A l’agité du bocal


LFC-6

par

Louis-Ferdinand Céline

1948
Edition spéciale pour le centenaire de Sartre
Le texte qui immortalise Sartre, déjà passé succube.

AAARGH REPRINTS
Internet
2005

Je ne lis pas grand-chose, je n’ai pas le temps. Trop d’années perdues
déjà en tant de bêtises et de prison ! Mais on me presse, adjure, tarabuste. Il
faut que je lise absolument, paraît-il, une sorte d’article, le Portrait d’un
Antisémite, par Jean-Baptiste Sartre (Temps modernes, décembre 1945). Je
parcours ce long devoir, jette un oeil, ce n’est ni bon ni mauvais, ce n’est rien
du tout, pastiche… une façon de « Lamanièredeux »… Ce petit J.-B. S. a lu
l’Etourdi, l’Amateur de Tulipes, etc. Il s’y est pris, évidemment, il n’en sort
plus… Toujours au lycée, ce J.-B. S. ! toujours aux pastiches, aux
« Lamanièredeux »… La manière de Céline aussi… et puis de bien d’autres…
« Putains », etc… « Têtes de rechange »… « Maia »… Rien de grave, bien sûr. J’en
traîne un certain nombre au cul de ces petits « Lamanièredeux »… Qu’y puisje
? Etouffants, haineux, foireux, bien traîtres, demi-sangsues, demi-ténias,
ils ne me font point d’honneur, je n’en parle jamais, c’est tout. Progéniture de
l’ombre. Décence ! Oh ! je ne veux aucun mal au petit J.-B. S. ! Son sort où il
est placé est bien assez cruel ! Puisqu’il s’agit d’un devoir, je lui aurais donné
volontiers sept sur vingt et n’en parlerais plus… Mais page 462, la petite
fiente, il m’interloque ! Ah ! le damné pourri croupion ! Qu’ose-t-il écrire ?
« Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis c’est qu’il était payé.  »
Textuel. Holà ! Voici donc ce qu’écrivait ce petit bousier pendant que j’étais
en prison en plein péril qu’on me pende. Satanée petite saloperie gavée de
merde, tu me sors de l’entre-fesse pour me salir au dehors ! Anus Caïn pfoui.
Que cherches-tu ? Qu’on m’assassine ! C’est l’évidence ! Ici ! Que je
t’écrabouille ! Oui !… Je le vois en photo, ces gros yeux… ce crochet… cette
ventouse baveuse… c’est un cestode ! Que n’inventerait-il, le monstre, pour
qu’on m’assassine ! A peine sorti de mon caca, le voici qui me dénonce ! Le

plus fort est que page 451 il a le fiel de nous prévenir: « Un homme qui trouve
naturel de dénoncer des hommes ne peut avoir notre conception de l’honneur,
même ceux dont il se fait le bienfaiteur, il ne les voit pas avec nos yeux, sa
générosité, sa douceur, ne sont pas semblables à notre douceur, à notre
générosité, on ne peut pas localiser la passion. »
Dans mon cul où il se trouve, on ne peut pas demander à J.-B. S. d’y
voir bien clair, ni de s’exprimer nettement, J.-B. S. a semble-t-il cependant
prévu le cas de la solitude et de l’obscurité dans mon anus… J.-B. S. parle
évidemment de lui-même lorsqu’il écrit page 451: « Cet homme redoute toute
espèce de solitude, celle du génie comme celle de l’assassin. » Comprenons ce
que parler veut dire… Sur la foi des hebdomadaires J.-B. S. ne se voit plus que
dans la peau du génie. Pour ma part et sur la foi de ses propres textes, je suis
bien forcé de ne plus voir J.-B. S. que dans la peau d’un assassin, et encore
mieux, d’un foutu donneur, maudit, hideux, chiant pourvoyeur, bourrique à
lunettes. Voici que je m’emballe ! Ce n’est pas de mon âge, ni de mon état…
J’allais clore là… dégoûté, c’est tout… Je réfléchis… Assassin et génial ? Cela
s’est vu… Après tout… C’est peut-être le cas de Sartre ? Assassin il est, il
voudrait l’être, c’est entendu mais, génial ? Petite crotte à mon cul génial ?
hum ?… c’est à voir… oui certes, cela peut éclore… se déclarer… mais J.-B.
S. ? Ces yeux d’embryonnaire ? ces mesquines épaules ?… ce gros petit
bidon ? Ténia bien sûr, ténia d’homme, situé où vous savez… et
philosophe !… c’est bien des choses… Il a délivré, parait-il, Paris à bicyclette.
Il a fait joujou… au Théâtre, à la Ville, avec les horreurs de l’époque, la
guerre, les supplices, les fers, le feu. Mais les temps évoluent, et le voici qui
croît, gonfle énormément, J.-B. S. ! Il ne se possède plus… il ne se connaît
plus… d’embryon qu’il est il tend à passer créature… le cycle… il en a assez
du joujou, des tricheries… il court après les épreuves, les vraies épreuves… la
prison, l’expiation, le bâton, et le plus gros de tous les bâtons: le Poteau… le
Sort entreprend J.B.-S… les Furies ! finies les bagatelles… Il veut passer tout à
fait monstre ! Il engueule de Gaulle du coup !

Quel moyen ! Il veut commettre l’irréparable ! Il y tient ! Les
sorcières vont le rendre fou, il est venu les taquiner, elles ne le lâcheront
plus… Ténia des étrons, faux têtard, tu vas bouffer la Mandragore ! Tu
passeras succube ! La maladie d’être maudit évolue chez Sartre… Vieille
maladie, vieille comme le monde, dont toute la littérature est pourrie…
Attendez J.-B. S. avant que de commettre les gaffes suprêmes !… Tâtezvous
! Réfléchissez que l’horreur n’est rien sans le Songe et sans la
Musique… Je vous vois bien ténia, certes, mais pas cobra, pas cobra du tout…
nul à la flûte ! Macbeth n’est que du Grand-Guignol, et des mauvais jours,
sans musique, sans rêve… Vous êtes méchant, sale, ingrat, haineux,
bourrique, ce n’est pas tout J.-B. S. ! Cela ne suffit pas… Il faut danser encore
!… Je veux bien me tromper bien sûr… Je ne demande pas mieux… J’irai vous
applaudir lorsque vous serez enfin devenu un vrai monstre, que vous aurez
payé, aux sorcières, ce qu’il faut, leur prix, pour qu’elles vous transmutent,
éclosent, en vrai phénomène. En ténia qui joue de la flûte.
M’avez-vous assez prié et fait prier par Dullin, par Denoël, supplié
« sous la botte » de bien vouloir descendre vous applaudir ! Je ne vous
trouvais ni dansant, ni flûtant, vice terrible à mon sens, je l’avoue… Mais
oublions tout ceci ! Ne pensons plus qu’à l’avenir ! Tâchez que vos démons
vous inculquent la flûte ! Flûte d’abord ! Retardez Shakespeare, lycéen ! 3/4
de flûte, 1/4 de sang… 1/4 suffit je vous assure… mais du vôtre d’abord !
avant tous les autres sangs. L’Alchimie a ses lois… le « sang des autres » ne
plaît point aux Muses… Réfléchissons… Vous avez emporté tout de même
votre petit succès au « Sarah », sous la Botte, avec vos Mouches… Que ne
troussez-vous maintenant trois petits actes, en vitesse, de circonstance, sur
le pouce, Les Mouchards ? Revuette rétrospective… L’on vous y verrait en
personne, avec vos petits potes, en train d’envoyer vos confrères détestés,
dits « Collaborateurs » au bagne, au poteau, en exil… Serait-ce assez cocasse ?
Vous-même, bien entendu, fort de votre texte au tout premier rôle… en ténia
persifleur et philosophe… Il est facile d’imaginer cent coups de théâtre,
péripéties et rebondissements des plus farces dans le cours d’une féerie de
ce genre… et puis au tableau final un de ces « Massacre Général » qui secouera

toute l’Europe de folle rigolade ! (Il est temps !) Le plus joyeux de la
décade ! Qu’ils en pisseront, foireront encore à la 500e !… et bien au-delà !
(L’au-delà ! Hi ! Hi !) L’assassinat des « Signataires », les uns par les autres !…
vous-même par Cassou… cestuy par Eluard ! l’autre par sa femme et
Mauriac ! et ainsi de suite jusqu’au dernier !… Vous vous rendez compte !
L’Hécatombe d’Apothéose ! Sans oublier la chair, bien sûr !… Grand défilé de
filles superbes, nues, absolument dandinantes… orchestre du Grand
Tabarin… Jazz des « Constructeurs du Mur »… « Atlantist Boys »… concours
assuré… et la grande partouze des fantômes en surimpression lumineuse…
200.000 assassinés, forçats, choléras, indignes… et tondues ! à la farandole !
du parterre du Ciel ! Choeur des « Pendeurs de Nuremberg »… Et dans le ton
vous concevez plus-qu’existence, instantaniste, massacriste… Ambiance par
hoquets d’agonie, bruits de coliques, sanglots, ferrailles… « Au secours ! »…
Fond sonore: « Machines à Hurrahs ! »… Vous voyez ça ? Et puis pour le clou,
à l’entr’acte: Enchères de menottes ! et Buvette au sang. Le Bar futuriste
absolu. Rien que du vrai sang ! au bock, cru, certifié des hôpitaux… du matin
même ! sang d’aorte, sang de foetus, sang d’hymen, sang de fusillés !… Tous
les goûts ! Ah ! quel avenir J.-B. S. ! Que vous en ferez des merveilles quand
vous serez éclos Vrai Monstre ! Je vous vois déjà hors de fiente, jouant déjà
presque de la flûte, de la vraie petite flûte ! à ravir !… déjà presque un vrai
petit artiste ! Sacré J.-B. S.

L.-F. Céline.

C’est en 1947 que Céline, exilé au Danemark, ayant appris que Sartre dans « Portrait d’un
antisémite » (Les Temps Modernes, décembre 1945, texte repris plus tard en volume chez
Gallimard sous le titre de Réflexions sur la Question juive) avait écrit: « Si Céline a pu soutenir
les thèses socialistes des Nazis, c’est qu’il était payé », écrivit ce pamphlet en réponse. Il
l’envoya à Jean Paulhan qui ne le publia pas, et le double à Albert Paraz qui le reproduisit à la
fin de son livre Le Gala des vaches, où il passa inaperçu. Une édition à 200 exemplaires en fut
tirée en 1948 par les soins de ses amis (P. Lanauve de Tartas, Paris, s.d.). Un tapuscrit avec
une note manuscrite de Céline se trouve dans le fonds Milton Hindus à l’université d’Austin au
Texas (Humanities Research Center). <reference@hrc.utexas.edu >
Nous repoduisons le texte d’après les Cahiers de l’Herne, réédition de 1972, p. 36-38.
AAARGH REPRINTS avril 2005
Pour le centenaire de Jean-Baptiste Sartre.

Une réflexion sur “A l’agité du bocal

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