Bruxelles interdit toute activité à la société. Une
procédure superflue car PEFI est déjà liquidée, depuis le 30 août 1992. Raemaekers a continué sous
différents noms: International Swan Bank, Universal Brokers Company Exco… L’une de ses
dernières clientes sera la chanteuse française Chantal Goya, qui a eu la chance d’avoir des avocats
attentifs. Raemaekers était à deux doigts de la délester de quelque 200 millions de FB, ce qui
correspondait à peu de choses près au montant du trou laissé par PEFI.
Personne n’a jamais pu expliquer comment Raemaekers, à peine sorti de prison, avait bien pu louer
un bureau avenue Louise. «Je vendais des cassettes pédophiles», déclare-t-il d’emblée lors d’une des
conversations téléphoniques que nous avons eues avec lui au printemps 1997, quand il était
emprisonné à Namur. «Il y a beaucoup d’argent qui circule dans ce genre de réseau. Et, à votre avis,
quel argent transitait par PEFI? Les recettes d’un commerce de pornographie enfantine!»17
Le 30 janvier 1994, le tribunal correctionnel de Bruxelles condamne Raemaekers à six ans de
prison ferme pour escroquerie, faux en écriture, banqueroute frauduleuse et abus de confiance. Il fait
appel du jugement et n’obtient, le 5 janvier 1995, qu’une peine plus lourde: sept ans ferme. Dans sa
cellule, Raemaekers attend avec appréhension son autre procès, celui des assises de Bruxelles.
Juste avant que le jury ne se retire pour délibérer, le vendredi 27 janvier 1995, l’accusé a le mot de
la fin. Il semble avoir enfin compris que les choses se présentent plutôt mal et se lance dans un long
exposé. De nouveau, il parle à une vitesse folle, telle que son flot de paroles s’enraye parfois. Jean-
Paul Raemaekers demande pardon. «Aux enfants, à leurs familles, à tous ceux à qui j’ai fait du mal…
Je ne me plaindrai pas de ma peine, que je mérite. Mes regrets sont sincères. J’espère seulement
qu’on acceptera de me soigner pendant ma détention. Lorsque je vois des enfants, l’excitation devient
plus forte que moi… Moi, le violeur, l’escroc, je veux faire pénitence. Mais ce n’est pas tout. Je vais
mettre la machine en marche. Je suis le bouc émissaire qu’on envoie en prison alors que les grosses
légumes restent hors de portée.» La confusion s’installe dans la salle d’audience. L’accusé sort une
feuille de papier qu’il agite ostensiblement et fait mine de commencer à lire tout haut une série de
noms de clients. La présidente Karin Gerard saisit son marteau.
– Monsieur Raemaekers, ce que vous faites est inadmissible!
– Mais je peux le prouver, madame la présidente.
– Je veux bien prendre acte de votre soudaine requête de révéler finalement le nom de vos
complices, mais je ne peux pas accepter que cela se fasse en séance publique.
– Bon, je communiquerai les noms plus tard aux instances compétentes. Dans ce cas, je
voudrais tout de même conclure en annonçant que j’ai également conservé, en un endroit
sûr, une quantité de cassettes vidéo qui prouvent que j’ai raison. De plus, j’ai laissé chez un
notaire une déclaration de cent cinquante pages. Celle-ci sera remise à la justice s’il
m’arrive quoi que ce soit.18
La feuille a été déposée au parquet de Bruxelles et a servi de base à une série d’enquêtes
entreprises en 1995. Raemaekers avait inscrit cinq noms sur le papier. Le premier est celui d’un
magistrat bruxellois; les quatre autres, ceux de créanciers dans le dossier PEFI.19
Trois heures après l’incident, le jury revient en salle d’audience. A toutes les questions qui sont
posées, la réponse est oui. Coupable sur toute la ligne. La juge Karin Gerard condamne Jean-Paul
Raemaekers aux travaux forcés à perpétuité.

«Je me suis rendu compte qu’il avait des contacts avec des personnes
non identifiées qui ne laissaient aucune trace de leur passage»
L’ex-avocat de Jean-Paul Raemaekers, 28 octobre 1996

Comme à chaque fois, ils sont de la partie. Les chineurs, les radins, les traficoteurs, les antiquaires
et les commères du quartier. Nous sommes le jeudi 7 décembre 1995, en fin d’après-midi. Dans le
hangar de la rue de l’Indépendance, à Molenbeek, le commissaire-priseur fait défiler en vitesse les
lots numérotés 182 à 308. Il a envie de rentrer chez lui. Tout comme l’huissier Michel Leroy et son
assistant François Daniel. Les enchères sont capricieuses. Le lot 203, qui comprend deux téléviseurs,
change de propriétaire pour mille FB à peine. Un agrandisseur Durst, qui vaut pas mal d’argent, part
pour 300 FB. Le lot 232, la machine à coudre Corona, ne trouve pas acquéreur. Par contre, on
s’arrache le lot 216, une boîte de vingt CD. Enchère finale: 6000 FB. Pour le lot 243, fait de vingt-sept
cassettes vidéo, les enchères vont jusqu’à 1600 FB. Le 255, qui comprend 322 cassettes vidéo
originales, change de main à un prix anormalement élevé: 20.000 FB. Et 430 vidéos, enregistrées par
leur ancien propriétaire, ainsi que soixante boîtiers VHS vides, rapportent également la coquette
somme de 8000 FB. «Il n’y a pas de constante en la matière», explique un connaisseur. «La présence
de deux collectionneurs acharnés peut suffire à mettre hors de prix des babioles sans valeur.»
C’est peut-être pour une raison aussi banale que les cassettes vidéo de Jean-Paul Raemaekers ont
atteint des sommets lors de la vente publique des derniers actifs de PEFI. La surprise n’en est pas
moins totale au parquet de Neufchâteau lorsque la presse révèle fin 1997 l’existence de cette vente.1
Jusque là, personne ne s’était aperçu de l’incroyable destin réservé aux biens de l’un des rares
grossistes en pornographie enfantine que la justice belge ait jamais réussi à coincer.
Les enquêteurs se sont bien rendu compte quelques mois plus tôt qu’une partie de la collection de
vidéos de Raemaekers avait été égarée lors de l’enquête judiciaire, mais ils n’ont pas la moindre idée
de ce qui a pu se passer. Le 17 février 1997, le curateur de PEFI, l’avocat bruxellois Tom Gutt, écrit
une lettre au parquet de Bruxelles.2 Il a lu dans la presse que les fouilles dans un charbonnage
désaffecté de Jumet étaient menées sur les indications fournies par Jean-Paul Raemaekers. Il en a
déduit que Neufchâteau devait s’intéresser à son passé. Dans sa lettre, Gutt s’étonne du fait que
personne ne l’ait encore contacté. Après l’arrestation de Raemaekers, il a trouvé une cargaison entière
de cassettes vidéo devant sa porte. «Au total, il s’agit de quelque 2000 cassettes, écrit Gutt, qui n’ont
jamais été visionnées par la justice. Elles ont été sélectionnées à l’époque sur base des étiquettes que
Jean-Paul Raemaekers avait collées dessus.»3
Le compte est bon. A l’époque, un peu moins de 4000 cassettes ont été saisies à Rotterdam. Au
cours de l’enquête qui va mener Raemaekers aux assises, seuls deux bons milliers de ces cassettes ont
été visionnées par la BSR. Les deux mille bandes restantes sont entassées dans un entrepôt de l’expert
judiciaire André Fourneau à Anderlecht. Mais ce dernier manque de place et veut s’en débarrasser. Il
a déjà insisté auprès de Gutt pour faire incinérer tout le stock.
Quand les enquêteurs de la BSR de Bruxelles viennent chercher la cargaison, le 12 mars 1997, ils
ne trouvent pas 2000, mais 797 bandes vidéo.4 Longtemps, ils vont se contenter de supposer que le
curateur s’est trompé et que sa mention de «2000 cassettes» était approximative. Jusqu’à ce qu’ils
apprennent l’existence de la vente aux enchères de Molenbeek, en décembre 1995: 779 cassettes ont
été vendues. La conclusion s’impose: le parquet de Bruxelles a égaré une bonne partie du butin. Le
juge d’instruction Van Espen, qui dirigeait l’enquête sur PEFI, soutient qu’il a signalé la totalité de la
collection à tous ceux qui devaient en avoir connaissance. Son collègue Vandermeersch déclare qu’il
n’a jamais eu vent d’un lot de 2000 cassettes non visionnées.

Sur les 797 bandes récupérées, on ne trouve aucune scène suspecte. Mais on continue à se poser
des questions sur les 779 exemplaires vendus aux enchères. Selon le procès-verbal de la vente, il y
avait 322 «cassettes vidéo originales» dans le lot.5 C’est à dire des cassettes enregistrées achetées
dans le commerce. On sait que les pédophiles ont précisément l’habitude de cacher leurs scènes
favorites au beau milieu d’un film innocent – de préférence un Walt Disney. Les scènes les plus
horribles sont généralement découvertes sur les cassettes dont la couverture éveille le moins de
soupçons.
Ce qui est sûr, c’est que Raemaekers se faisait beaucoup de souci pour sa collection de vidéos
saisies. Un bon mois après son arrestation à Rotterdam, il écrit, de la prison de Forest, au curateur
Tom Gutt: «Je me permets de solliciter la restitution et en tous les cas le retrait des objets avant vente
et mise en garde, par vos soins, auprès de Monsieur Fourneau, à savoir: les vêtements de nos trois
enfants (11 ans, 9 ans et 10 mois), les vêtements de mon épouse, les vêtements m’appartenant, les
objets personnels de nos 3 enfants, une série de jouets de nos enfants, les peluches de nos enfants, les
cahiers et travaux scolaires de nos enfants, les cassettes vidéos enregistrées à la TV en direct, tout ce
qui est invendable.6
A l’évidence, Raemaekers reste convaincu que le bluff et les dénégations farouches sont la
meilleure stratégie. Comme on le comprendra plus tard, il vit dans l’espoir que quelques grands
acteurs du monde judiciaire belge vont voler à son secours. Contrairement aux vêtements, aux cahiers
scolaires et aux peluches, il ne récupère pas les cassettes. Ce qui finalement ne change pas grandchose
puisqu’elles n’ont pas été toutes exploitées. «A Bruxelles, ils savaient parfaitement qui j’étais
et qui je pouvais mouiller si je le voulais», déclare plus tard Raemaekers. «Après mon arrestation, on
m’a envoyé des signaux. On me ferait interner. Ainsi, je retrouverais la liberté après un an environ. Je
ne m’explique pas pourquoi ça n’a pas marché et comment j’ai été condamné à perpétuité. Il faut dire
que toutes les preuves trouvées en 1993 qui accusaient les gens pour qui je travaillais avaient déjà été
escamotées au cours de l’enquête.»7
A quel point Raemaekers est-il crédible? Un membre de la BSR de Bruxelles, qui a fait partie de ses
interrogateurs, ne le sait toujours pas. «Parfois, je me dis: ça n’a aucun sens, il est fou à lier, on perd
son temps. D’autre part, on ne peut pas nier que pendant des années, il a été au coeur d’un milieu
criminel dont nous ne savons rien, ou si peu. C’est lui qui nous a expliqué qu’entre pédophiles, on
pratique surtout le troc. Au-delà des histoires rocambolesques qu’il raconte, il y a une certitude: c’est
qu’il a commencé à filmer ses viols d’enfants parce que lui-même n’avait rien à échanger. Donc, quoi
qu’il en soit, Raemaekers doit forcément être une source de renseignements utiles.»
Dès la fin de son procès d’assises, Raemaekers attire l’attention de la BSR de Bruxelles. Mais pas
pour parler de la menace qu’il a lancée du banc des accusés – «je vais mettre la machine en marche».
Non, il tente de convaincre les gendarmes, qui ne sont pas prêts à le croire, que les petites Nancy et
Nelly étaient, comme la plupart des autres victimes, «louées» par leur mère pour une bouchée de
pain. Selon Raemaekers, la mère était parfaitement au courant de ce qui se passait: «Je l’ai épargnée
lors de l’enquête, cela faisait partie de l’accord».
Le premier février 1995, une semaine à peine après le procès, le gendarme Boon fait une
découverte stupéfiante. Plusieurs versements anonymes ont été effectués sur le compte de
Raemaekers à la prison de Forest. Quand un nom est parfois mentionné, c’est «Madrid» ou
«Leclercq». Boon a du mal à retrouver le bureau de poste d’où l’argent est versé, mais il finit par le
localiser au 22 de l’avenue Docteur Dejase à Schaerbeek. Pas le moindre Madrid ni Leclercq en vue.
Ni dans la rue, ni dans le quartier. Par contre, la mère de Nancy et Nelly habite l’avenue Docteur
Dejase. Après de nouvelles recherches, Boon identifie le donateur anonyme grâce à l’écriture sur
deux mandats postaux. C’est bien la mère.8

Raemaekers, professionnel de l’intrigue, lui aurait-il un jour prêté de l’argent qu’elle rembourse
par petites tranches? C’est possible, mais pour tous ceux qui ont vu ne serait-ce que quelques
secondes du calvaire de Nancy et de Nelly, il est impensable qu’une mère s’acquitte encore de la
moindre obligation envers le coupable, à fortiori s’il se trouve en prison. En 1995, les deux petites
filles ne vivent d’ailleurs plus chez leur mère.
Lorsque Raemaekers est entendu par la BSR, le 20 février 1995, il explique que des pédophiles et
des parents complices lui ont versé quelque 400.000 FB en échange de son silence. «La mère de
Nancy et Nelly», déclare-t-il sans sourciller, «prêtait régulièrement ses enfants à des hommes adultes
qui payaient 10.000 FB pour une ou deux heures». Il cite les noms de certains de ces «clients».9 Au
cours du même interrogatoire, Raemaekers raconte que des partouzes avec des mineurs ont eu lieu à
différentes adresses à Bruxelles et il cite les prénoms de gens qui, selon lui, seraient les petits rouages
d’une grande machine bien huilée. Il donne l’adresse d’un studio d’enregistrement, avenue Molière,
dans la commune bruxelloise d’Uccle. On y aurait tourné des vidéos sur commande pour certains
pédophiles. Il dit aussi qu’il y est passé un jour avec la petite Isabelle L.10 Deux ans plus tard, dans
l’affaire Dutroux, les enquêteurs découvriront qu’un des gérants de ce studio était lié, dans les années
80, avec la société vidéo qui a engagé Bernard Weinstein à son arrivée en Belgique. Mais début 95,
les gendarmes ne peuvent pas encore savoir qui est Weinstein.
La BSR ne sait pas par quel bout prendre Jean-Paul Raemaekers. Tantôt il joue le repenti combatif
qui parle pour se venger. Tantôt il prend les enquêteurs de haut et, les yeux brillants, se vante du
soutien de personnalités qui pourraient, d’un seul mot, faire arrêter toute l’enquête.
Le 15 mars 1995, quand deux gendarmes de la BSR de Bruxelles s’annoncent à la prison de Forest
pour un second interrogatoire, Raemaekers refuse de quitter sa cellule. La seule chose qu’il veut bien
leur dire, c’est qu’il subit «de fortes pressions». Plus nerveux encore que d’habitude, il leur explique
que ses avocats lui ont défendu tout contact avec la gendarmerie.
Le nombre de personnes qui ont rendu visite à Raemaekers en prison depuis le 1er février 1995, soit
en six semaines, est tout simplement impressionnant. Il a eu vingt-six visites! C’est plutôt étonnant
pour un pédophile qui vient d’être condamné aux travaux forcés à perpétuité, mais ce qui est surtout
frappant, c’est le grand nombre d’avocats issus de l’entourage direct de son conseil initial, Jean-Paul
Dumont. Ainsi, Marc Depaus, Patrick Gueuning et Sylvie Théron n’arrêtent pas de défiler à la prison
de Forest. Jean-Paul Dumont lui-même, ainsi que l’avocat Jean-Marie Flagothier, rendent également
visite à Raemaekers au cours de cette période.11 Dans ce défilé, encore, le juge Raymond De Smet, du
tribunal de commerce de Bruxelles, bénévole à la SAJ Autrement, une organisation qui porte
assistance aux détenus. Raemaekers lui remet une longue lettre dans laquelle il fait savoir qu’il ne
veut plus être interrogé par la BSR mais seulement par la police judiciaire. La lettre atterrit sur le
bureau du procureur du Roi de Bruxelles, Benoît Dejemeppe, le 22 mars 1995. Raemaekers y promet
des preuves irréfutables sur un juge pédophile, une importante opération de blanchiment d’argent, un
meurtre et un groupement terroriste secret. Il annonce aussi des révélations sur l’affaire Agusta, sur
un réseau de pédophilie et sur les Ballets Roses. On ne sait pas si Dejemeppe est impressionné par le
contenu de la lettre. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y donne aucune suite. Il laisse l’enquête aux mains de
la BSR, qui va, aussitôt et avant toute chose, tenter de comprendre la soudaine préférence de
Raemaekers pour la PJ de Bruxelles.
Si l’on en croit les registres de la prison de Forest, aucun péjiste n’a rendu visite à Raemaekers
entre le 20 février et le 15 mars. «Pourtant, deux enquêteurs de la PJ sont bien venus à cette époque»,
explique Raemaekers un an et demi plus tard, quand ses relations avec la BSR sont à nouveau au beau
fixe. «Ils étaient envoyés par le commissaire bruxellois Georges Marnette. C’est un grand ami de
Jean-Paul Dumont. C’est Dumont qui m’avait interdit tout contact avec la gendarmerie. Je ne devais
fournir mes renseignements qu’à la PJ, mais seulement après filtrage et vérification par Dumont.»12

Si rien n’avait été de travers, Jean-Paul Dumont serait sans doute devenu un jour président du Parti
Social Chrétien, ministre de la Justice ou quoi que ce soit du même niveau. Dans les années 70, il
était un des plus fameux golden boys du PSC. Il a dirigé pendant des années les «jeunes PSC», il a fait
partie de l’aile ultra droitière du parti, le Cepic, dont le fondateur et président était l’ancien premier
ministre Paul Vanden Boeynants. Plusieurs membres en vue du Cepic – dont son trésorier le baron
Benoît de Bonvoisin – seront inquiétés plus tard dans une série d’affaires douteuses allant jusqu’au
financement, par divers intermédiaires, de l’extrême-droite et du Front de la Jeunesse, dont certains
membres seront condamnés en 1981 pour avoir mis le feu à l’hebdomadaire de gauche Pour.13
Avocat prometteur, Dumont défendra plus tard certains membres de ce groupement terroriste. Ce sont
les premiers noms d’une liste de clients qui, a posteriori, pourrait servir d’annuaire de la criminalité
organisée en Belgique au cours des vingt dernières années. Des membres présumés de la bande des
tueurs du Brabant (Adriano Vittorio), l’ex-gendarme Madani Bouhouche, Eric Lammers (du
mouvement néo-nazi Westland New Post), des membres de la bande Haemers (Axel Zeyen), Michel
Nihoul, l’ancien commissaire en chef de la PJ de Bruxelles Frans Reyniers, le parrain des négriers
Carmelo Bongiorno… L’énumération, incomplète, des clients de Jean-Paul Dumont permet de se faire
une idée des sphères d’influence dans lesquelles il évolue. A la fin des années 80, Dumont était le
leader incontesté d’un petit nombre d’avocats qui gravitent depuis des années autour des mêmes
clients et des mêmes dossiers. Par exemple autour du baron de Bonvoisin, impliqué dans
d’innombrables affaires. A cette époque, Dumont partage son cabinet avec maître Didier De Quévy,
qui est l’avocat de Marc Dutroux en 1989. Il collabore étroitement avec Martial Lancaster, avec
Philippe Deleuze, qui a depuis lors disparu de la circulation, et avec Julien Pierre, l’actuel avocat de
Dutroux.
La chute de Jean-Paul Dumont est aussi spectaculaire que son ascension. En juillet 1995, il est
suspendu pour neuf mois du barreau, pour outrage aux bonnes moeurs, et aussi pour avoir prétexté la
maladie au premier jour d’un grand procès d’assises à Liège où il devait plaider, alors qu’il participait
le jour-même à un débat télévisé. Dans le même temps, le substitut bruxellois Jean-François Godbille
reçoit une facture pour des cartes de visite qu’il n’a jamais commandées. L’enquête démontre que
c’est Dumont qui les a fait imprimer, et la rumeur raconte qu’il entendait les distribuer dans les
bordels bruxellois. Le substitut Godbille était à ce moment en charge des enquêtes sur Carmelo
Bongiorno et Benoît de Bonvoisin. Le PSC bruxellois, au nom duquel Dumont n’exerce plus
aujourd’hui qu’un mandat de conseiller communal à Uccle, préfère ne plus trop entendre parler de
lui.

La grande amitié qui lie le commissaire de la PJ de Bruxelles Georges Marnette et l’avocat Jean-
Paul Dumont n’est un secret pour personne. On connaît moins la nature exacte de cette amitié. Début
1997, un membre du cabinet du ministre de l’Intérieur Johan Vande Lanotte signale au parquet de
Neufchâteau que l’avocat et le commissaire ont monté ensemble une entreprise à Montréal, au
Canada, et qu’on les y voit régulièrement ensemble. Des magistrats bruxellois déclarent à la même
époque, dans le magazine Humo, que Dumont est un informateur attitré de Marnette. Les deux
hommes se rencontreraient régulièrement au restaurant Mok ma Zwet, un établissement qui doit sa
notoriété au fait qu’un gangster de la bande Haemers s’y est réfugié un temps dans les années 80. Le
restaurant Le Vieux Bruxelles, dans l’Ilot Sacré à Bruxelles, est un autre de leurs points de rencontre
habituels. Il est exploité par un certain Michel Lavalle, à qui Achille Haemers, le père de l’autre,
prétend avoir donné de l’argent pour monter une affaire. Interrogé à ce sujet par Humo, Marnette
déclare que certains membres de la PJ de Bruxelles organisaient régulièrement des déjeuners dans un
des établissements de Lavalle. L’ancien commissaire en chef Frans Reyniers et le grand patron
Christian De Vroom y mangeaient souvent, eux aussi. En ce qui concerne Dumont, Marnette affirme
qu’ils se sont connus en 1984 et qu’ils sont devenus amis petit à petit. «De temps à autre, nous allions
manger ensemble. Pas souvent, en tout une dizaine de fois, tout au plus. Nous avions un accord très
clair: pendant le repas, on ne parlait jamais d’une affaire judiciaire dans laquelle l’un de nous était
impliqué.»14
Il n’est bien sûr pas rare que la gendarmerie et la PJ tentent en coulisses de se piquer des dossiers.
Ce qui est beaucoup plus rare, c’est l’intérêt que peuvent montrer Dumont et Marnette pour
quelqu’un comme Raemaekers, dont tout le monde s’accorde à dire qu’il est passablement fou. Les
gendarmes de la BSR de Bruxelles, appelés entre-temps à la rescousse pour l’enquête de Neufchâteau,
vont finalement apprendre de la bouche d’un témoin privilégié ce qui est réellement arrivé dans les
semaines et les mois qui ont suivi le procès d’assises. Le 28 octobre 1996, ils auditionnent Marc
Depaus. C’est lui qui s’entend dire par Jean-Paul Dumont, une semaine avant le procès, qu’il va
devoir reprendre «cette petite affaire» avec un de ses collaborateurs. Dumont met en avant la
dépression qui l’avait déjà contraint, quelques semaines plus tôt, à abandonner la défense de Madani
Bouhouche devant les assises du Brabant. «Il disait que nous avions plus de chance avec deux jeunes
avocats qu’avec un ténor du barreau», déclare Depaus. «Dumont estimait qu’on éviterait un
amalgame et une certaine ambiguïté entre client et avocat.»
Pour Depaus, qui n’avait alors que trente-cinq ans, le procès de Raemaekers a tourné à la débâcle.
Un an et demi plus tard, il a été inculpé d’escroquerie et a quitté le barreau. Il explique aux
enquêteurs que Raemaekers lui a annoncé, dès leurs premières entrevues, que si les choses tournaient
mal, il dénoncerait en pleine audience des personnes «haut placées». Marc Depaus ne sait toutefois
pas s’il existe un lien entre cette menace et le désistement de Dumont, qui suivait de très près le
déroulement du procès. Il était joignable en permanence et il transmettait ses instructions depuis son
bureau. «Il est apparu que la seule personne en qui Raemaekers avait confiance était maître Dumont»,
dit Depaus.
Interrogé sur le refus de Raemaekers de continuer les auditions avec la BSR, l’ex-avocat se
souvient qu’il est allé lui-même voir le juge Vandermeersch après le procès pour lui proposer un
marché: une remise de peine pour Raemaekers en échange de renseignements. Vandermeersch a
décliné l’offre. Selon Depaus, ce n’est qu’ensuite que Dumont a exploré la piste de la PJ. «Par
l’intermédiaire de maître Dumont, à qui j’avais demandé conseil, j’ai rencontré deux inspecteurs de la
PJ. Par après, j’ai considéré que je mettais les pieds dans un vrai bourbier et je me suis désolidarisé de
cette démarche.»
– Vous avez cité le mot «bourbier». Pouvez-vous préciser votre pensée?

– J’ai utilisé le mot «bourbier» parce qu’au départ cette affaire apparaissait simple.
Raemaekers disposait d’un certain nombre d’informations qu’il désirait négocier. La
première démarche a été de mesurer la faisabilité de cette négociation et ses modalités (…).
Après ma visite chez le juge Vandermeersch, je me suis posé la question du soutien réel
dont les enquêteurs disposaient dans cette négociation par rapport à leur hiérarchie. D’autre
part, il est apparu qu’une rivalité existait au sein du corps de police auquel appartenaient
mes interlocuteurs, et enfin, je me suis rendu compte que Raemaekers avait des contacts
avec des personnes non identifiées qui ne laissaient aucune trace de leur passage. Tous ces
éléments m’ont fait comprendre que j’étais en train de jouer une partie dont je ne
connaissais pas la moitié des règles. C’est dans ce contexte que je me suis retiré.
– Raemaekers déclare également que la police judiciaire avait été choisie par maître Dumont
en fonction de ses bonnes relations avec le commissaire Marnette. Confirmez-vous cela, et
que pouvez-vous nous dire de ces contacts?
– Je ne sais pas si la police judiciaire a été choisie par maître Dumont pour ses contacts avec
le commissaire Marnette, mais il est vrai que maître Dumont et le commissaire Marnette se
connaissent de longue date (…).
– Lors de ses auditions, Raemaekers nous a déclaré qu’il disposait de documents, voire de
cassettes vidéo, pour étayer ses informations. Etiez-vous au courant de l’existence de ces
documents?
– Oui, je sais que ces documents existent. Si les négociations avaient abouti, il était prévu que
j’en effectue la récupération, mais je ne sais pas à l’heure actuelle où ils se trouvent.
– Lorsque vous dites que ces documents existent, les avez-vous vus personnellement?
– Je ne les ai jamais vus personnellement.
– A l’époque, Raemaekers vous a-t-il dit où ils se trouvaient et où vous devriez vous rendre
pour les récupérer?
– Non.15
Les rares amis que compte encore Raemaekers aujourd’hui ont tous leurs certitudes sur l’existence
du «matériel compromettant». Début 1997, l’un d’eux nous assure que «c’est dans un coffre de
banque à Zurich». Un autre croit savoir que Raemaekers a tout caché en Amérique du Sud, au Pérou
ou au Paraguay. D’un ton conspirateur, on soutient qu’il n’est pas aussi fou qu’il en a l’air et qu’il a
une bonne «assurance-vie».
Il faut pourtant bien constater que le sort de Raemaekers ne subit pas ou peu d’amélioration en
1995 et en 1996. Il est transféré dans la prison la plus détestée des détenus: celle de Mons. Dans la
crasse et la surpopulation, il entend des histoires de détenus pédophiles persécutés à mort et il croit
être témoin d’un empoisonnement que l’administration transforme en «suicide». Raemaekers avale
des calmants comme des bonbons. Il subit les événements, dans une sorte de demi-absence. De temps
à autre, il appelle son ami d’enfance, John M. Verswyver, pour lui dire qu’«ils» l’ont «trahi» et que
sa vengeance sera douce – si elle vient un jour. Il réussit à arranger son transfert pour Namur, tombe
malade, et sombre toujours plus loin dans le vide.
C’est alors qu’éclate l’affaire Dutroux.

«Sur ces cassettes, disait-il, on voit des personnalités haut placées»
Le co-détenu de Jean-Paul Raemaekers, 21 septembre 1996

– Que penses-tu de tout cela?
– Bof.
– Ça ne te fait rien?
– Je ne comprends pas pourquoi les gens en font un tel plat… Ça me paraît la chose la plus
naturelle du monde.
– Alexandre, le pays est en ébullition.
– Tous des hypocrites. Tu sais, il y a en Belgique des familles qui sont prêtes à vendre leurs
enfants pour 2 ou 300.000 FB. Et tu peux en faire ce que tu veux. On m’en a proposé plus
d’une fois.
C’est cette conversation, raconte Serge Loriaux un mois plus tard, qui lui a fait comprendre qu’il
avait partagé sa cellule pendant six semaines avec quelqu’un qui n’a rien, ou si peu, à envier à Marc
Dutroux lui-même. Début août, la direction de la prison de Namur a averti Loriaux qu’il allait être
transféré dans une autre cellule. Le détenu qui s’y trouvait était ravi d’avoir quitté Mons pour Namur.
Il a dit qu’il était Alexandre de Saligny, directeur de banque.
A la façon dont il s’est présenté, Loriaux a compris qu’ils avaient tout de même quelque chose en
commun. Quadragénaire nihiliste, Loriaux répond «artiste peintre» quand on lui demande comment il
gagnait sa vie avant de se retrouver là. Dans le jugement du tribunal de Namur qui l’envoyait en
prison, il est décrit autrement: «escroc incorrigible». Le jour où il a découvert qu’un brave homme
portait le même nom que lui et était né le même jour, Loriaux a fait des affaires en or avec une
kyrielle de sociétés de crédit.
Au départ, Loriaux et Raemaekers s’entendent bien. Le premier devrait être libre d’ici un an, mais
il est endetté jusqu’au cou. L’autre ne verra pas s’ouvrir la porte de la prison avant l’an 2000, mais il
n’a apparemment aucun souci financier. Loriaux s’est laissé dire qu’en trois ans de détention,
Raemaekers a dépensé 600.000 FB en articles de luxe, en prêts à des co-détenus et en magouilles
diverses dont tout le monde parle sans en connaître le fin mot. Ce qui intrigue les enquêteurs de la
BSR de Bruxelles, c’est que Raemaekers ne débourse pas un franc en frais d’avocat. Celui du moment
s’appelle Jean-Marie Flagothier. Dans les années 80, il militait à l’UDRT, le parti poujadiste des
classes moyennes. D’après le détective privé André Rogge, il serait également membre d’une
organisation compromise dans l’affaire Gladio, le BROC, qui réunissait des officiers de réserve du
Brabant.1 Le fils de l’ancien premier ministre Paul Vanden Boeynants serait un des membres
importants de ce petit club militariste.
De Flagothier, on peut dire sans exagérer qu’il est l’un des derniers Belges militants. Intellectuel
affable, spécialisé en droit militaire, il a son cabinet à deux pas de l’Atomium. A partir de 1995, il se
dévoue sans compter pour le cas pourtant plutôt désespéré de Raemaekers. Pourquoi? Mystère. Lors
de conversations discrètes avec des journalistes, Flagothier rappelle régulièrement que c’est lui qui a
soustrait Raemaekers à l’influence de l’entourage de Jean-Paul Dumont. D’aucuns affirment qu’ils
sont de mèche pour utiliser Raemaekers dans un show d’écrans de fumée et d’accusations bidon, un
spectacle qui va tenir le pays en haleine à partir d’août 1996.

Maître Flagothier rend visite à son client en prison au moins une fois par semaine. Ce qui renforce
considérablement la crédibilité de Raemaekers aux yeux de ses co-détenus, déjà épatés par ses
généreuses dépenses. «Raemaekers est en permanence à l’affût de gens avec qui conclure des
affaires», affirme Serge Loriaux pendant une audition. Par exemple, dit-il, «je sais qu’il est à la
recherche d’un tueur à gages. Bien sûr, il n’a pas dit qui serait la cible». Loriaux lui-même s’est vu
proposer un marché. Raemaekers lui offre un voyage après sa libération pour aller chercher des
documents et des bandes vidéo. La conversation a porté sur le Pérou où Raemaekers prétend avoir
une villa. Loriaux pourrait s’y installer et la repeindre. Il a bien fait comprendre à Raemaekers qu’il y
avait une petite différence entre une toile et une façade, mais Raemaekers a insisté. Dans un premier
temps, Loriaux était intéressé. Il sait que les huissiers et les prêteurs lésés seront à ses trousses dès sa
libération en février 1998.2
Serge Loriaux a loué un téléviseur; il ne rate pas un seul JT à partir du 16 août 1996. Sabine et
Laetitia conduites, toutes tremblantes, vers une voiture de police. Sous les flashes qui crépitent, le
procureur Michel Bourlet qui a l’immense plaisir d’annoncer la libération non pas d’une, mais de
deux filles. Les feux de joie à Kain et à Bertrix. Marc Dutroux, menotté, sur les marches du palais de
justice de Neufchâteau. Michel Nihoul. Les pelleteuses à Sars-la-Buissière. Les photos de Julie et
Melissa. Raemaekers regarde aussi la télévision et commente sans arrêt les images. En l’écoutant,
Loriaux comprend que son co-détenu considère toute l’affaire comme un banal fait divers, sans
commune mesure avec ce qu’il sait, ni avec les preuves qu’il détient. «Il me répétait sans cesse que
les cassettes que les policiers avaient montrées à sa femme n’étaient rien comparées à celles qu’il
possédait encore», déclare Loriaux à la BSR. «Il disait que ces cassettes contenaient des scènes de
pédophilie auxquelles participaient d’importantes personnalités belges. Si ces cassettes tombaient aux
mains de la justice, cela créerait un énorme choc. Selon ses dires, même des ministres étaient
impliqués.»3 Loriaux a encore déduit des bavardages de Raemaekers la raison toute simple qui
l’empêche de dévoiler sans garantie la cachette de son trésor, qui le pousse à contrôler lui-même la
remise éventuelle de ces pièces à la justice: «Elles contiennent aussi des choses qui pourraient lui
valoir une seconde condamnation aux travaux forcés à perpétuité».
L’affaire Dutroux provoque une grande migration au sein des prisons belges. Sans le dire
clairement, les directions séparent les délinquants moeurs des autres détenus. Mi-septembre, Loriaux
quitte la cellule de Raemaekers. Comme il pense avoir gagné sa confiance, il propose aux enquêteurs
qu’on le remette en cellule avec le pédophile pour le faire parler plus avant. Les gendarmes de la BSR
sont enthousiastes, mais ils se heurtent au refus de la direction de la prison de Namur.

Tandis qu’un cortège silencieux et endeuillé dépose des fleurs à l’endroit où les corps de Julie et de
Melissa ont été découverts, à Sars-la-Buissière, le 18 août 1996, les passants observent une affichette
à la fenêtre du café l’Embuscade. Sur l’affiche – une photocopie de mauvaise qualité –, on peut voir
le visage d’une jeune fille. Elle s’appelle, ou s’appelait, Sylvie Carlin. Dix-neuf ans. Disparue le 15
décembre 1994 à Roucourt, dans la région de Tournai. Sylvie Carlin? Personne n’en avait jamais
entendu parler. Dans les jours qui suivent, les journaux publient quotidiennement des listes de plus en
plus longues d’enfants dis parus ou assassinés dans des circonstances non élucidées. A Neufchâteau,
les enquêteurs sont submergés de renseignements. Le juge Jean-Marc Connerotte et le procureur
Michel Bourlet comprennent qu’ils ont affaire à une forme de criminalité dont on soupçonne à peine
l’existence. Marc Dutroux recule les limites de l’entendement. Tandis qu’apparaissent toute une série
de pistes, les magistrats de Neufchâteau commencent à se dire que la perversion d’un seul homme ne
peut expliquer toutes ces horreurs. Même si elle n’est pas prouvée, l’existence d’un réseau criminel
derrière Marc Dutroux et Michel Nihoul ne fait aucun doute en ces premiers jours d’enquête. Cette
certitude s’accroît lorsque les premières menaces sont proférées. Bourlet et Connerotte se mettent à
vivre comme des otages. Ils sont surveillés en permanence par les équipes de l’ESI, l’Escadron
Spécial d’Intervention de la gendarmerie. La maison de Connerotte devient une fortification. Au
milieu de ce tohu-bohu, Bourlet parvient à rester en contact avec les parents des enfants disparus et
assassinés. Connerotte livre quotidiennement un nouveau lot de mandats de perquisition. Dans la
moitié du Hainaut, on fouille le sol.
Des renforts sont nécessaires. Le mardi 20 août, lors d’une réunion de travail à Neufchâteau, le
ministre de la Justice Stefaan De Clerck promet une augmentation sensible des moyens. Ce jour-là,
De Clerck est assailli par des journalistes belges et étrangers à sa sortie du petit palais de justice. Il se
rend encore rapidement à Grâce-Hollogne où il rencontre les familles touchées, les Russo et les
Lejeune, et il n’est que trop heureux d’au moins pouvoir promettre une chose: jamais autant
d’enquêteurs n’auront travaillé ensemble sur un seul dossier.
Neufchâteau a besoin d’un second juge d’instruction. C’est Jacques Langlois, un jeune magistrat
d’Arlon, de tendance PSC, qui est nommé à titre temporaire. Il est chargé de reprendre à Connerotte
tous les dossiers non liés à l’affaire Dutroux, afin que le juge puisse se consacrer pleinement à la
poursuite de l’enquête sur les réseaux pédophiles. Le lundi 19 août, des dizaines de policiers ont déjà
réagi à l’appel à l’aide de Neufchâteau. En quelques heures, une armée de policiers est levée. La
répartition des tâches est improvisée: ceux qui arrivent au bon endroit au bon moment décrochent les
gros morceaux. Les enquêtes sur Marc Dutroux, Michèle Martin et Michel Lelièvre restent en grande
partie aux mains des brigades de gendarmerie de Neufchâteau, de Marche-en-Famenne, de Bastogne
et des environs.4 Pour analyser les flux financiers qui découlent des activités de Marc Dutroux, on fait
appel aux enquêteurs de la section financière de la BSR de Bruxelles, mieux connue dans le jargon des
enquêteurs sous le nom de «3e SRC» – abréviation de Section de Recherche Criminelle. Décortiquer le
rôle exact de Michel Nihoul sera la mission de la brigade nationale de la PJ, assistée par la PJ de
Bruxelles.

Un des personnages les plus marquants qui accourent spontanément à l’aide de Neufchâteau est
Georges Marnette, le commissaire de la PJ de Bruxelles qui, début 1995, a fait preuve de tant d’intérêt
pour Jean-Paul Raemaekers. A la mi-1996, Marnette jouit encore d’une réputation de «superflic»
chevronné. Il a une expérience d’un quart de siècle en matière de répression du banditisme, il a
neutralisé d’innombrables bandes de gangsters, petites et grandes, il s’est notamment spécialisé dans
les dossiers de moeurs, et il dirige, en 1996, la cellule antibanditisme. Marnette a enquêté en 1984 sur
un des grands mystères criminels que compte la Belgique: le «suicide» de Paul Latinus, le chef du
WNP. Marnette avait plusieurs fois interrogé Latinus dans l’enquête de la juge d’instruction Francine
Lyna sur la milice néo-nazie. Au début des années 90, il remplit les anciennes fonctions de cet autre
«superflic» dont il a été pendant des années le bras droit: Frans Reyniers, l’ancien commissaire en
chef de la PJ de Bruxelles détrôné en raison de ses contacts trop étroits avec le milieu criminel. Tout
comme Reyniers à sa grande époque, Marnette est extrêmement apprécié des journalistes judiciaires à
Bruxelles. Toujours joignable, toujours disposé à bavarder, même en dehors du briefing informel
qu’il tient tous les matins pour une poignée de journalistes habitués.
Georges Marnette connaît par coeur le petit monde du crime bruxellois. Dans les jours qui suivent
l’arrestation de Michel Nihoul, il se vante d’avoir lui-même fait fermer dans les années 80 le sex-club
Les Atrébates, un des quartiers-généraux de Nihoul. C’est d’ailleurs ce que racontent les journaux, et
si on croit ce qu’ils disent de Marnette, on ne peut que conclure qu’il est l’homme idéal pour traiter
cette affaire. Ce que peu de gens savent, c’est que ce n’est pas du tout Marnette qui a fait fermer Les
Atrébates, mais la BSR de Bruxelles. L’ancien gérant, Michel Forgeot, déclarera plus tard à la justice
qu’à cette époque, Marnette était au contraire un client assidu de son club. Très vite, Neufchâteau et
la BSR vont donc s’opposer à Marnette. Il est trop proche de ce milieu, dit-on. Ses liens avec Jean-
Paul Dumont pourraient devenir gênants dans le dossier. Avec l’arrestation de Michel Nihoul,
l’enquête a évolué en direction des milieux très droitiers du PSC bruxellois.
Mais au départ de l’enquête, Marnette est là et moins d’une semaine après son arrivée, il étonne
tout le monde à Neufchâteau. Il a découvert quelque chose d’extrêmement intéressant, dit-il à qui
veut l’entendre. Lui, le commissaire en chef, a réussi à mettre la main sur la preuve irréfutable d’un
lien matériel entre Marc Dutroux et le dossier de Jean-Paul Raemaekers. «Ce point est d’une extrême
importance», précisera-t-il plus tard dans une interview. «Il prouve que Marc Dutroux n’est pas
seulement le chef d’une petite bande criminelle isolée, à Charleroi, mais qu’il était bel et bien lié à au
moins une autre affaire.»5 La «preuve» est une photo extraite des bandes vidéo saisies chez
Raemaekers. Dans un procès-verbal rédigé à l’intention du juge Connerotte, Marnette déclare, le 31
août 1996: «C’est ainsi que notre attention s’est plus particulièrement portée sur la photo indiquée
“P37 lettre I”, présentant une scène de pénétration vaginale d’une fille (pour nous inconnue) par un
homme. (…) Afin d’obtenir de meilleures indications scientifiques à ce sujet, nous avons prescrit à
notre Laboratoire de Police Scientifique, en la personne de l’opérateur Nowak Michel, de procéder à
un examen comparatif de la photographie d’identité de Dutroux Marc, prise en date du 04.02.1986 à
la BSR de Charleroi (photocopie de cette photo jointe) avec celle du dossier photographique dont
question supra (…). De cette étude, il nous apparaît scientifiquement raisonnable d’affirmer que le
personnage figurant sur la photographie pornographique est bien le nommé Dutroux Marc, précité.»6
A la fin du procès-verbal, Marnette critique ouvertement la BSR de Bruxelles. Il joint en annexe la
photo en question et une coupure de presse qui rapporte que Raemaekers avait annoncé lors de son
procès qu’il allait citer des «noms de personnes haut placées».7 Dans son pv, Marnette constate
finement que, pour une raison qu’il ignore, l’offre spectaculaire de Raemaekers n’a pas eu de suite.

Parmi les policiers délégués à Neufchâteau par la section financière de la BSR de Bruxelles se
trouvent également le premier maréchal des logis Eric Eloir et ses collègues Luc Delmartino et Dany
Lesciauskas. Un an auparavant, ils ont déjà couru derrière un Raemaekers capricieux, avant de
découvrir que Dumont avait interdit à son client de continuer à leur parler. On comprend facilement
que les membres de la BSR voient rouge lorsqu’ils apprennent le stratagème de Marnette. Connaissant
bien le dossier, ils considèrent son procès-verbal comme une manoeuvre et ils soupçonnent l’avocat
Dumont d’être derrière. Bourlet et Connerotte les écoutent. C’est donc la BSR et non la PJ de
Bruxelles qui sera chargée de voir ce qu’il y a dans cette piste. De plus, les dossiers Raemaekers mis
à l’information après les assises n’ont jamais été clôturés.8 Il n’y a donc aucune raison objective de
confier Raemaekers à Marnette.
Le samedi 7 septembre 1996 est jour de joyeuses retrouvailles entre Raemaekers et les membres de
la BSR. Cela fait déjà un an et demi qu’ils ne se sont plus retrouvés face à face. Raemaekers n’a pas
changé, remarquent-ils. Comme avant, son flot de paroles permet à peine de poser sérieusement une
question ou, lorsqu’il répond, de noter ce qu’il dit. Ils s’habituent moins facilement aux changements
d’humeur de Raemaekers. «En 1994, il y a eu une scène de ce genre lors d’un interrogatoire», raconte
un des gendarmes. «En une fraction de seconde, son visage a changé de couleur. Il frappait sur la
table de façon agressive et hurlait comme une furie. Personne ne comprenait ce qui se passait. “Sortez
ce traître!”, criait-il. Le traître en question était un gendarme qui n’avait pas bougé de sa chaise
pendant tout l’interrogatoire et se contentait d’écouter. Raemaekers avait tout simplement cru voir un
sourire incrédule sur son visage. D’autres jours, il se fâchait parce qu’il avait mal dormi, ou alors
parce qu’il estimait que la BSR devait arrêter tous les gens dont il avait cité les noms. Le plus grave de
tout, c’était sa phobie du complot, sa paranoïa permanente. Un matin, nous étions venus le chercher à
la prison; il refusait de quitter sa cellule. “Ils ont essayé”, disait-il. Il suait à grosses gouttes.
Qu’avaient-ils essayé? Il nous a fait un récit paniqué à propos d’hommes qui étaient entrés dans sa
cellule cette nuit-là et qui avaient tenté de le tuer. Il avait rêvé, c’était clair. Mais pas question de le
lui dire en face. Après cela, il est resté éveillé une semaine entière, parce qu’“ils essaieraient”
certainement une nouvelle fois.»
Raemaekers comprend tout de suite, ce samedi matin, que c’est l’affaire Dutroux qui le replace
soudain sous les feux de l’actualité. Il annonce d’emblée aux enquêteurs qu’il est profondément
choqué par les événements des dernières semaines. Non, il ne cherche pas d’excuse pour ses propres
méfaits, mais ceci… ceci, c’est tout de même autre chose.
Officiellement, il est auditionné dans le cadre du dossier de base de l’affaire Dutroux. Mais les
gendarmes n’apprennent rien ce jour-là sur Dutroux et consorts. Ils ont eux-mêmes de très gros
doutes sur la «pièce à conviction» de Marnette. L’image floue qui porte le numéro P37I ne leur est
pas inconnue. On y distingue à peine un homme coiffé comme Dutroux, avec une moustache et des
lunettes qui ressemblent à celles de Dutroux, en train de violer un enfant. Cette image a cependant
déjà été analysée quelques années auparavant. Les meubles, le papier peint et les vêtements qui y
figurent ont fait conclure à l’époque qu’elle devait dater du début ou du milieu des années 70.
Raemaekers lui-même parle avec un certain mépris de «vieilleries». Il s’agit souvent de films 8
millimètres de partouzes avec des enfants, qu’on a copié plus tard sur VHS. Ces films sont toujours
intensivement échangés entre pédophiles fauchés, le plus souvent faute de mieux, mais ils ont
parcouru un long chemin au fil des ans. A l’époque où a été réalisée la séquence dont est extraite la
photo P37I, Marc Dutroux avait à peine vingt ans et ne devait pas ressembler à l’homme de la photo.
Raemaekers laisse entendre qu’il n’a jamais rencontré Dutroux. La photo P37I lui dit quelque
chose, par contre. «C’est un vieil habitué du milieu», explique-t-il. Il ajoute que si les gendarmes
prenaient la peine de vérifier le son sur la bande d’origine, ils s’apercevraient que le prétendu
Dutroux parle le néerlandais – langue que le vrai Dutroux ne parle pas.9

Pendant son audition du 7 septembre, c’est Raemaekers lui-même qui reprend le fil où il l’avait
laissé un an et demi auparavant: le circuit des partouzes du Bruxelles des années 80. Il parle pendant
des heures d’une partouze avec mineurs qui aurait eu lieu en 1992 dans une villa blanche à Meise. Il
fait une description interminable de la couleur du plafond, des tapis, des canapés, etc. Plus tard, la
même villa blanche apparaîtra abondamment dans les récits d’autres témoins. Raemaekers décrit
comment cinq enfants, qui devaient avoir entre neuf et treize ans, sont violés par une dizaine
d’hommes. Il ne connaissait pas ou peu ces gens, mais il se souvient de leurs voitures – des Jaguar,
des BMW et des Mercedes. Un des participants était un avocat bruxellois connu, dit-il. Selon
Raemaekers, ce genre de fêtes étaient organisées régulièrement, mais ce qui l’avait choqué cette fois –
là, «c’était le fait qu’il n’y avait pas de femmes». Le dimanche 15 septembre, il donne des détails
supplémentaires et dessine un plan de la villa.10
C’est après cette déclaration précisément que le juge Connerotte ouvre, fin septembre, le dossier
111/96.11 Au sein de la gendarmerie, on baptise cette enquête Opération Dauphin.12 On sait déjà que
le procès-verbal de Marnette ne tient pas debout, mais il est tout de même considéré comme le pv
initial du dossier 111/96, qui lie Raemaekers à Dutroux. Indépendamment de ce pv, des indications
montrent que les faits dont témoigne Raemaekers peuvent être mis en rapport avec le réseau de
relations de Michel Nihoul.
Dans son procès-verbal, Marnette a désigné la fameuse photo par le code P37I, ce qui laisse
supposer que la PJ est allée chercher les bandes archivées au greffe de Bruxelles. Pourtant, rien n’est
moins vrai. Un mois s’est écoulé quand les gendarmes de la BSR ont visionné toutes les bandes encore
disponibles. Début octobre, ils communiquent à Connerotte: «Suite à ses déclarations, nous sommes
allés chercher auprès des services du commissaire Marnette les bandes saisies, qu’il avait prises au
greffe du tribunal correctionnel. Nous avons visionné ces cassettes et n’avons pas retrouvé la scène
en question. Ensuite, nous avons fait réclamer tous les biens saisis dans le cadre de dossiers à charge
de Jean-Paul Raemaekers. Nous avons constaté que les cassettes en question ont été détruites (…).
Permettez-nous de considérer que nous ne comprenons pas le but des déclarations de Marnette. Il
nous paraît souhaitable de demander à monsieur Marnette des explications pour savoir quels éléments
ont exactement servi de base à son pv du 31/08/96.»13
Tout indique que Marnette a impliqué Raemaekers dans l’affaire Dutroux à l’aide d’un faux
procès-verbal. «L’intention cachée était évidente», se souvient un membre de la BSR. «Tout comme
une bonne année auparavant, il voulait s’assurer le contrôle de Raemaekers, de préférence en allant
l’interroger lui-même. Pourquoi? Nous n’en savons rien. Mais quand on voit ce que Marnette a fait
peu après avec Elio Di Rupo, nous avons tout au moins un soupçon.»
Il n’est pas exceptionnel que des pièces saisies soient détruites. A fortiori si elles font partie d’une
enquête judiciaire qui a abouti à une condamnation pour laquelle toute possibilité de recours est déjà
dépassée. Dans le cas de Raemaekers, il y a cependant plusieurs informations judiciaires toujours en
cours en 1996 au parquet de Bruxelles, dans lesquelles les bandes vidéo saisies peuvent
théoriquement constituer des pièces à conviction utiles. Et pourtant, elles sont détruites. Aussi
facilement que celles qui ont disparu «par erreur» en vente publique, les cassettes de Raemaekers
sont passées au four.

On raconte les histoires les plus folles sur les caves du palais de justice de Bruxelles, où s’entassent
de gigantesques montagnes de pièces à conviction d’anciens dossiers judiciaires. On dit que seuls les
rats y retrouvent encore leur chemin. Le 27 février 1995, il n’y a plus la moindre place pour une pile
de cassettes vidéo. Ce jour-là, la cour d’appel de Bruxelles décide de les faire détruire. Avec une
efficacité inouïe: au lendemain exactement de l’expiration du délai au cours duquel Raemaekers
pouvait faire appel de sa condamnation aux travaux forcés à perpétuité. Cette décision, qui ne
semblait souffrir aucun retard, a été prise par l’avocat général Marchal, comme le gendarme Eloir le
découvrira plus tard. Le 16 juin 1996, les bandes vidéo sont détruites, à l’exception de trois d’entre
elles. Marchal en a fait conserver deux, la troisième a été oubliée.14
Avec le recul, il faut bien constater que Marnette a atteint exa ctement l’inverse de ce qu’il
recherchait sans doute avec son pv du 31 août 1996. Il n’a rien à voir dans l’enquête Raemaekers et il
voit, impuissant, ses concurrents de la BSR occuper la place.
Les 12, 13 et 15 septembre 1996, déjà, les quotidiens Le Soir et La Libre Belgique citaient -sans
raison apparente – le nom de Jean-Paul Raemaekers et rapportaient l’intérêt du parquet de
Neufchâteau pour son passé. «Il est clair que ces articles n’ont pas pour but de porter à la
connaissance du public de nouvelles informations sur l’enquête, mais seulement d’attirer l’attention
de “certains” sur les déclarations de Raemaekers», lit-on plus tard dans un procès-verbal des
gendarmes Eric Eloir et Luc Delmartino.15 Les articles de Gilbert Dupont, de La Dernière Heure,
qu’ils soupçonnent d’être un vieil ami de Marnette, les intéressent beaucoup. Dupont ne parvient pas
à cacher sa tristesse et son indignation lorsqu’il doit annoncer le 31 octobre 1996, en primeur il est
vrai, que Marnette a claqué la porte de l’équipe des enquêteurs de Neufchâteau. Dans un article
intitulé L’enquête ne tourne plus rond, Dupont fait état de «pressions déguisées» et de «sabotage» de
l’enquête sur Nihoul.16 La même page offre un autre article intéressant, toujours signé Gilbert
Dupont. Il relate un «étrange cambriolage» chez l’avocat Jean-Paul Dumont. Le monde est petit,
comme le montre ce passage: «On s’y est emparé de 50.000 FB, mais surtout d’une cassette audio
bien précise, apparemment choisie, dans la mesure où d’autres cassettes n’ont pas été emportées,
mais seulement celle sur laquelle l’avocat avait enregistré un entretien avec un ancien client détenu à
la prison de Namur. Précisons tout de suite que l’avocat avait refusé d’intervenir en sa faveur. Qui est
ce client? Rien moins que le Bruxellois Jean-Paul Raemaekers.»17
L’article n’échappe pas aux gendarmes Eloir et Delmartino. Deux erreurs manifestes leur sautent
aux yeux. Un: il est faux de dire que Dumont a refusé à l’époque d’intervenir en faveur de
Raemaekers, au contraire. Et deux, plus incroyable: aucune cassette n’a été volée chez Dumont.
Lorsqu’ils apprennent l’existence de ce cambriolage au bureau de l’avocat, les deux gendarmes
contactent tout de suite la police de Forest. L’officier de garde leur faxe le procès-verbal rédigé le 29
octobre 1996; il y ajoute un listing informatique du service 101, qui a enregistré la plainte.18 Les
gendarmes apprennent que le cambriolage a eu lieu dans la nuit du 28 au 29 octobre, et qu’il a été
constaté dans la matinée. Mais la police de Forest n’a été prévenue que dans l’après-midi, à 16 heures
45, via le 101, et elle s’est rendue sur place à 17 heures 19. On s’attendrait à ce que des avocats
sachent comment réagir à un cambriolage; pourtant, les associés de Dumont laissent passer toute une
journée avant de prévenir la police. Or, que découvre-t-on ensuite? Que la PJ de Bruxelles s’était déjà
rendue sur les lieux – en toute discrétion.19
Dans un procès-verbal, les deux gendarmes concluent que «c’est probablement une des dernières
interventions du commissaire Marnette avant son départ en congé».20 Dans le même document, ils
exposent que «tous ces éléments nous confirment dans nos précédentes conclusions: Raemaekers
gêne et il est possible qu’on cherche à l’intimider».21 Ils soupçonnent que tout a été fait pour que
Raemaekers tombe sur l’article. Il sera tout à fait clair qu’aucune cassette n’a jamais disparu au cours
du cambriolage quand l’avocat Dumont «niera formellement», par le biais d’un communiqué de
presse, qu’on lui ait volé autre chose que 50.000 FB ce jour là.

Les tensions sont perceptibles. Au-delà de toute preuve de l’existence d’un influent réseau de
pédophilie bruxellois, les incidents, les éclats et les petits jeux policiers du mois d’octobre 1996
renforcent le soupçon qu’il règne une grande inquiétude dans certains milieux.

 

suite…

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