TAINE – HISTORIEN DE LA REVOLUTION FRANÇAISE


H.TAINE Hippolyte TAINE

par François-Alphonse AULARD

AVERTISSEMENT

Cette étude sur Taine historien de la Révolution
française est le résumé d’un cours public que j’ai
fait à la Sorbonne pendant les années scolaires
1905-1906 et 1906-1907.
Taine est mort en 1893 ; la publication de la partie
de son livre (les Origines de la France contemporaine)
qui est plus particulièrement relative à la
Révolution avait été achevée en 1884 : nous sommes
donc assez éloignés, dans le temps, et de l’homme
et de l’œuvre, pour pouvoir les juger sans passion.
Cependant Taine est encore vivant, en quelque
manière, par son autorité, par l’amitié de ses amis,
par les soins zélés que sa famille donne à sa mémoire.
Ceux qui l’ont connu et aimé souffrent quand on le
critique. Si on les écoutait, on admirerait Taine sans
le juger.
Je tâcherai de ne blesser aucun sentiment amical.

Je parlerai de Taine comme s’il était vivant, comme
s’il devait me lire; je parlerai de Taine avec le respect
que Ton doit à un puissant cerveau, à une
imagination vraiment créatrice, à un écrivain qui
était un artiste, en un mot à un des plus admirés
parmi les types de l’esprit français au XIXe siècle.
Mais je parlerai en toute liberté, sans circonlocution
académique.
Je n’ai point de préjugé contre Taine. J’ai plutôt
en sa faveur un préjugé d’adolescence, du temps où
j’étais élève à l’École normale, quand il nous apparaissait
comme un des chefs de la libre recherche,
de la pensée libre, quand nous le voyions moderne
entre les modernes, quand je l’écoutais, avec un
respect sympathique, à son cours de l’École des
Beaux-Arts.
Quant aux opinions politiques qu’il adopta après
1870, sans doute ce ne sont pas les miennes; mais je
sens que, si elles me déplaisent, elles ne décident
pas mon jugement.
La preuve, c’est que j’apprécie et recommande à
tout propos les mérites, les services d’écrivains aussi
conservateurs que Taine, comme par exemple Mortimer-
Ternaux, l’historien monarchiste de la Terreur,
et Sauzay, l’historien catholique de la Révolution
dans le département du Doubs.
Si Taine avait mis les mêmes procédés historiques
au service de la République démocratique, j’ai le
sentiment que j’aurais jugé ces procédés avec la
même rigueur.

Je crois donc être sûr, je ne dis pas de paraître
impartial, mais d’être impartial.

Grande est l’autorité actuelle de Taine considéré
comme historien de la Révolution française.
C’est son livre des Origines qui lui a donné la
gloire, la grande gloire littéraire, la gloire européenne
et humaine.
Avant, il était célèbre, mais contesté.
Dans le bruyant Avertissement à la jeunesse et
aux pères de famille sur les attaques dirigées contre
la religion par quelques écrivains de ce Jour que
Dupanloup, évêque d’Orléans, lança en 1863, Taine
est dénoncé avec Renan et Littré comme le type de
l’impie : « Nier Dieu (dit amèrement Dupanloup)
ne suffit pas à cet écrivain railleur, et il ne manque
pas de persifler ce grand nom ». « Depuis Épicure
et la philosophie atomistique, jamais plus complet
et plus audacieux système d’athéisme n’avait été
exposé )). (( M. Taine ajoute que la croyance en Dieu
est incapable de produire une morale, et il n’a pas
assez de railleries contre ce qu’il appelle la morale
théologique et les souvenirs de catéchisme. »
C’est ainsi que les catholiques décriaient Taine.
Après la publication de son livre sur la Révolution,

ils changèrent brusquement d’avis sur son compte.
Non que le libre penseur anti-spiritualiste qu’était
Taine se fût converti; mais il avait vilipendé les
principes mêmes de la Révolution, ces principes
condamnés par les papes comme sataniques, il avait
loué la religion comme une grande force sociale,  il s’était posé, dans toute la forme du terme, en
conservateur.
Il fut dès lors l’idole des conservateurs, même et
surtout des conservateurs catholiques.
Il fut pour eux le vrai historien de la Révolution.
Les non-conservateurs, les hommes de gauche,
protestèrent contre ses doctrines, contre sa passion,
mais le prirent au sérieux comme historien.
En 1905, quand on lui éleva une statue dans
sa ville natale, un journal socialiste, l’Humanité,
l’appela « le grand historien ».
Sans doute une réaction a commencé contre cet
engouement. A la Société de l’histoire de la Révolution,
à la Société d’histoire moderne, dans la jeune
école historique, les écrits historiques de Taine ne
jouissent d’aucune estime en tant qu’œuvres d’érudition.
A la Sorbonne, un candidat au diplôme d’études
historiques ou au doctorat se disqualifierait s’il
alléguait Taine comme une autorité dans une question
d’histoire.
Dans quelques universités américaines, on commence
à s’apercevoir que l’érudition de Taine est
fragile.

Mais ni en France ni à l’étranger le grand public
n’est encore averti.
En Allemagne, où l’école réactionnaire domine en
histoire, on aime à jurer par Taine. En Italie, on
s’est mis, en cela comme en d’autres choses, à l’école
de l’Allemagne*.
Ce qui surtout fait impression en faveur de Taine
historien, ce qui lui a surtout donné crédit, c’est
l’appareil d’érudition, références, cotes d’archives.
Cela en a imposé aux adversaires de Taine, qui
ont vu là une érudition mal employée, mais une
érudition.
Même M. Seignobos, dans des pages où il s’est
montré courageusement sévère pour Taine, a cru
devoir écrire : «• Il y est venu aux Archives, il y a
goûté l’ivresse des documents inédits (la préface de
l’Ancien Régime en donne un témoignage d’une
naïveté touchante), et il s’est transformé en un consciencieux
travailleur d’archives^ ».
Naturellement les amis, les disciples vont bien au
delà, dans l’éloge.
Ainsi M. Boutmy a écrit: « La pénétrante analyse
de l’esprit classique, par exemple, la psychologie du
Jacobin , les jugements sur les principes, la génération
et les effets de la terrible œuvre napoléonienne

ont acquis dans l’histoire une place qui ne leur sera
pas retirée. C’est une contribution définitive à la
science *. »
Ceux qui sont sympathiques, mais non dupes,
croient à l’historien. Ainsi M. G. Monod : « Quoi
qu’il arrive, dit-il, il aura eu le mérite d’avoir posé
le problème historique de la Révolution dans des
termes tout nouveaux, et d’avoir contribué pour
une large part à le transporter du domaine de la
légende mystique ou des lieux communs oratoires
dans celui de la réalité humaine et vivante. Malgré
la passion qui anime souvent ses récits et ses portraits,
il a ici encore servi la science et la vérité . »
M. Albert Sorel, très sympathique, mais pas plus
dupe que M. Monod, a cru aussi que l’érudition de
Taine était solide : « Avec quelle patience, dit-il, et
quelle conscience il poursuit son énorme enquête,
ceux-là seuls qui l’ont vu travailler, ceux d’entre
vous qui lui ont ouvert leur trésor peuvent le dire,
et nul ne le saurait dire sans témoigner de son
estime ».
Il n’y a guère que M. Colani qui ait songé à faire
la critique de l’érudition de Taine en vérifiant ses
sources, mais il n’en a vérifié que deux ou trois.

J’ai essayé de les vérifier toutes, du moins toutes ,
celles qui sont vérifiables; j’ai essayé de montrer
l’usage qu’il en fait; j’ai essayé de rendre compte,
non de ses idées et de son art, mais de son érudition.
Le vrai procédé, ce serait une édition critique
des Origines de la France contemporaine avec un
commentaire où chaque référence et chaque assertion
seraient discutées ; mais c’est un procédé impraticable
: aucun éditeur ne s’y prêterait, et le commentaire,
trois ou quatre fois plus étendu, rebuterait
par sa masse les curiosités les plus compétentes.
Je suis donc obligé de me borner à placer des
exemples dans une sorte d’analyse de l’ouvrage;
mais ces exemples seront nombreux, formeront une
suite, et seront choisis de façon à illustrer ce qu’il
y a de plus important dans le récit, ce que Taine lui même
aurait voulu qu’on illustrât, qu’on critiquât,
c’est-à-dire ce qu’il croyait nouveau ou décisif.

suite…

Au

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