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Les contes populaires de L’Égypte Ancienne


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Auteur : Maspero Gaston
Ouvrage : Les contes populaires de l’Egypte ancienne
Année : 1900

Introduction
Lorsque M. de Rougé découvrit en 1852 un conte d’époque pharaonique
analogue aux récits des Mille et une Nuits, la surprise en fut grande, même chez
les savants qui croyaient le mieux connaître l’Égypte ancienne. Les hauts personnages dont les momies reposent dans nos musées avaient un renom de gravité
si bien établi, que personne au monde ne les soupçonnait de s’être divertis à de
pareilles futilités, au temps où ils n’étaient encore momies qu’en espérance. Le
conte existait pourtant ; le manuscrit avait appartenu à un prince, à un enfant
de roi qui fut roi lui-même, à Sétouî II, fils de Ménéphtah, petit-fils de Sésôstris.
Une Anglaise, madame Élisabeth d’Orbiney, l’avait acheté en Italie, et comme
elle traversait Paris au retour de son voyage, M. de Rougé lui en avait enseigné le
contenu. Il y était question de deux frères dont le plus jeune, accusé faussement
par la femme de l’autre et contraint à la fuite, se transformait en taureau, puis
en arbre, avant de renaître dans le corps d’un roi. M. de Rougé avait paraphrasé
son texte plus qu’il ne l’avait traduit. Plusieurs parties étaient analysées simplement,
d’autres étaient coupées à chaque instant par des lacunes provenant,
soit de l’usure du papyrus, soit de la difficulté qu’on éprouvait alors à déchiffrer
certains groupes de signes ou à débrouiller les subtilités de la syntaxe : même le
nom du héros était mal transcrit. Depuis, nul morceau de littérature égyptienne
n’a été plus minutieusement étudié, ni à plus de profit. L’industrie incessante des
savants en a corrigé les fautes et comblé les vides — aujourd’hui le Conte des deux
Frères se lit couramment, à quelques mots près.
Il demeura unique de son espèce pendant douze ans. Mille reliques du passé
reparurent au jour, listes de provinces conquises, catalogues de noms royaux,
inscriptions funéraires, chants de victoire, des épîtres familières, des livres de
comptes, des formules d’incantation magique, des pièces judiciaires, jusqu’à des
traités de médecine et de géométrie, rien qui ressemblât à un roman. En 1864,
le hasard des fouilles illicites ramena au jour, près de Déîr-el-Médinéh et dans
la tombe d’un religieux copte, un coffre en bois qui contenait, avec le cartulaire
d’un couvent voisin, des manuscrits qui n’avaient rien de monastique, les recommandations
morales d’un scribe à son fils, des prières pour les douze heures de la
nuit, et un conte plus étrange encore que celui des deux Frères. Le héros s’appelle
Satni-Khâmoîs et il se débat contre une bande de momies parlantes, de sorcières,

de magiciens, d’êtres ambigus dont on se demande s’ils sont morts ou vivants.
Ce qui justifierait la présence d’un roman païen à côté du cadavre d’un moine,
on ne le voit pas bien. On conjecture que le possesseur des papyrus a dû être un
des derniers Égyptiens qui aient entendu quelque chose aux écritures anciennes ;
lui mort, ses dévots confrères enfouirent dans sa fosse des grimoires auxquels
ils ne comprenaient rien, et sous lesquels ils flairaient je ne sais quels pièges du
démon. Quoi qu’il en soit, le roman était là, incomplet du début, mais assez
intact par la suite pour qu’un savant accoutumé au démotique s’y orientât sans
difficulté. L’étude de l’écriture démotique n’était pas alors très populaire parmi
les égyptologues : la ténuité et l’indécision des caractères qui la composent, la
nouveauté des formes grammaticales, l’aridité ou la niaiserie des matières, les effrayaient
ou les rebutaient. Ce qu’Emmanuel de Rougé avait fait pour le papyrus
d’Orbiney, Brugsch était seul capable de l’essayer pour le papyrus de Boulaq : la
traduction qu’il en a imprimée, en 1867, dans la Revue archéologique, est si fidèle
qu’aujourd’hui encore on y a peu changé.
Depuis lors, les découvertes se sont succédé sans interruption. En 1874,
Goodwin, furetant au hasard dans la collection Harris que le Musée Britannique
venait d’acquérir, mit la main sur les Aventures du prince prédestiné, et
sur le dénouement d’un récit auquel il attribua une valeur historique, en dépit
d’une ressemblance évidente avec certains des faits et gestes d’Ali Baba. Quelques
semaines après, Chabas signalait à Turin ce qu’il pensait être les membres
disjoints d’une sorte de rapsodie licencieuse, et à Boulaq les restes d’une légende
d’amour. Golénicheff déchiffra ensuite, à Saint-Pétersbourg, trois nouvelles dont
le texte est inédit en partie jusqu’à présent. Puis Erman publia un long récit sur
Chéops et les magiciens, dont le manuscrit, après avoir appartenu à Lepsius, est
aujourd’hui au musée de Berlin. Krall recueillit dans l’admirable collection de
l’archiduc Régnier, et il rajusta patiemment les morceaux d’une Emprise de la
Cuirasse ; Griffith tira des réserves du Musée Britannique un deuxième épisode
du cycle de Satni-Khâmoîs, et Spiegelberg acquit pour l’Université de Strasbourg
une version thébaine de la chronique du roi Pétoubastis. Enfin, on a signalé, dans
un papyrus de Berlin, le début d’un roman fantastique trop mutilé pour qu’on
en devine sûrement le sujet, et sur plusieurs ostraca dispersés dans les musées de
l’Europe les débris d’une histoire de revenants. Ajoutez que certaines oeuvres
considérées au début comme des documents sérieux, les Mémoires de Sinouhît,
les Plaintes du fellah, les négociations entre le roi Apôpi et le roi Saqnounrîya, la
Stèle de la princesse de Bakhtan, le Voyage d’Ounamounou, sont en réalité des oeuvres
d’imagination pure. Même après vingt siècles de ruines et d’oubli, l’Égypte possède encore presque autant de contes que de poèmes lyriques ou d’hymnes
adressés à la divinité.

I
L’examen en soulève diverses questions difficiles à résoudre. Et d’abord de
quelle manière ont-ils été composés ? Ont-ils été inventés du tout par leur auteur ?
ou celui-ci en a-t-il emprunté la substance à des oeuvres préexistantes qu’il a juxtaposées
ou fondues pour en fabriquer une fable nouvelle ? Plusieurs sont venus
certainement d’un seul jet et ils constituent des pièces originales, les Mémoires
de Sinouhît, le Naufragé, la Ruse de Thoutîyi contre Joppé, le Conte du prince prédestiné.
Une action unique s’y poursuit de la première ligne à la dernière, et si
des épisodes s’y rallient en chemin, ils ne sont que le développement nécessaire
de la donnée maîtresse, les organes sans lesquels elle ne pourrait atteindre le dénouement
saine et sauve. D’autres au contraire se divisent presque naturellement
en deux morceaux, trois au plus, qui étaient indépendants à l’origine, et entre
lesquels le conteur a établi un lien souvent arbitraire afin de les disposer dans
un même cadre. Ainsi, ceux qui traitent de Satni-Khâmoîs contiennent chacun
le sujet de deux romans, celui de Nénoferképhtah et celui de Thoubouî dans le
premier, celui de la descente aux enfers et celui des magiciens éthiopiens dans le
second. Toutefois, l’exemple le plus évident d’une composition artificielle nous
est fourni jusqu’à présent par le conte de Chéops et des magiciens.
Il se résout dès l’abord en deux éléments : l’éloge de plusieurs magiciens morts
ou vivants, et une version miraculeuse des faits qui amenèrent la chute de la IVe
et l’avènement de la Ve dynastie. Comment l’auteur fut-il amené à les combiner,
nous le saurions peut-être si nous possédions encore les premières pages du manuscrit
; en l’état, il est hasardeux de rien conjecturer. Il paraît pourtant qu’ils
n’ont pas été fabriqués tout d’une fois, mais que l’oeuvre s’est constituée comme
à deux degrés. Il y avait, dans un temps que nous ne pouvons déterminer encore,
une demi-douzaine d’histoires qui couraient à Memphis ou dans les environs
et qui avaient pour héros des sorciers d’époque lointaine. Un rapsode inconnu
s’avisa d’en compiler un recueil par ordre chronologique, et pour mener à bien
son entreprise, il eut recours à l’un des procédés les plus en honneur dans les
littératures orientales. Il supposa que l’un des Pharaons populaires, Chéops, eut
un jour la fantaisie de demander à ses fils des distractions contre l’ennui qui le
rongeait. Ceux-ci s’étaient levés devant lui l’un après l’autre, et ils lui avaient
vanté tour à tour la prouesse de l’un des sorciers d’autrefois ; seul Dadoufhorou,

le dernier d’entre eux, avait entamé l’éloge d’un vivant. En considérant les choses
de plus près, on note que les sages étaient des hommes au livre ou au rouleau
en chef de Pharaon, c’est-à-dire des gens en place, qui tenaient leur rang dans la
hiérarchie, tandis que le contemporain, Didou, ne porte aucun titre. Il était un
simple provincial parvenu à l’extrême vieillesse sans avoir brigué jamais la faveur
de la cour ; si le prince le connaissait, c’est qu’il était lui-même un adepte, et qu’il
avait parcouru l’Égypte entière à la recherche des écrits antiques ou des érudits
capables de les interpréter. Il se rend donc chez son protégé et il l’amène à son
père pour opérer un miracle plus étonnant que ceux de ses prédécesseurs. Didou
refuse de toucher à un homme, mais il ressuscite une oie, il ressuscite un boeuf,
puis il rentre au logis comblé d’honneurs. Le premier recueil s’arrêtait ici à coup
sûr, et il formait une oeuvre complète en soi. Mais il y avait, dans le même temps
et dans la même localité, une histoire de trois jumeaux fils du Soleil et d’une
prêtresse de Râ, qui seraient devenus les premiers rois de la Ve dynastie. Didou
y jouait-il un rôle dès le début ? En tout cas, l’auteur à qui nous devons la rédaction
actuelle le choisit pour ménager la transition entre les deux chroniques.
Il supposa qu’après avoir assisté à la résurrection de l’oie et du boeuf, Chéops
avait requis Didou de lui procurer les livres de Thot. Didou ne se refuse pas à
confesser qu’il les connaît, mais il déclare aussi qu’un seul homme est capable
d’en assurer la possession au roi, l’aîné des trois garçons qu’une prêtresse de Râ
porte actuellement dans son sein, et qui sont prédestinés à régner au bout de
quatre générations. Chéops s’émeut de cette révélation, ainsi qu’il est naturel,
et il s’informe de la date à laquelle les enfants naîtront : Didou la lui indique, il
regagne son village et l’auteur, l’y laissant, s’attache sans plus tarder aux destinées
de la prêtresse et de sa famille.
Il ne s’était pas torturé longuement l’esprit à chercher sa transition, et il avait
eu raison, car ses auditeurs ou ses lecteurs n’étaient pas exigeants sur le point de
la composition littéraire. Ils lui demandaient de les amuser, et pourvu qu’il y
réussît, ils ne s’inquiétaient pas des procédés qu’il y employait. Les romanciers
égyptiens n’éprouvaient donc aucun scrupule à s’approprier les récits qui circulaient
autour d’eux, et à les arranger selon leur guise, les compliquant au besoin
d’incidents étrangers à la rédaction première, ou les réduisant à n’être plus qu’un
épisode secondaire dans un cycle différent de celui auquel ils appartenaient par
l’origine. Beaucoup des éléments qu’ils combinaient présentent un caractère nettement
égyptien, mais ils en utilisaient aussi qu’on rencontre dans les littératures
des peuples voisins et qu’ils avaient peut-être empruntés au dehors. On se
rappelle, dans l’Évangile selon saint Luc, cet homme opulent, vêtu de pourpre
et de fin lin, qui banquetait somptueusement chaque jour, tandis qu’à sa porte

Lazare, rongé d’ulcères, se consumait en vain du désir de ramasser seulement les
miettes qui tombaient de la table du riche. « Or, il arriva que le mendiant, étant
mort, fut emporté au ciel par les anges, et que le riche mourut aussi et fut enterré
pompeusement ; au milieu des tortures de l’enfer, il leva les yeux, et il aperçut
très loin Lazare, en paix dans le sein d’Abraham. » On lit, au second roman de
Satni-Khâmoîs, une version égyptienne de la parabole évangélique, mais elle y
est dramatisée et amalgamée à une autre conception populaire, celle de la descente
d’un vivant aux enfers. Sans insister sur ce sujet pour le moment, je dirai
que plusieurs des motifs développés par les écrivains égyptiens leur sont communs
avec les conteurs des nations étrangères, anciennes ou modernes. Analysez
le Conte des deux Frères et appliquez-vous à en définir la structure intime : vous
serez étonnés de voir à quel point il ressemble pour la donnée et pour les détails
à certains des récits qui ont cours chez beaucoup d’autres nations. Il se dédouble
à première vue : le conteur, trop paresseux ou trop dénué d’imagination pour inventer
une fable, en avait choisi deux ou plus parmi celles que ses prédécesseurs
lui avaient transmises, et il les avait soudées bout à bout de façon plus ou moins
maladroite, en se contentant d’y introduire quelques menus incidents qui pussent
faciliter le contact entre elles. L’Histoire véridique de Satni-Khâmoîs est de
même un ajustage de deux romans, la descente aux Enfers, et l’aventure du roi
Siamânou ; le rédacteur les a reliés en supposant que le Sénosiris du premier réincarnait
l’Horus qui était le héros du second. Le Conte des deux Frères met d’abord
en scène deux frères, l’un marié, l’autre célibataire, qui habitent ensemble et qui
s’occupent aux mêmes travaux. La femme de l’aîné s’éprend du cadet sur le vu
de sa force, et elle profite de l’absence du mari pour s’abandonner à un accès
de passion sauvage. Baîti refuse ses avances brutalement ; elle l’accuse de viol,
et elle le charge avec tant d’adresse que le mari se décide à le tuer en trahison.
Les boeufs qu’il rentrait à l’étable l’ayant averti du danger, il s’enfuit, il échappe
à la poursuite grâce à la protection du soleil, il se mutile, il se disculpe, mais il
refuse de revenir à la maison commune et il s’exile au Val de l’Acacia : Anoupou,
désespéré, rentre chez lui, il égorge la calomniatrice, puis il « demeure en deuil
de son petit frère ».
Jusqu’à présent, le merveilleux ne tient pas trop de place dans l’action : sauf
quelques discours prononcés par les boeufs et l’apparition, entre les deux frères,
d’une eau remplie de crocodiles, le narrateur s’est servi surtout de moyens empruntés
à l’ordinaire de la vie. La suite n’est que prodiges d’un bout à l’autre. Baîti
s’est retiré au Val pour vivre dans la solitude, et il a déposé son coeur sur une fleur
de l’Acacia. C’est une précaution des plus naturelles. On enchante son coeur, on
le place en lieu sûr, au sommet d’un arbre par exemple ; tant qu’il y restera, aucune force ne prévaudra contre le corps qu’il anime quand même. Cependant, les
dieux, descendus en visite sur la terre, ont pitié de l’isolement de Baîti et ils lui
fabriquent une femme. Comme il l’aime éperdument, il lui confie son secret, et
il lui enjoint de ne pas quitter la maison, car le Nil qui arrose la vallée est épris de
sa beauté et ne manquerait pas à vouloir l’enlever. Cette confidence faite, il s’en
va à la chasse ; et elle lui désobéit aussitôt : le Nil l’assaille et s’emparerait d’elle si
l’Acacia, qui joue le rôle de protecteur, on ne sait trop comment, ne la sauvait en
jetant à l’eau une boucle de ses cheveux. Cette épave, charriée jusqu’en Égypte,
est remise à Pharaon, et Pharaon, conseillé par ses magiciens, envoie ses gens à
la recherche de la fille des dieux. La force échoue la première fois ; à la seconde
la trahison réussit, on coupe l’Acacia, et sitôt qu’il est à bas Baîti meurt. Trois
années durant il reste inanimé ; la quatrième, il ressuscite avec l’aide d’Anoupou
et il songe à tirer vengeance du crime dont il est la victime. C’est désormais
entre l’épouse infidèle et le mari outragé une lutte d’adresse magique et de méchanceté.
Baîti se change en taureau : la fille des dieux obtient qu’on égorge le
taureau. Le sang, touchant le sol, en fait jaillir deux perséas qui trouvent une voix
pour dénoncer la perfidie : la fille des dieux obtient qu’on abatte les deux perséas,
qu’on en façonne des meubles, et, pour mieux goûter sa vengeance, elle assiste à
l’opération. Un copeau, envolé sous l’herminette des menuisiers, lui entre dans
la bouche ; elle l’avale, elle conçoit, elle accouche d’un fils qui succède à Pharaon,
et qui est Baîti réincarné. A peine monté sur le trône, il rassemble les conseillers
de la couronne et il leur expose ses griefs, puis il envoie au supplice celle qui,
après avoir été sa femme, était devenue sa mère malgré elle. Somme toute, il y
a dans ce seul conte l’étoffe de deux romans distincts, dont le premier met en
scène la donnée du serviteur accusé par la maîtresse qu’il a dédaignée, tandis que
le second dépeint les métamorphoses du mari trahi par sa femme. La fantaisie
populaire les a réunis par le moyen d’un troisième motif, celui de l’homme ou
du démon qui cache son coeur et meurt lorsqu’un ennemi le découvre. Avant de
s’expatrier, Baîti a déclaré qu’un malheur lui arriverait bientôt, et il a décrit les
prodiges qui doivent annoncer la mauvaise nouvelle à son frère. Ils s’accomplissent
au moment où l’Acacia tomba et Anoupou part d’urgence à la recherche du
coeur : l’aide qu’il prête en cette circonstance compense la tentative de meurtre
du début, et elle forme la liaison entre les deux contes.
La tradition grecque, elle aussi, avait ses fables où le héros est tué ou menacé
de mort pour avoir refusé les faveurs d’une femme adultère, Hippolyte, Pélée,
Phinée. Bellérophon, fils de Glaucon, « à qui donnèrent les dieux la beauté et
une aimable vigueur », avait résisté aux avances de la divine Antéia, et celle-ci,
furieuse, s’adressa au roi Proetos : « Meurs, Proetos, ou tue Bellérophon, car il a

voulu s’unir d’amour avec moi, qui n’ai point voulu. » Proetos expédia le héros
en Lycie, où il comptait que la Chimère le débarrasserait de lui. La Bible raconte
en détail une aventure analogue au récit égyptien. Joseph vivait dans la maison
de Putiphar comme Baîti dans celle d’Anoupou : « Or il était beau de taille et de
figure. Et il arriva à quelque temps de là que la femme du maître de Joseph jeta
ses yeux sur lui et lui dit : « Couche avec moi ! » Mais il s’y refusa et lui répondit
: « Vois-tu, mon maître ne se soucie pas, avec moi, de ce qui se passe dans sa
maison, et il m’a confié tout son avoir. Lui-même n’est pas plus grand que moi
dans cette maison, et il ne m’a rien interdit si ce n’est toi, puisque tu es sa femme.
Comment donc commettrais-je ce grand crime, ce péché contre Dieu ? » Et
quoiqu’elle parlât ainsi à Joseph tous les jours, il ne l’écouta point et il refusa de
coucher avec elle et de rester avec elle. Or, il arriva un certain jour qu’étant entré
dans la chambre pour y faire sa besogne, et personne des gens de la maison ne s’y
trouvant, elle le saisit par ses habits en disant : « Couche avec moi ! » Mais il laissa
son habit entre ses mains et il sortit en toute hâte. Alors, comme elle vit qu’il
avait laissé son habit entre ses mains et qu’il s’était hâté de sortir, elle appela les
gens de sa maison et elle leur parla en ces termes : « Voyez donc, on nous a amené
là un homme hébreu pour nous insulter. Il est entré chez moi pour coucher avec
moi, mais j’ai poussé un grand cri, et quand il m’entendit élever la voix pour
crier, il laissa son habit auprès de moi et il sortit en toute hâte. » Et elle déposa
l’habit près d’elle, jusqu’à ce que son maître fût rentré chez lui ; puis elle lui tint le
même discours, en disant : « Il est entré chez moi, cet esclave hébreu que tu nous
as amené, pour m’insulter, et quand j’élevai la voix pour crier, il laissa son habit
auprès de moi et il se hâta de sortir. » Quand son maître eut entendu les paroles
de sa femme qu’elle lui adressait en disant : « Voilà ce que m’a fait ton esclave ! »
il se mit en colère, et il le prit, et il le mit en prison, là où étaient enfermés les
prisonniers du roi. Et il resta là dans cette prison. La comparaison avec le Conte
des deux Frères est si naturelle que M. de Rougé l’avait instituée dès 1852. Mais la
séduction tentée, les craintes de la coupable, sa honte, la vengeance qu’elle essaie
de tirer sont données assez simples pour s’être présentées à l’esprit des conteurs
populaires, indépendamment et sur plusieurs points du globe à la fois. Il n’est
pas nécessaire de reconnaître dans l’aventure de Joseph la variante d’une histoire,
dont le Papyrus d’Orbiney nous aurait conservé la version courante à Thèbes, vers
la fin de la XIXe dynastie.
Peut-être convient-il de traiter avec la même réserve un conte emprunté aux
Mille et une Nuits, et qui n’est pas sans analogie avec le nôtre. Le thème primitif
y est dédoublé et aggravé d’une manière singulière : au lieu d’une belle-soeur qui
s’offre à son beau-frère, ce sont deux belles-mères qui essaient de débaucher les

fils de leur mari commun. Le prince Kamaralzaman avait eu Amgiâd de la princesse
Badour et Assâd de la princesse Haïât-en-néfous. Amgiâd et Assed étaient
si beaux que, dès l’enfance, ils inspirèrent aux sultanes une tendresse incroyable.
Les années écoulées, ce qui semblait affection maternelle éclate en passion violente
: au lieu de combattre leur ardeur criminelle, Bâdour et Haïât-en-néfous se
concertent et elles déclarent leur amour par lettres de haut style. Évincées avec
mépris, elles craignent une dénonciation. A l’exemple de la femme d’Anoupou,
elles prétendent qu’on a voulu leur faire violence ; elles pleurent, elles crient, elles
se couchent ensemble dans un même lit, comme si la résistance avait épuisé
leurs forces. Le lendemain matin, Kamaralzaman, revenu de la chasse, les trouve
plongées dans les larmes et leur demande la cause de leur douleur. On devine
la réponse : « Seigneur, la peine qui nous accable est de telle nature que nous ne
pouvons plus supporter la lumière du jour, après l’outrage dont les deux princes
vos enfants se sont rendus coupables à notre égard. Ils ont eu, pendant votre
absence, l’audace d’attenter à notre honneur. » Colère du père, sentence de mort
contre les fils : le vieil émir chargé de l’exécuter ne l’exécute point, sans quoi il
n’y aurait plus de conte. Kamaralzaman ne tarde pas à reconnaître l’innocence
d’Amgiâd et d’Assâd : cependant, au lieu de tuer ses deux femmes comme Anoupou
la sienne, il se borne à les emprisonner pour le restant de leurs jours. C’est la
donnée du Conte des deux Frères, mais adaptée aux besoins de la polygamie musulmane
: à se modifier de la sorte, elle n’a gagné ni en intérêt, ni en moralité.
Les versions du deuxième conte sont plus nombreuses et plus curieuses. On
les rencontre partout, en France, en Italie, dans les différentes parties de l’Allemagne,
en Transylvanie, en Hongrie, en Russie et dans les pays slaves, chez les
Roumains, dans le Péloponnèse, en Asie-Mineure, en Abyssinie, dans l’Inde. En
Allemagne, Baîti est un berger, possesseur d’une épée invincible. Une princesse
lui dérobe son talisman ; il est vaincu, tué, coupé en morceaux, puis rendu à la
vie par des enchanteurs qui lui concèdent la faculté de « revêtir toutes les formes
qui lui plairont. » Il se change en cheval. Vendu au roi ennemi et reconnu par la
princesse qui insiste pour qu’on le décapite, il intéresse à son sort la cuisinière du
château : « Quand on me tranchera la tête, trois gouttes de mon sang sauteront
sur ton tablier ; tu les mettras en terre pour l’amour de moi. » Le lendemain, un
superbe cerisier avait poussé à l’endroit même où les trois gouttes avaient été
enterrées. La princesse coupe le cerisier ; la cuisinière ramasse trois copeaux et les
jette dans l’étang où ils se transforment en autant de canards d’or. La princesse
en tue deux à coups de flèche, s’empare du troisième et l’emprisonne dans sa
chambre ; pendant la nuit, le canard reprend l’épée et disparaît. En Russie, Baîti
s’appelle Ivan, fils de Germain le sacristain. Il trouve une épée magique dans

un buisson, il va guerroyer contre les Turcs qui avaient envahi le pays d’Arinar,
il en tue quatre-vingt mille, cent mille, puis il reçoit pour prix de ses exploits
la main de Cléopâtre, fille du roi. Son beau-père meurt, le voilà roi à son tour,
mais sa femme le trahit et livre l’épée aux Turcs ; quand Ivan désarmé a péri dans
la bataille, elle s’abandonne au sultan comme la fille des dieux à Pharaon. Cependant,
Germain le sacristain, averti par un flot de sang qui jaillit au milieu de
l’écurie, part et recueille le cadavre. « Si tu veux le ranimer, dit son cheval, ouvre
mon ventre, arrache mes entrailles, frotte le mort de mon sang, puis, quand
les corbeaux viendront me dévorer, prends-en un et oblige-le à t’apporter l’eau
merveilleuse de vie. » Ivan ressuscite et renvoie son père : « Retourne à la maison ;
moi je me charge de régler mon compte avec l’ennemi. » En chemin, il aperçoit
un paysan : « Je me changerai pour toi en un cheval merveilleux, avec une crinière
d’or : tu le conduiras devant le palais du sultan. » Le sultan voit le cheval,
l’enferme à l’écurie et ne se lasse pas de l’aller admirer. « Pourquoi, seigneur, lui
dit Cléopâtre, es-tu toujours aux écuries ? — J’ai acheté un cheval qui a une crinière
d’or. — Ce n’est pas un cheval, c’est Ivan, le fils du sacristain : commande
qu’on le tue. » Un boeuf au pelage d’or naît du sang du cheval : Cléopâtre le fait
égorger. De la tête du taureau naît un pommier aux pommes d’or : Cléopâtre le
fait abattre. Le premier copeau qui s’envole du tronc sous la hache se métamorphose
en un canard magnifique. Le sultan ordonne qu’on lui donne la chasse et
il se jette lui-même à l’eau pour l’attraper, mais le canard s’échappe vers l’autre
rive. Il y reprend sa figure d’Ivan, avec des habits de sultan, il jette sur un bûcher
Cléopâtre et son amant, puis il règne à leur place.
Voilà bien, à plus de trois mille ans d’intervalle, les grandes lignes de la version
égyptienne. Si l’on voulait se donner la peine d’en examiner les détails, les analogies
se révéleraient partout presque aussi fortes. La boucle de cheveux enivre
Pharaon de son parfum ; dans un récit breton, la mèche de cheveux lumineuse de
la princesse de Tréménéazour rend amoureux le roi de Paris. Baîti place son coeur
sur la fleur de l’Acacia ; dans le Pantchatantra, un singe raconte qu’il ne quitte jamais
sa forêt sans laisser son coeur caché au creux d’un arbre. Anoupou est averti
de la mort de Baîti par un intersigne convenu à l’avance, du vin et de la bière qui
se troublent ; dans divers contes européens, un frère partant en voyage annonce à
son frère que, le jour où l’eau d’une certaine fiole se troublera, on saura qu’il est
mort. Et ce n’est pas seulement la littérature populaire qui possède l’équivalent
de ces aventures : les religions de la Grèce et de l’Asie occidentale renferment des
légendes qu’on peut leur comparer presque point par point. Pour ne citer que le
mythe phrygien, Atys dédaigne l’amour de la déesse Cybèle, comme Baîti celui
de la femme d’Anoupou, et il se mutile comme Baîti ; de même aussi que Baîti

en arrive de changement en changement à n’être plus qu’un perséa, Atys se transforme
en pin. Toutefois, ni Anoupou, ni Baîti ne sont des dieux ou des héros
venus à l’étranger. Le premier est allié de près au dieu chien des Égyptiens, et le
second porte le nom d’une des divinités les plus vieilles de l’Égypte archaïque,
ce Baîti à double buste et à double tête de taureau dont le culte s’était localisé de
très bonne heure dans la Moyenne Égypte, à Saka du nome Cynopolite, à côté
de celui d’Anubis : il fut plus tard considéré comme l’un des rois antérieurs à Ménés,
et son personnage et son rôle mythique se confondirent dans ceux d’Osiris.
D’autres ont fait ou feront mieux que moi les rapprochements nécessaires : j’en
ai dit assez pour montrer que les deux éléments principaux existaient ailleurs
qu’en Égypte et en d’autres temps qu’aux époques pharaoniques.
Y a-t-il dans tout cela une raison suffisante de déclarer qu’ils n’en sont pas
ou qu’ils en sont originaires ? Un seul point me paraît hors de doute pour le
moment : la version égyptienne est de beaucoup la plus vieille en date que nous
ayons. Elle nous est parvenue en effet dans un manuscrit du XIIIe siècle avant
notre ère, c’est-à-dire nombre d’années avant le moment où nous commençons
à relever la trace des autres. Si le peuple égyptien en a emprunté les données ou
s’il les a transmises au dehors, l’opération s’est accomplie à une époque plus ancienne
encore que celle où la rédaction nous reporte ; qui peut dire aujourd’hui
comment et par qui elle s’est faite ?

II
Que le fond soit ou ne soit pas étranger, la forme est toujours indigène : si par
aventure il y eut emprunt du sujet, au moins l’assimilation fut-elle complète. Et
d’abord les noms. Quelques-uns, Baîti et Anoupou, appartiennent à la religion
ou à la légende : Anoupou est, je viens de le dire, en rapport avec Anubis, et son
frère, Baîti, avec Baîti le double Taureau.
D’autres dérivent de l’histoire et ils rappellent le souvenir des plus célèbres
parmi les Pharaons. L’instinct qui porte les conteurs de tous les pays et de tous
les temps à choisir comme héros des rois ou des seigneurs de haut rang, s’associait
en Égypte à un sentiment patriotique très vif. Un homme de Memphis,
né au pied du temple de Phtah et grandi, pour ainsi dire, à l’ombre des Pyramides,
était familier avec Khoufouî et ses successeurs : les bas-reliefs étalaient à
ses yeux leurs portraits authentiques, les inscriptions énuméraient leurs titres
et célébraient leur gloire. Sans remonter aussi loin que Memphis dans le passé
de l’Égypte, Thèbes n’était pas moins riche en monuments : sur la rive droite

comme sur la rive gauche du Nil, à Karnak et à Louxor comme à Gournah et
à Médinét-Habou, les murailles parlaient à ses enfants de victoires remportées
sur les nations de l’Asie ou de l’Afrique et d’expéditions lointaines au-delà des
mers. Quand le conteur mettait des rois en scène, l’image qu’il évoquait n’était
pas seulement celle d’un mannequin affublé d’oripeaux superbes : son auditoire
et lui-même songeaient à ces princes toujours triomphants, dont la figure et la
mémoire se perpétuaient vivantes au milieu d’eux. Il ne suffisait pas d’avancer
que le héros était un souverain et de l’appeler Pharaon : il fallait dire de quel
Pharaon glorieux on parlait, si c’était Pharaon Ramsès ou Pharaon Khoufouî,
un constructeur de pyramides ou un conquérant des dynasties guerrières. La
vérité en souffrait souvent. Si familiers qu’ils fussent avec les monuments ; les
Égyptiens qui n’avaient pas fait de leurs annales une étude attentive inclinaient
assez à défigurer les noms et à brouiller les époques. Dès la XIIe dynastie, Sinouhît
raconte ses aventures à un certain Khopirkérîya Amenemhaît, qui joint au
nom propre Amenemhaît le prénom du premier Sanouosrît : on le chercherait
en vain sur les listes officielles. Sanafrouî, de la IVe dynastie, est introduit dans
le roman conservé à Saint-Pétersbourg avec Amoni de la XIe ; Khoufouî, Kháfrîya
et les trois premiers Pharaons de la Ve dynastie jouent les grands rôles dans
les récits du papyrus Westcar ; Nabkéouriya, de la IXe, se montre dans l’un des
papyrus de Berlin ; Ouasimarîya et Mînibphtah de la XlXe, Siamânou de la XXIe
avec un prénom Manakhphré qui rappelle celui de Thoutmôsis III, dans les deux
Contes de Satni ; Pétoubastis de la XXVIe ; Râhotpou et Manhapourîya dans un
fragment d’histoire de revenant, et un roi d’Égypte anonyme dans le Conte du
prince prédestiné. Les noms d’autrefois prêtaient au récit un air de vraisemblance
qu’il n’aurait pas eu sans cela : une aventure merveilleuse, inscrite au compte de
l’un des Ramsès, devenait plus probable qu’elle n’aurait été, si on l’avait attribuée
à quelque bon bourgeois sans notoriété.
Il s’établit ainsi, à côté des annales officielles, une chronique populaire parfois
bouffonne, toujours amusante. Le caractère des Pharaons et leur gloire même
en souffrit : de même qu’il y eut dans l’Europe au moyen âge le cycle de Charlemagne
où le rôle et l’esprit de Charlemagne furent dénaturés complètement, on
eut en Égypte des cycles de Sésôstris et d’Osimandouas, des cycles de Thoutmôsis
III, des cycles de Chéops, où la personne de Ramsès II, de Thoutmôsis III, de
Chéops, se modifia au point de devenir souvent méconnaissable. Des périodes
entières se transformèrent en sortes d’épopées romanesques, et l’âge des grandes
invasions assyriennes et éthiopiennes fournit une matière inépuisable aux rapsodes
: selon la mode ou selon leur propre origine, ils groupèrent les éléments que
cette époque belliqueuse leur prodiguait autour des Saïtes Bocchoris et Psam

métique, autour du Tanite Pétoubastis, ou autour du Bédouin Pakrour, le grand
chef de l’Est. Toutefois, Khoufouî est l’exemple le plus frappant peut-être que
nous ayons de cette dégénérescence. Les monuments nous suggèrent de lui l’opinion
la plus avantageuse. Il fut guerrier et il sut contenir les Nomades qui menaçaient
les établissements miniers du Sinaï. Il fut constructeur et il bâtit en peu
de temps, sans nuire à la prospérité du pays, la plus haute et la plus massive des
Pyramides. Il fut dévot, il enrichit les dieux de statues en or et en matières précieuses,
il restaura les temples anciens, il en édifia de nouveaux. Bref, il se montra
le type accompli du Pharaon memphite. Voilà le témoignage des documents
contemporains, mais écoutez celui des générations postérieures, tel que les historiens
grecs l’ont recueilli. Chez eux, Chéops est un tyran impie qui opprime son
peuple et qui prostitue sa fille pour achever sa pyramide. Il proscrit les prêtres,
il pille les temples, et il les tient fermés cinquante années durant. Le passage de
Khoufouî à Chéops n’a pu s’accomplir en un jour, et, si nous possédions plus
de la littérature égyptienne, nous en jalonnerions les étapes à travers les âges,
comme nous faisons celui du Charlemagne des annalistes au Charlemagne des
trouvères. Nous saisissons, avec le conte du Papyrus Westcar, un des moments
de la métamorphose. Khoufouî n’y est déjà plus le Pharaon soumis religieusement
aux volontés des dieux. Lorsque Râ se déclare contre lui et suscite les trois
princes qui ont détrôné sa famille, il se ligue avec un magicien pour déjouer les
projets du dieu ou pour en retarder l’exécution : on voit qu’il n’hésiterait pas à
traiter les temples de Sakhîbou aussi mal que le Chéops d’Hérodote avait traité
tous ceux de l’Égypte.
Ici, du moins, le roman n’emprunte pas le ton de l’histoire sur la Stèle de la
princesse de Bakhtan, il s’est entouré d’un appareil de noms et de dates combiné
si habilement qu’il a réussi à revêtir les apparences de la vérité. Le thème fondamental
n’y a rien d’essentiellement égyptien : c’est celui de la princesse possédée
par un revenant ou par un démon, délivrée par un magicien, par un dieu ou
par un saint. La variante égyptienne, en se l’appropriant, a mis en mouvement
l’inévitable Ramsès II, et elle a profité du mariage qu’il contracta en l’an XXXIV
de son règne avec la fille aînée de Khattousîl II, le roi des Khâti, pour transporter
en Asie le théâtre principal de l’action. Elle le marie à la princesse presque un
quart de siècle avant l’époque du mariage réel, et dès l’an XV, elle lui expédie
une ambassade pour lui apprendre que sa belle-soeur Bintrashît est obsédée d’un
esprit, dont seuls des magiciens habiles sont capables de la délivrer. Il envoie le
meilleur des siens, Thotemhabi, mais celui-ci échoue dans ses exorcismes et il revient
tout penaud. Dix années s’écoulent, pendant lesquelles l’esprit reste maître
du terrain, puis en l’an XXVI, nouvelle ambassade : cette fois, une des formes, un

des doubles de Khonsou consent à se déranger, et, partant en pompe pour l’étranger,
il chasse le malin en présence du peuple de Bakhtan. Le prince, ravi, médite
de garder le libérateur, mais un songe suivi de maladie a promptement raison
de ce projet malencontreux, et l’an XXXIII, Khonsou rentre à Thèbes, chargé
d’honneurs et de présents. Ce n’est pas sans raison que le roman affecte l’allure
de l’histoire. Khonsou était demeuré très longtemps obscur et de petit crédit. Sa
popularité, qui ne commença guère qu’à la fin de la XIXe dynastie, crût rapidement
sous les derniers Ramessides : au temps des Tanites et des Bubastites, elle
balançait presque celle d’Amon lui-même. Il n’en pouvait aller ainsi sans exciter
la jalousie du vieux dieu et de ses partisans : les prêtres de Khonsou et ses dévots
durent chercher naturellement dans le passé les traditions qui étaient de nature à
rehausser son prestige. Je ne crois pas qu’ils aient fabriqué notre conte de toutes
pièces. Il existait avant qu’ils songeassent à se servir de lui, et les conquêtes de
Ramsès en Asie, ainsi que son mariage exotique, le désignaient nécessairement
pour être le héros d’une aventure dont une Syrienne était l’héroïne. Voilà pour
le nom du roi : celui du dieu guérisseur était avant tout affaire de mode ou de
piété individuelle. Khonsou étant la mode au temps que le conteur écrivait, c’est
à sa statue qu’il confia l’honneur d’opérer la guérison miraculeuse. Les prêtres
se bornèrent à recueillir ce roman si favorable à leur dieu ; ils lui donnèrent les
allures d’un acte réel, et ils l’affichèrent dans le temple.
On conçoit que les égyptologues aient pris au sérieux les faits consignés dans
une pièce qui s’offrait à eux avec toutes les apparences de l’authenticité : ils ont
été victimes d’une fraude pieuse, comme nos archivistes lorsqu’ils se trouvent en
face des chartes fausses d’une abbaye. On conçoit moins qu’ils se soient laissé
tromper aux romans d’Apôpi ou de Thoutîyi. Dans le premier, qui est fort mutilé,
le roi Pasteur Apôpi dépêche message sur message au thébain Saqnounrîya
et le somme de chasser les hippopotames du lac de Thèbes qui l’empêchent de
dormir. On ne se douterait guère que cette exigence bizarre sert de prétexte à
une propagande religieuse : c’est pourtant la vérité. Si le prince de Thèbes refuse
d’obéir, on l’obligera à renoncer au culte de Râ pour adopter celui de Soutekhou.
Aussi bien la querelle d’Apôpi et de Saqnounrîya semble n’être que la variante
locale d’un thème populaire dans l’Orient entier. « Les rois d’alors s’envoyaient
les uns aux autres des problèmes à résoudre sur toutes sortes de matières, à condition
de se payer une espèce de tribut ou d’amende, selon qu’ils répondraient bien
ou mal aux questions proposées. » C’est ainsi qu’Hiram de Tyr débrouillait par
l’entremise d’un certain Abdémon les énigmes que Salomon lui intentait. Sans
examiner ici les fictions diverses qu’on a établies sur cette donnée, j’en citerai
une qui nous rend intelligible ce qui subsiste du récit égyptien. Le Pharaon

Nectanébo expédie un ambassadeur à Lycérus, roi de Babylone, et à son ministre
Ésope :
« J’ai des cavales en Égypte qui conçoivent au hennissement des chevaux qui
sont devers Babylone : qu’avez-vous à répondre là-dessus ? » Le Phrygien remit sa
réponse au lendemain ; et, retourné qu’il fut au logis, il commanda à des enfants
de prendre un chat et de le mener « foüettant » par les rues. Les Égyptiens, qui
adorent cet animal, se trouvèrent extrêmement scandalisés du traitement que
l’on lui faisait. Ils l’arrachèrent des mains des enfants, et allèrent se plaindre au
Roy. On fit venir en sa présence le Phrygien. « Ne savez-vous pas, lui dit le Roy,
que cet animal est un de nos dieux ? Pourquoy donc le faites-vous traiter de la
sorte ?
— C’est pour l’offense qu’il a commise envers Lycérus, reprit Ésope ; car la
nuit dernière il lui a étranglé un coq extrêmement courageux et qui chantait à
toutes les heures.
— Vous êtes un menteur, reprit le Roy ; comment serait-il possible que ce chat
eût fait, en si peu de temps, un si long voyage ?
— Et comment est-il possible, reprit Ésope, que vos juments entendent de si
loin nos chevaux hennir et conçoivent pour les entendre ? »
Un défi porté par le roi du pays des Nègres au Pharaon Ousimarès noue la
crise du second roman de Satni, mais là du moins il s’agit d’une lettre cachetée
dont on doit deviner le contenu, non pas d’animaux prodigieux que les deux
rivaux posséderaient. Dans la Querelle, les hippopotames du lac de Thèbes, que
le roi du Sud devra chasser pour que le roi du Nord dorme en paix, sont cousins
des chevaux dont le hennissement porte jusqu’à Babylone, ou du chat qui
accomplit en une seule nuit le voyage d’Assyrie, aller et retour. Je ne doute pas
qu’après avoir reçu le second message d’Apôpi, Saqnounrîya ne trouvât, dans son
conseil, un sage aussi perspicace qu’Ésope le phrygien, et dont la prudence le tirait
sain et sauf de l’épreuve. Le roman allait-il plus loin, et décrivait-il la guerre
éclatée entre les princes du Nord et du Sud, puis l’Égypte délivrée du joug des
Pasteurs ? Le manuscrit ne nous mène pas assez avant pour que nous devinions
le dénouement auquel l’auteur s’était arrêté.
Bien que le roman de Thoutîyi soit incomplet du début, l’intelligence du
récit ne souffre pas trop de cette mutilation. Le sire de Joppé, s’étant révolté
contre Thoutmôsis III, Thoutîyi l’attire au camp égyptien sous prétexte de lui
montrer la grande canne de Pharaon et il le tue. Mais ce n’est pas tout de s’être
débarrassé de l’homme, si la ville tient bon. Il empote donc cinq cents soldats
dans des cruches énormes, il les transporte jusque sous les murs, et là, il contraint
l’écuyer du chef à déclarer que les Égyptiens ont été battus et qu’on ramène leur

général prisonnier. On le croit, on ouvre les portes, les soldats sortent de leurs
cruches et enlèvent la place. Avons-nous ici le récit d’un épisode réel des guerres
égyptiennes ? Joppé a été l’un des premiers points de la Syrie occupés par les
Égyptiens : Thoutmôsis Ier l’avait soumise, et elle figure sur la liste des conquêtes
de Thoutmôsis III. Sa condition sous ses maîtres nouveaux n’avait rien de
particulièrement fâcheux : elle payait tribut, mais elle conservait ses lois propres
et son chef héréditaire. Le Vaincu de Jôpou, car Vaincu est le titre des princes
syriens dans le langage de la chancellerie égyptienne, dut agir souvent comme
le Vaincu de Tounipou, le Vaincu de Kodshou et tant d’autres, qui se révoltaient
sans cesse et qui attiraient sur leurs peuples la colère de Pharaon. Le fait d’un
sire de Joppé en lutte avec son suzerain n’a rien d’invraisemblable en soi, quand
même il s’agirait d’un Pharaon aussi puissant qu’était Thoutmôsis III et aussi dur
à la répression. L’officier Thoutîyi n’est pas non plus un personnage entièrement
fictif. On connaît un Thoutîyi qui vivait, lui aussi, sous Thoutmôsis et qui avait
exercé de grands commandements en Syrie et en Phénicie. Il s’intitulait « prince
héréditaire, délégué du roi en toute région étrangère des pays situés dans la Méditerranée,
scribe royal, général d’armée, gouverneur des contrées du Nord. »
Rien n’empêche que dans une de ses campagnes il ait eu à combattre le seigneur
de Joppé.
Les principaux acteurs peuvent donc avoir appartenu à l’histoire. Les actions
qu’on leur prête ont-elles la couleur historique, ou sont-elles du domaine de la
fantaisie ? Thoutîyi s’insinue comme transfuge chez le chef ennemi et il l’assassine.
Il se déguise en prisonnier de guerre pour pénétrer dans la place. Il introduit
avec lui des soldats habillés en esclaves et qui portent d’autres soldats cachés dans
des jarres en terre. On trouve chez la plupart des écrivains classiques des exemples
qui justifient suffisamment l’emploi des deux premières ruses. J’accorde volontiers
qu’elles doivent avoir été employées par les généraux de l’Égypte, aussi
bien que par ceux de la Grèce et de Rome. La troisième renferme un élément
non seulement vraisemblable, mais réel : l’introduction dans une forteresse de
soldats habillés en esclaves ou en prisonniers de guerre. Polyen raconte comment
Néarque le Crétois prit Telmissos, en feignant de confier au gouverneur Antipatridas
une troupe de femmes esclaves. Des enfants enchaînés accompagnaient
les femmes avec l’appareil des musiciens, et une escorte d’hommes sans armes
surveillait le tout. Introduits dans la citadelle, ils ouvrirent chacun l’étui de leur
flûte, qui renfermait un poignard au lieu de l’instrument, puis ils fondirent sur la
garnison et ils s’emparèrent de la ville. Si Thoutîyi s’était borné à charger ses gens
de vases ordinaires ou de bottes renfermant des lames bien affilées, je n’aurais
rien à objecter contre l’authenticité de son aventure. Mais il les écrasa sous le

poids de vastes tonneaux en terre qui contenaient chacun un soldat armé ou des
chaînes au lieu d’armes. Si l’on veut trouver l’équivalent de ce stratagème, il faut
descendre jusqu’aux récits véridiques des Mille et une Nuits. Le chef des quarante
voleurs, pour mener incognito sa troupe chez Ali Baba, n’imagine rien de mieux
à faire que de la cacher en jarre, un homme par jarre, et de se représenter comme
un marchand d’huile en tournée d’affaires qui désire mettre sa marchandise en
sûreté. Encore le conteur arabe a-t-il plus souci de la vraisemblance que l’égyptien,
et fait-il voyager les pots de la bande à dos de bêtes, non à dos d’hommes.
Le cadre du récit est historique ; le fond du récit est de pure imagination.
Si les égyptologues modernes ont pu s’y méprendre, à plus forte raison les
anciens se sont-ils laissé duper à des inventions analogues. Les interprètes et les
prêtres de basse classe, qui guidaient les étrangers, connaissaient assez bien ce
qu’était l’édifice qu’ils montraient, qui l’avait fondé, qui restauré ou agrandi et
quelle partie portait le cartouche de quel souverain ; mais, dès qu’on les poussait
sur le détail, ils restaient courts et ils ne savaient plus que débiter des fables.
Les Grecs eurent affaire avec eux, et il n’y a qu’à lire Hérodote en son second
livre pour voir comment ils furent renseignés sur le passé de l’Égypte. Quelques-
uns des on-dit qu’il a recueillis renferment encore un ensemble de faits
plus ou moins altérés, l’histoire de la XXVIe dynastie par exemple, ou, pour les
temps anciens, celle de Sésôstris. La plupart des récits antérieurs à l’avènement
de Psammétique Ier sont chez lui de véritables romans où la vérité n’a point de
part. Le canevas de Rhampsinite et du fin larron existe ailleurs qu’en Égypte. La
vie légendaire des rois constructeurs de pyramides n’a rien de commun avec leur
vie réelle. Le chapitre consacré à Phéron renferme l’abrégé d’une satire humoristique
à l’adresse des femmes. La rencontre de Protée avec Hélène et Ménélas est
l’adaptation égyptienne d’une tradition grecque. On pouvait se demander jadis
si les guides avaient tout tiré de leur propre fonds : la découverte des romans
égyptiens a prouvé que, là comme ailleurs, l’imagination leur manqua. Ils se
sont contentés de répéter en bons perroquets les fables qui avaient cours dans le
peuple, et la tâche leur était d’autant plus facile que la plupart des héros y étaient
affublés de noms ou de titres authentiques. Aussi les dynasties des historiens qui
s’étaient informés auprès d’eux sont-elles un mélange de noms véritables, Ménès,
Sabacon, Chéops, Chéphrên, Mykérinos, ou déformés par l’addition d’un
élément parasite pour les différencier de leurs homonymes, Rhampsinitos à côté
de Rhamsès, Psamménitos à côté de Psammis et de Psammétique ; de prénoms
altérés par la prononciation, Osimandouas pour Ouasimarîya ; de sobriquets
populaires, Sésousriya, Sésôstris-Sésoôsis ; de titres, Phérô, Prouiîti, dont on a

fait des noms propres, enfin de noms forgés de toutes pièces comme Asychis,
Ouchoreus, Anysis.
La passion du roman historique ne disparut pas avec les dynasties nationales.
Déjà, sous les Ptolémées, Nectanébo, le dernier roi de race indigène, était devenu
le centre d’un cycle, important. On l’avait métamorphosé en un magicien habile,
un constructeur émérite de talismans : on l’imposa pour père à Alexandre le Macédonien.
Poussons même au delà de l’époque romaine : la littérature byzantine
et la littérature copte qui dérive de celle-ci avaient aussi leurs Gestes de Cambyse
et d’Alexandre, cette dernière calquée sur l’écrit du Pseudo-Callisthènes, et il n’y
a pas besoin de scruter attentivement les chroniques arabes pour extraire d’elles
une histoire imaginaire de l’Égypte empruntée aux livres coptes. Que l’écrivain
empêtré dans ce fatras soit Latin, Grec ou Arabe, on se figure aisément ce que
devient la chronologie parmi ces manifestations de la fantaisie populaire. Hérodote,
et à son exemple presque tous les écrivains anciens et modernes jusqu’à
nos jours, ont placé Moiris, Sésôstris, Rhampsinite, avant les rois constructeurs
de pyramides. Les noms de Sésôstris et de Rhampsinite sont un souvenir de la
XIXe et de la XXe dynastie ; celui des rois constructeurs de pyramides, Chéops,
Chéphrên, Mykérinos, nous reporte à la quatrième. C’est comme si un historien
de la France plaçait Charlemagne après les Bonaparte, mais la façon cavalière
dont les romanciers égyptiens traitent la succession des règnes nous enseigne
comment il se fait qu’Hérodote ait commis pareille erreur. L’un des contes dont
les papyrus nous ont conservé l’original, celui de Satni, met en scène deux rois
et un prince royal. Les rois s’appellent Ouasimâriya et Minibphtah, le prince
royal Satni Khâmoîs. Ouasimâriya est un des prénoms de Ramsès II, celui qu’il
avait dans sa jeunesse alors qu’il était encore associé à son père. Minibphtah est
une altération, peut-être volontaire, du nom de Minéphtah, fils et successeur de
Ramsès II. Khâmoîs, également fils de Ramsès II, administra l’empire pendant
plus de vingt ans, pour le compte de son père vieilli. S’il y avait dans l’ancienne
Égypte un souverain dont la mémoire fût restée populaire, c’était à coup sûr
Ramsès II. La tradition avait inscrit à son compte ce que la lignée entière des
Pharaons avait accompli de grand pendant de longs siècles. On devait donc espérer
que le romancier respecterait la vérité au moins en ce qui concernait cette
idole et qu’il ne toucherait pas à la généalogie :

OUASIMARÎYA RAMSÈS II.
Khâmoîs MINÉPHTAH Ier

Il n’en a pas tenu compte. Khâmoîs demeure, comme dans l’histoire, le fils
d’Ouasimâriya, mais Minibphtah, l’autre fils, a été déplacé. Il est représenté
comme étant tellement antérieur à Ouasimâriya, qu’un vieillard, consulté par
Satni-Khâmoîs sur certains événements arrivés du temps de Minibphtah, en est
réduit à invoquer le témoignage d’un aïeul très éloigné. « Le père du père de
mon père a dit au père de mon père, disant : « Le père du père de mon père a dit
au père de mon père : « Les tombeaux d’Ahouri et de Maîbét sont sous l’angle
septentrional de la maison du prêtre… » Voilà six générations au moins entre le
Minibphtah et l’Ouasimâriya du roman :

MÎNIBPHTAH
Nénoferképhtah Ahouri
Maîhét
OUASIMARÎYA
Satni Khâmoîs

Le fils, Mînibphtah, est passé ancêtre et prédécesseur lointain de son propre
père Ouasimâriya, et pour achever la confusion, le frère de lait de Satni
porte un nom de l’âge persan, Éiernharérôou, Inaros. Ailleurs, Satni, devenu le
contemporain de l’Assyrien Sennachérib, est représenté comme vivant et agissant
six cents ans après sa mort. Dans un troisième conte, il est relégué avec son
père Ramsès II, quinze cents ans après un Pharaon qui paraît être un doublet de
Thoutmôsis III.
Supposez un voyageur aussi disposé à enregistrer les miracles de Satni qu’Hérodote
l’était à croire aux richesses de Rhampsinite. Pensez-vous pas qu’il eût
commis, à propos de Mînibphtah et de Ramsès II, la même erreur qu’Hérodote
au sujet de Rhampsinite et de Chéops ? Il aurait interverti l’ordre des règnes et
placé le quatrième roi de la XIXe dynastie longtemps avant la troisième. Le drogman
qui montrait le temple de Phtah et les pyramides de Gizeh aux visiteurs
avait hérité vraisemblablement d’un boniment où il exposait, sans doute après
beaucoup d’autres, comme quoi, à un Ramsès dit Rhampsinite le plus opulent
des rois, avait succédé Chéops le plus impie des hommes. Il le débita devant
Hérodote et le bon Hérodote l’inséra tel quel dans son livre. Comme Chéops,
Chéphrên et Mykérinos forment un groupe bien circonscrit, que d’ailleurs, leurs

pyramides s’élevant au même endroit, les guides n’avaient aucune raison de rompre
l’ordre de succession à leur égard, Chéops une fois transposé, il devenait nécessaire
de déménager avec lui Chéphrên, Mykérinos et le prince qu’on nommait
Asychis, le riche. Aujourd’hui que nous contrôlons le témoignage du voyageur
grec par celui des monuments, peu nous importe qu’on l’ait trompé. Il n’écrivait
pas une histoire d’Égypte. Même bien instruit, il n’aurait pas attribué à celui de
ses discours qui traitait de ce pays plus de développement qu’il ne lui en a donné.
Toutes les dynasties auraient tenu en quelques pages, et, il ne nous eût rien appris
que les documents originaux ne nous enseignent aujourd’hui. En revanche, nous
y aurions perdu la plupart de ces récits étranges et souvent bouffons qu’il nous
a contés si joliment sur la foi de ses guides. Phéron ne nous serait pas familier,
ni Protée, ni Séthôn, ni Rhampsinite : je crois que ce serait grand dommage. Les
hiéroglyphes nous disent, ou ils nous diront un jour, ce que firent les Chéops, les
Ramsès, les Thoutmôsis du monde réel. Hérodote nous apprend ce qu’on disait
d’eux dans les rues de Memphis. La partie de son second livre que leurs aventures
remplissent est pour nous mieux qu’un cours d’histoire : c’est un chapitre
d’histoire littéraire, et les romans qu’on y lit sont égyptiens au même titre que
les romans conservés par les papyrus. Sans doute, il vaudrait mieux les posséder
dans la langue d’origine, mais l’habit grec qu’ils ont endossé n’est pas assez lourd
pour les déguiser : même modifiés dans le détail, ils gardent encore des traits de
leur physionomie primitive ce qu’il en faut pour figurer, sans trop de disparate,
à côté du Conte des Deux Frères ou des Mémoires de Sinouhît.

 

III

suite PDF

La route de la servitude


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Auteur : Von Hayek Friedrich August
Ouvrage : La route de la servitude
Année : 1944

Traduction de G. Blumberg
(1946)

 

 

Il est rare qu’une liberté se perde d’un seul coup.
David Hume

Je crois que j’aurais aimé la vérité en tout temps,
mais au temps où nous vivons je suis prêt à
l’adorer.
A. de Tocqueville

 

 

AUX SOCIALISTES DE TOUS LES PARTIS

Préface de l’auteur
Lorsqu’un spécialiste de questions sociales écrit
un livre politique, son premier devoir est d’en
avertir le lecteur. Ceci est un livre politique.
J’aurais pu le dissimuler en lui donnant le nom
plus élégant et plus prétentieux d’ « essai de
philosophie sociale », mais je n’en ferai rien. Le
nom fait peu de chose à l’affaire. Ce qui compte,
c’est que tout ce que j’ai à dire provient d’un
certain nombre de valeurs essentielles. Et je pense
que mon livre lui-même révèle sans aucune
équivoque en quoi consistent ces valeurs, dont tout
dépend.

J’ajouterai ceci : encore que ce livre soit un
livre politique, je suis aussi certain qu’on peut
l’être que les croyances qui y sont exposées ne sont
pas déterminées par mes intérêts personnels. Je ne
vois pas pourquoi la société qui me paraît
désirable m’offrirait plus d’avantages qu’à la
majorité des gens de ce pays. Mes collègues
socialistes ne cessent de me dire qu’un économiste
comme moi aurait une situation beaucoup plus
importante dans le genre de société dont je suis
l’adversaire. Mais il faudrait évidemment que je
parvienne à adopter leurs opinions. Or, j’y suis
opposé, bien que ce soient les opinions que j’ai
eues dans ma jeunesse et qui m’ont amené à
devenir économiste de profession. Pour ceux qui,
comme c’est la mode, attribuent à des mobiles
intéressés toute profession de foi politique,
j’ajouterai que j’ai toutes les raisons du monde de
ne pas écrire ni publier ce livre. Il blessera
certainement beaucoup de gens avec lesquels je
tiens à conserver des relations d’amitié ; il m’a
forcé à abandonner des travaux pour lesquels je
me sens mieux qualifié et auxquels j’attache plus
d’importance en définitive ; et par-dessus tout il
aura une influence fâcheuse sur l’accueil fait aux
résultats du travail plus strictement académique
auquel me mènent tous mes penchants.

Malgré tout, j’en suis venu à considérer la
rédaction de ce livre comme un devoir auquel je ne
saurais me dérober. Voici pourquoi : il y a un
élément particulier, et très sérieux, qui domine les
discussions actuelles portant sur l’avenir de
l’économie et dont le public ne se rend compte que
très insuffisamment. C’est que la majorité des
économistes sont absorbés depuis plusieurs années
par la guerre et réduits au silence par les fonctions
officielles qu’ils occupent. En conséquence, le soin
de guider l’opinion publique à ce sujet se trouve
dans une mesure alarmante remis aux mains
d’amateurs et de fantaisistes, de gens qui ont une

rancune à satisfaire ou une panacée à vendre.
Dans ces conditions, un homme qui dispose de
suffisamment de loisirs pour écrire n’a guère le
droit de garder pour lui les inquiétudes que les
tendances actuelles inspirent à bien des gens
placés dans l’impossibilité de les exprimer en
public. Mais en temps normal, j’aurais volontiers
laissé à des hommes plus autorisés et plus qualifiés
que moi-même le soin de discuter des problèmes
politiques à l’échelle nationale.

L’argument central du présent ouvrage a été
esquissé dans un article intitulé « Freedom and the
Economie System » (Liberté et Régime
Economique) paru d’abord dans la Contemporary
Review d’Avril 1938, puis sous une forme plus
complète dans la série des « Public Policy
Pamphlets » publiés par le professeur H. D.
Gideonse pour les Presses Universitaires de
Chicago en 1939. Je remercie les rédacteurs et
éditeurs de ces publications d’avoir autorisé la
reproduction de certains de leurs passages.

London School of Economies
Cambridge, décembre 1943.

 

Introduction

Peu de découvertes sont plus irritantes que celles
qui révèlent la paternité des idées.
Lord Acton

Les événements contemporains ne sont pas de
l’histoire. Nous ne savons pas quels effets ils
produiront. Avec un certain recul, il nous est
possible d’apprécier le sens des événements passés
et de retracer les conséquences qu’ils ont produites.
Mais l’histoire, au moment où elle se déroule, n’est
pas encore de l’histoire pour nous. Elle nous mène
à une terre inconnue et nous ne pouvons que
rarement avoir une échappée sur ce qui nous
attend. Il en serait tout autrement s’il nous était
donné de revivre les mêmes événements en sachant
tout ce que nous avons vu auparavant. Les choses
nous paraîtraient bien différentes. Et des
changements que nous remarquons à peine nous
sembleraient très importants et souvent très
inquiétants. Il est sans doute heureux que l’homme
ne puisse faire une telle expérience et ne connaisse
aucune loi qui s’impose à l’histoire.

Cependant, quoique l’histoire ne se répète jamais
tout à fait et précisément parce qu’aucun
développement n’est inévitable, nous pouvons
jusqu’à un certain point apprendre du passé
comment on évite d’y retomber. On n’a pas besoin
d’être un prophète pour se rendre compte qu’un
danger vous menace. Une combinaison
accidentelle d’expérience et d’intérêt permet
souvent à un homme de voir les choses comme peu
de gens les voient.

Les pages qui suivent, sont le résultat d’une
expérience ressemblant d’aussi près que possible à
celle qui consisterait à vivre deux fois la même
période, ou à assister deux fois à une évolution
d’idées presque identiques. C’est une expérience
qu’on ne peut guère faire qu’en changeant de pays,
qu’en vivant longtemps dans des pays différents.
Les influences auxquelles obéit le mouvement des
idées dans la plupart des pays civilisés sont presque
les mêmes, mais elles ne s’exercent pas
nécessairement en même temps ni sur le même
rythme. On peut ainsi, en quittant un pays pour un
autre, assister deux fois à des phases analogues de
l’évolution intellectuelle. Les sens deviennent alors
particulièrement aiguisés. Lorsqu’on entend
exprimer des opinions ou recommander des
mesures qu’on a déjà connues vingt ou vingt-cinq
ans auparavant, elles prennent une valeur nouvelle

de symptômes.

Elles suggèrent que les choses, sinon
nécessairement, du moins probablement vont se
passer de la même façon.

J’ai maintenant une vérité désagréable à dire : à
savoir que nous sommes en danger de connaître le
sort de l’Allemagne. Le danger n’est pas immédiat,
certes, et la situation dans ce pays ressemble si peu
à celle que l’on a vue en Allemagne ces dernières
années qu’il est difficile de croire que nous allions
dans la même direction. Mais, pour longue que soit
la route, elle est de celles où l’on ne peut plus
rebrousser chemin une fois qu’on est allé trop loin.
A la longue, chacun de nous est l’artisan de son
destin. Mais chaque jour nous sommes prisonniers
des idées que nous avons créées. Nous ne pourrons
éviter le danger qu’à condition de le reconnaître à
temps.

Ce n’est pas à l’Allemagne de Hitler, à
l’Allemagne de la guerre actuelle que notre pays
ressemble. Mais les gens qui étudient les courants
d’idées ne peuvent guère manquer de constater
qu’il y a plus qu’une ressemblance superficielle
entre les tendances de l’Allemagne au cours de la
guerre précédente et après elle, et les courants
d’idées qui règnent aujourd’hui dans notre pays. En
Angleterre aujourd’hui, tout comme en Allemagne

naguère, on est résolu à conserver à des fins
productives l’organisation élaborée en vue de la
défense nationale. On a le même mépris pour le
libéralisme du XIXe siècle, le même « réalisme »,
voire le même cynisme, et l’on accepte avec le
même fatalisme les « tendances inéluctables ». Nos
réformateurs les plus tonitruants tiennent beaucoup
à ce que nous apprenions les « leçons de cette
guerre ». Mais neuf fois sur dix ces leçons sont
précisément celles que les Allemands ont tirées de
la précédente guerre et qui ont beaucoup contribué
à créer le système nazi. Au cours de cet ouvrage,
nous aurons l’occasion de montrer que sur un
grand nombre d’autres points, nous paraissons
suivre l’exemple de l’Allemagne à quinze ou vingt
ans d’intervalle. Les gens n’aiment guère qu’on
leur rafraîchisse la mémoire, mais il n’y a pas tant
d’années que la politique socialiste de l’Allemagne
était donnée en exemple par les progressistes. Plus
récemment, ce fut la Suède qui leur servit de
modèle. Tous ceux qui n’ont pas la mémoire trop
courte savent combien profondément, pendant au
moins une génération avant la guerre, la pensée et
les méthodes allemandes ont influencé les idéaux et
la politique de l’Angleterre.

J’ai passé la moitié environ de ma vie d’adulte
dans mon pays natal, l’Autriche, en contact étroit
avec la vie intellectuelle allemande, et l’autre moitié
aux États-Unis et en Angleterre. Voilà douze ans que

je suis fixé en Angleterre, et au
cours de cette période j’ai acquis la conviction de
plus en plus profonde que certaines des forces qui
ont détruit la liberté en Allemagne sont en train de
se manifester ici aussi, et juge le caractère et
l’origine de ce danger sont, si faire se peut, encore
moins bien compris ici qu’ils l’ont été en Allemagne.

Suprême tragédie qu’on ne comprend pas
encore : en Allemagne, ce sont des hommes de
bonne volonté, des hommes qu’on admire et qu’on
se propose pour exemple en Angleterre, qui ont
préparé sinon créé le régime qu’ils détestent
aujourd’hui. Nous pouvons éviter de subir le même
sort. Mais il faut que nous soyons prêts à faire face
au danger et à renoncer à nos espérances et à nos
ambitions les plus chères s’il est prouvé qu’elles
recèlent la source du danger. Nous ne paraissons
guère encore avoir assez de courage intellectuel
pour nous avouer à nous-mêmes que nous nous
sommes trompés. Peu de gens sont prêts à
reconnaître que l’ascension du fascisme et du
nazisme a été non pas une réaction contre les
tendances socialistes de la période antérieure, mais
un résultat inévitable de ces tendances. C’est une
chose que la plupart des gens ont refusé de voir,
même au moment où l’on s’est rendu compte de la

ressemblance qu’offraient certains traits négatifs
des régimes intérieurs de la Russie communiste et
de l’Allemagne nazie. Le résultat en est que bien
des gens qui se considèrent très au-dessus des
aberrations du nazisme et qui en haïssent très
sincèrement toutes les manifestations, travaillent en
même temps pour des idéaux dont la réalisation
mènerait tout droit à cette tyrannie abhorrée.

A comparer les évolutions de plusieurs pays, on
risque naturellement de se tromper. Mais mon
raisonnement n’est pas appuyé seulement sur des
comparaisons. Je ne prétends pas non plus que les
évolutions en question soient inéluctables. Si elles
l’étaient, ce livre ne servirait à rien. Je pense
qu’elles peuvent être évitées si les gens se rendent
compte à temps de l’endroit où les mèneraient leurs
efforts. Jusqu’à une époque très récente, il semblait
inutile d’essayer même de faire comprendre le
danger. Mais le temps paraît aujourd’hui plus
propice à une discussion complète de l’ensemble
de la question. D’une part le problème est mieux
connu, de l’autre il y a des raisons particulières qui
exigent aujourd’hui que nous le posions crûment.

On dira peut-être que ce n’est pas le moment de
soulever une question qui fait l’objet d’une
controverse passionnée. Mais le socialisme dont
nous parlons n’est pas affaire de parti et les

questions que nous discutons n’ont que peu de
choses en commun avec celles qui font l’objet des
conflits entre partis politiques. Certains groupes
demandent plus de socialisme que d’autres,
certains le veulent dans l’intérêt de tel groupe
particulier, d’autres dans celui de tel autre groupe.
Mais tout cela n’affecte guère notre débat. Ce qu’il
y a d’important c’est que, si nous considérons les
gens dont l’opinion exerce une influence sur la
marche des événements, nous constatons qu’ils
sont tous plus ou moins socialistes. Il n’est même
plus à la mode de dire : « Aujourd’hui tout le
monde est socialiste », parce que c’est devenu trop
banal. Presque tout le monde est persuadé que nous
devons continuer à avancer vers le socialisme, et la
plupart des gens se contentent d’essayer de
détourner le mouvement dans l’intérêt d’une classe
ou d’un groupe particuliers.

Si nous marchons dans cette direction, c’est
parce que presque tout le monde le veut. Il n’y a
pas de faits objectifs qui rendent ce mouvement
inévitable. Nous aurons à parler plus tard de
l’inéluctabilité du « planisme », mais la question
essentielle est celle de savoir où ce mouvement
nous mènera. Si les gens qui lui donnent
aujourd’hui un élan irrésistible commençaient à
voir ce que quelques-uns ne font encore
qu’entrevoir, ils reculeraient d’horreur et

abandonneraient la voie sur laquelle se sont
engagés depuis un siècle tant d’hommes de bonne
volonté. Où nous mèneront ces croyances si
répandues dans notre génération ? C’est un
problème qui se pose, non pas à un parti, mais à
chacun de nous, un problème de l’importance la
plus décisive. Nous nous efforçons de créer un
avenir conforme à un idéal élevé et nous arrivons
au résultat exactement opposé à celui que nous
recherchions. Peut-on imaginer plus grande
tragédie ?
Il y a aujourd’hui une raison encore plus
pressante pour que nous essayions sérieusement de
comprendre les forces qui ont créé le nationalsocialisme
; c’est que cela nous permettra de
comprendre notre ennemi et l’enjeu de notre lutte.
Il est certain qu’on ne connaît pas encore très bien
les idéaux positifs pour lesquels nous nous battons.
Nous savons que nous nous battons pour être libres
de conformer notre vie à nos idées. C’est beaucoup
mais cela ne suffit pas. Cela ne suffit pas à nous
donner les fermes croyances dont nous avons
besoin pour résister à un ennemi dont une des
armes principales est la propagande, sous ses
formes non seulement les plus tapageuses, mais
encore les plus subtiles. Cela suffit encore moins
pour lutter contre cette propagande dans les pays
que l’ennemi domine et dans les autres, où l’effet

de cette propagande ne disparaîtra pas avec la
défaite de l’Axe. Cela ne suffit pas si nous voulons
montrer aux autres que la cause pour laquelle nous
combattons mérite leur appui. Cela ne suffit pas à
nous, guider dans l’édification d’une nouvelle
Europe immunisée contre les dangers auxquels
l’ancienne a succombé.

Une constatation lamentable s’impose : dans leur
politique à l’égard des dictateurs avant la guerre,
dans leurs tentatives de propagande et dans la
discussion de leurs buts de guerre, les Anglais ont
manifesté une indécision et une incertitude qui ne
peuvent s’expliquer que par la confusion régnant
dans leurs esprits tant au sujet de leur propre idéal
qu’au sujet des différences qui les séparent de leurs
ennemis. Nous avons refusé de croire que l’ennemi
partageait sincèrement certaines de nos
convictions. Nous avons cru à la sincérité de
certaines de ses déclarations. Et dans les deux cas
nous avons été induits en erreur. Les partis de
gauche aussi bien que ceux de droite se sont
trompés en croyant que le national-socialisme était
au service du capitalisme et qu’il était opposé à
toute forme de socialisme. N’avons-nous pas vu les
gens les plus inattendus nous proposer en exemple
telles ou telles institutions hitlériennes, sans se
rendre compte qu’elles sont inséparables du régime
et incompatibles avec la liberté que nous espérons

conserver ? Nous avons fait, avant et depuis la
guerre, un nombre saisissant de fautes, uniquement
pour n’avoir pas compris notre adversaire. On
dirait que nous refusons de comprendre l’évolution
qui a mené au totalitarisme, comme si cette
compréhension devait anéantir certaines de nos
illusions les plus chères.

Nous ne réussirons jamais dans notre politique
avec les Allemands tant que nous ne comprendrons
pas le caractère et le développement des idées qui
les gouvernent aujourd’hui. La théorie suivant
laquelle les Allemands seraient atteints d’un vice
congénital n’est guère soutenable et ne fait pas
honneur à ceux qui la professent. Elle déshonore
les innombrables Anglais qui, au cours des derniers
siècles, ont allègrement adopté ce qu’il y avait de
meilleur, et aussi le reste, dans la pensée
allemande. Elle néglige le fait qu’il y a quatre-vingts
ans John Stuart Mill s’est inspiré, pour son
essai Sur la Liberté, avant tout de deux Allemands,
Goethe et Guillaume de Humboldt[1]. Elle oublie
que deux des précurseurs intellectuels les plus
importants du nazisme, Thomas Carlyle et
Chamberlain, étaient l’un Ecossais et l’autre
Anglais.

Sous sa forme la plus vulgaire, cette théorie
déshonore ceux qui, en l’adoptant, adoptent en

même temps le racisme allemand. Il ne s’agit pas
de savoir pourquoi les Allemands sont méchants.
Ils n’ont probablement pas plus de méchanceté
congénitale qu’aucun autre peuple. Il s’agit de
déterminer les circonstances qui, au cours des
dernières soixante-dix années, ont permis la
croissance progressive et enfin la victoire d’une
certaine catégorie d’idées, et de savoir pourquoi
cette victoire a fini par donner le pouvoir aux plus
méchants d’entre eux. Haïr tout ce qui est
allemand, et non pas les idées qui dominent
aujourd’hui l’Allemagne, est de plus très
dangereux. Cette attitude masque aux yeux de ceux
qui la prennent une menace très véritable. Elle
n’est bien souvent qu’une manière d’évasion à
laquelle recourent ceux qui ne veulent pas
reconnaître des tendances qui n’existent pas
seulement en Allemagne, et qui hésitent à
réexaminer, et au besoin à rejeter, des croyances
que nous avons prises chez les Allemands et qui
nous abusent tout autant qu’elles abusent les
Allemands eux-mêmes. Double danger : car en
prétendant que seule la méchanceté allemande est
cause du régime nazi, on a un prétexte pour nous
imposer les institutions qui ont précisément
déterminé cette méchanceté.

L’interprétation de l’évolution allemande et
italienne qui sera exposée dans cet ouvrage est très

différente de celle qu’offrent la plupart des
observateurs étrangers et des émigrés d’Allemagne
et d’Italie. Mais si notre interprétation est exacte,
elle expliquera pourquoi il est presque impossible à
des gens qui professent les opinions socialistes
aujourd’hui prédominantes de bien comprendre
l’évolution en question. Or, c’est le cas de la
plupart des émigrés ainsi que des correspondants
de presse anglais et américains[2]. Il existe une
explication superficielle et erronée du national-socialisme
qui le représente comme une simple
réaction fomentée par tous ceux dont le progrès du
socialisme menaçait les prérogatives et les
privilèges. Cette opinion a naturellement été
adoptée par tous ceux qui, tout en ayant contribué
au mouvement d’idées qui a mené au national-socialisme,
se sont arrêtés en chemin, ce qui les a
mis en conflit avec les nazis et les a obligés à
quitter leur pays. Ils représentent, par leur nombre,
la seule opposition notable qu’aient rencontrée les
nazis. Mais cela signifie simplement que, au sens le
plus large du terme, tous les Allemands sont
devenus socialistes et que le vieux libéralisme a été
chassé par le socialisme. Nous espérons montrer
que le conflit qui met aux prises en Allemagne la
« droite » nationale-socialiste et la « gauche » est
ce genre de conflit qui s’élèvera toujours entre
factions socialistes rivales. Si cette explication est

exacte, elle signifie toutefois que bon nombre de
ces réfugiés, en s’accrochant à leurs croyances,
contribuent de la meilleure foi du monde à faire
suivre à leur pays d’adoption le chemin de
l’Allemagne.

Je sais que bon nombre de mes amis anglais ont
parfois été choqués par les opinions semi-fascistes
qu’ils ont eu l’occasion d’entendre exprimer par
des réfugiés allemands dont les convictions
authentiquement socialistes ne sauraient être mises
en doute. Les Anglais attribuent les idées des
réfugiés en question au fait qu’ils sont Allemands.
Mais la véritable explication est qu’il s’agit de
socialistes qui sont allés sensiblement plus loin que
ceux d’Angleterre. Certes, il est vrai que les
socialistes allemands ont trouvé dans leur pays un
grand appui dans certains éléments de la tradition
prussienne ; et cette parenté entre prussianisme et
socialisme dont on se glorifiait en Allemagne des
deux côtés de la barricade vient à l’appui de notre
thèse essentielle[3]. Mais ce serait une erreur de
croire que c’est l’élément spécifiquement
allemand, plutôt que l’élément socialiste, qui a
produit le totalitarisme. Ce que L’Allemagne avait
en commun avec l’Italie et la Russie, c’était la
prédominance des idées socialistes et non pas le
prussianisme. C’est dans les masses, et non dans
les classes élevées dans la tradition prussienne, que

le national-socialisme a surgi.

Chapitre Premier. – La route abandonnée

Un programme dont la thèse essentielle est non
pas que le système de l’entreprise libre et du profit
a échoué dans notre génération, mais qu’il n’a pas
encore été essayé.
F. D. Roosevelt

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TERRE DE PALESTINE / Bravo à Airbnb


tlaxcala-int.org

Original: Hurray for Airbnb

https://s1.lemde.fr/image/2006/09/04/696x348/809120_3_8602_le-journaliste-israelien-gideon-levy.jpg

Gideon Levy جدعون ليفي גדעון לוי
Traduit par  Jacques Boutard

 

Airbnb a expliqué qu’il n’a pas besoin  de profiter de terres dont les habitants ont été spoliés. Y a-t-il une position plus juste que celle-ci ?

Moshe Gordon est assis devant son gîte situé  dans la colonie de Nofei Prat en Cisjordanie, dont l’annonce figurait sur le site international  d’Airbnb, le 17 janvier 2016. Photo Tsafrir Abayov, AP

Une seule entreprise de tourisme a fait plus cette semaine pour mettre fin à l’occupation que tout ce que la gauche sioniste a jamais fait. Airbnb menace de frapper durement  les moyens d’existence illégaux de 200 familles de colons. Encore deux cents autres entreprises, comme Airbnb et la colonisation commencera à se sentir touchée au portefeuille,  et alors ceux qui  y participent se demanderont, comme d’autres Israéliens, si cela en vaut la peine. C’est bien la meilleure des nouvelles. Merci à ce réseau international d’hébergement – qu’il soit béni! – qui,  a près avoir inventé une entreprise touristique couronnée de succès, a eu le courage de souscrire à une initiative politique juste. Airbnb a expliqué qu’il n’a pas à tirer profit de terres dont les habitants ont été arrachés. Existe-t-il une position plus juste que celle-ci?

Mais ce n’est pas tout. Cela a également révélé au monde, par inadvertance, l’énormité des mensonges, l’extorsion de fonds, la démagogie et les deux poids deux mesures des colons et de leurs partisans au sein du gouvernement israélien. Quand ils hurlent «Holocauste», à cause des gîtes touristiques, il est clair qu’ils n’ont plus aucun argument à avancer. «Antimitisme», «sélection», «persécution» – cette fois pour une poignée de dollars qui vont dans les poches d’une poignée de profiteurs de vacances dans des terres volées et qui font le commerce de biens volés. Voilà en quoi consiste le projet de spoliation: il commence par une promesse divine et se termine par un gîte touristique. Jacuzzi sur fond de terre occupée, vacances en face d’un camp de réfugiés, détente avec vue sur les barrages routiers et dégustation de vin sur un poste avancé illégal tandis que le soleil se couche sur l’arrière-plan bucolique des kidnappings nocturnes pratiqués par l’armée israélienne  ─ que peut-il y avoir de plus exaspérant ?

Écoutez ces cris d’orfraie : «Il y a deux ans, ma femme Kalila et moi avons créé notre gite « Chez Ruth »à Sde Boaz, juste en face de Bethléem», déclare le mari de Kalila Kelman à Israel Hayom dans une parodie de récit particulièrement amusante.  « C’est un Bed and Breakfast que nous avons construit de nos propres mains et destiné uniquement aux couples sans enfants. Au cours des deux dernières années, des gens sont venus chez nous du monde entier pour oublier la folie quotidienne et se retrouver. Le bed and breakfast est un lieu de  dialogue,  d’échanges entre les peuples et de connexion entre des êtres humains, de « pour » et pas « contre », et c’est ce que le boycott essaie de détruire », a-t-il déclaré.

Nous ravalons nos larmes, nos cœurs se brisent. Oublions la folie quotidienne en face de Bethléem emprisonné. Levons-nous à l’aube et dirigeons-nous vers le barrage n° 300, pour voir les journaliers s’entasser comme du bétail : tu parles de connexions entre êtres humains.

Les Kelman rappellent aux boycotteurs, ces ingrats, qu’ on fabrique des stimulateurs cardiaques en Israël ; qu’il y a des Palestiniens qui font leurs courses à l’intersection principale du bloc d’ Etzion    en Cisjordanie, que les boycotts  politiquement motivés ne sont pas autorisés. Toute une propagande mensongère qui exhorte au boycott de l’Iran et du Hamas, mais pas des colonies.

Faisant montre d’un rare degré de stupidité, les chefs du Conseil des colonies de Yesha (Judée-Samarie-Gaza) ont appelé au boycott d’Airbnb. Les Kelman, qui vivent dans la zone d’apartheid située en face de la barrière de séparation (le mur d’apartheid), disent que le boycott est  raciste. Enfermer à double tour le camp de réfugiés Aida situé en face d’eux, ça, c’est humain. Boycotter ceux qui font du camp de réfugiés d’Aida une oubliette – c’est du racisme. Le général qui mène la guerre contre le boycott, le ministre des Affaires stratégiques, Gilad Erdan, a révélé qu’il s’agit d’une « décision politique », et le président du conseil local de Beit El nous a rappelé qu’ « une fois encore,  les Juifs sont victimes de ségrégation ». Beit El, la colonie qui cause de terribles souffrances au camp de réfugiés voisin de Jalazone, l’un des plus pauvres de Cisjordanie, ose parler de ségrégation ! Il n’y a aucune borne, aucune limite ; pour les colonies, il n’y a jamais de limites.

La décision d’Airbnb est une source de joie maligne à l’encontre des colons. Toute action non violente dirigée contre eux constitue un espoir, car c’est apparemment le seul moyen de mettre fin à l’occupation. Mais ce sentiment est de courte durée, car le rouleau compresseur de la propagande va sûrement contrecarrer cette décision par divers moyens, y compris par la menace du boycott. Espérons qu’Airbnb ne fera pas marche arrière. Son action pourrait montrer la voie à d’autres compagnies. Grâce à Airbnb, un nouveau genre de bataille est engagé : celui des sites des opérateurs de vacances privés, totalement dépourvus de légitimité. Merci, Airbnb, non seulement pour le courage pour lequel vous allez devoir payer le prix – mais aussi pour déplacer le conflit depuis notre droit à la terre à notre droit à un bed and breakfast.

 

 



Merci à Tlaxcala
Source: https://www.haaretz.com/opinion/.premium-hurray-for-airbnb-1.6676862

 

Le livre des visions et instructions


arbredor.com

https://www.duran-subastas.com/media/catalog/product/cache/1/image/444x608/17f82f742ffe127f42dca9de82fb58b1/i/m/image_77703.jpg  https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcStTtpJvKSTZDyBIwY9KzTFWsPdKz79fa0gAmAsxuinHyf7ZCpW1A
Auteur : De Foligno Angèle
Ouvrage : Le livre des visions et instructions
Année : 12**

Traduit et présenté
par Ernest Hello

 

 

Préface
De loin, toutes les étoiles se ressemblent. Nos yeux sont si faibles que ces mondes, cachés par la distance, sont pour nous des points d’or qui, dans les nuits d’été, tremblent dans l’azur noir du même tremblement. Mais, s’il était permis d’approcher, s’il était possible de regarder, nous apercevrions avec des admirations inconnues. Nous verrions que la distance qui sépare les soleils établit entre eux des rapports et des contrastes singuliers. Nous verrions que la main du Créateur a semé dans ses champs des graines différentes, que ses pieds n’ont pas laissé partout la même trace dans la poussière que sa voix faisait sortir du néant.
De loin tous les élus se ressemblent, et l’opinion vulgaire croit pouvoir les confondre dans une même indifférence. L’ignorance, qui affirme toujours, croit que la vie des élus est une chose monotone, que, pour être élu, il faut être coulé dans un certain moule et que ce moule, toujours le même, promet l’uniformité aux figures qu’il confectionne.
Or, rien n’est plus faux.
Le monde des élus est un univers ; plus grand que l’univers matériel, mais composé, comme celui-ci, d’unité et de variété. Pour nommer l’univers, il faut nommer ces deux éléments.
Les élus sont tous élus ; mais chacun a sa vertu propre. Jésus-Christ, qui est leur unité, leur paix, leur type universel, marque sur eux, comme un sceau royal, l’unité sacrée de l’Esprit. Mais se souvenant d’avoir fait les violettes, les lis et les roses différemment capables de s’assimiler les rayons du même soleil, il a laissé à chacun sa marque, son caractère, sa forme et son nom. Il n’y a pas dans le monde deux feuilles d’arbre qui soient semblables exactement. Toutes les pierres de l’éternel temple sont les pierres de la Jérusalem qui ne finira pas ; mais pas une d’entre elles n’est taillée comme sa voisine.
Si sainte Gertrude fut, dit Olier, la sainte de l’humanité de Jésus-Christ et sainte Catherine de Gênes, la sainte de sa divinité, il semble que la bienheureuse Angèle de Foligno réunit ces deux genres de contemplation, de lumière et d’adoration. Il semble qu’elle pénétra dans les abîmes de la hauteur, comme dans ceux de la profondeur. Le double abîme, dont elle parle quelquefois, nommant sans s’en apercevoir un des douze apôtres, Thomas Didyme1, le double abîme fut la


1 Didyme en hébreu signifie « double abîme ».


demeure où elle passa sa vie terrestre. Ce fut son palais, son temple, sa résidence royale. Quand elle interroge la profondeur, la Passion de Jésus-Christ lui dit des secrets redoutables. Elle plonge dans ses douleurs humaines et même dans ses douleurs physiques, un regard effrayé et effrayant. Elle voit comme elle aime, c’est pourquoi elle voit jusqu’à la forme des clous ; elle mesure la douleur au nombre de leurs facettes. Elle calcule les aggravations de cette douleur d’après les détails qu’elle a découverts.
Parmi ces récits de la Passion, il y a des choses terribles auxquelles on oublie de penser. La vie de l’homme, qui d’ailleurs est beaucoup trop courte pour jeter la sonde dans les abîmes, se passe en outre à autre chose. Angèle a eu, avec les tortures physiques de la Passion, de redoutables familiarités qui ont permis à ses yeux dévorants de suivre la chair de Jésus, la chair des pieds et des mains dans l’intérieur du bois où les clous les enfonçaient. Elle assiste à la tension atroce des bras, des jambes et des nerfs. Elle raconte comme si elle avait vu, comme si elle avait vu ce que ne voyaient pas même les bourreaux.
L’amour est plus perçant que la haine. Il entend ce qu’on dit. Il entend ce qu’on ne dit pas. Il entend le silence, lit ce qui n’est pas écrit et devine ce qu’il faut deviner pour grandir. Il s’augmente de ses découvertes, s’enrichit de ses trésors et se plaint ensuite de sa pauvreté pour arracher de nouveaux secrets.
Quand elle interroge l’abîme de la hauteur, sa parole n’est qu’un cri d’impuissance, une lamentation éternelle ; elle pleure sur la limite qui l’arrête dans son vol au moment du départ. Son éloquence consiste à se plaindre de ne pouvoir dire ce qu’elle sent, et cette plainte, à chaque instant répétée, n’est jamais monotone, parce qu’elle est toujours vraie.
Heurtant dans son vol les secrets ineffables, les mystères non révélés, elle a l’air d’un aigle qui, ayant pris son élan du haut de la montagne où la neige est éternelle, arrive aux régions où il n’y a plus, même pour lui, d’air respirable. Ses pensées lui font défaut. Elle redescend, se débat contre les paroles qui manquent à leur tour, engage contre elles une lutte corps à corps, où elle est à la fois vaincue et victorieuse, et alors elle a l’air d’un aigle qui, les serrant et les secouant dans ses griffes, car il se souvient de la montagne et du désert, ébranle les barreaux de sa cage.
Au vingt-septième chapitre, plusieurs âmes qui manquent de paroles trouveront peut-être du pain pour elles. Il y a là des abîmes entrevus, de magnifiques tentatives pour dire l’Ineffable, suivies d’un repentir plus magnifique qu’elles-mêmes ; le pardon qu’Angèle demande pour ses blasphèmes, après avoir balbutié les choses du ravissement, déchire l’horizon, comme l’éclair dans la nuit noire. Les abîmes s’ouvrent derrière les abîmes ; l’intelligence humaine apparaît courte et brève, et l’âme se rassure dans sa soif. Car Dieu se déclare infini, et les trésors de l’éternité ne s’épuiseront pas.
Le P. Faber parle de cette vie intime de Dieu, cette vie qu’il appelle inimaginable où fonctionnent les attributs qui n’ont pas de nom ici-bas. Au-delà, dit-il, de ce qui est probable, Dieu vit sa vie de gloire. C’est l’infinie réunion des choses ignorées.
Si les mystères que nous connaissons, dit-il quelque part, sont déjà si redoutables, que devons-nous penser de ces mystères, plus grands encore, dont la moindre pensée n’a jamais été donnée à l’homme ?
C’est de cette obscurité sublime que jaillissaient les foudres dont les reflets lointains, éblouissant le coeur d’Angèle, jetaient son corps à terre sans mouvement dans sa chambre. Heurtant dans son vol superbe les mystères non révélés, vivant dans la redoutable familiarité de l’ombre, elle en jouissait sans les connaître. Foudroyée à chaque instant par quelque joie terrible, c’est toujours, dit-elle, pour la première fois ; car le dernier éclair éclipse tous les autres. Toutes les lumières sont des ombres auprès de la dernière lumière. Les trésors où fouille son regard sont inépuisables à jamais, et l’éternité promet à sa joie toujours renouvelée des fraîcheurs qui ne finiront pas. Quand, après avoir entassé les montagnes de bonheur dont les élus ont joui sur les montagnes de bonheur dont tous les hommes auraient joui, si toutes les joies fausses étaient changées en joies vraies et duraient, sans interruption, jusqu’à la fin du monde, elle fouille de tous les côtés, avec l’inquiétude de l’impuissance, pour atteindre, s’il était possible, l’exagération et quand, après avoir additionné toutes les joies connues et inconnues, elle se déclare prête à les abandonner toutes, s’il fallait choisir entre elles et une seconde de la gloire ineffable pour laquelle il n’y a pas de mot, cette gloire qui est une gloire à elle, son éblouissement et son foudroiement, quand elle frappe l’air de ses lèvres comme pour lui arracher des sons qu’il ne contient pas, ce qu’il faut admirer le plus dans sa parole, c’est le silence, qui est au-delà.
Au soixante et unième chapitre, creusant la Passion, comme si elle interrogeait la profondeur pour lui arracher cette raison inconnue d’adorer qui se dérobe dans la hauteur, elle compte un à un les instruments de la Passion, et comme les récits ne disent pas tout, comme l’Évangile est très sobre, comme les détails connus augmentent sa soif au lieu de l’apaiser, elle aborde face à face la croix du Christ, dans le secret de l’oraison. Là, comme dans un champ clos, seule à seul, dans le secret de la vision, elle demande à chaque épine de la croix comment coulait le sang du front du Fils de Dieu. Interrogeant chaque instrument de torture sur la nature des supplices, devinant par la divination de l’amour, derrière les tortures connues, plusieurs tortures inconnues, appelant successivement à son secours la parole et le silence, elle raconte quelques-unes des compassions qui accompagnèrent la Passion, compassion de Jésus pour lui-même, pour ses disciples, pour sa mère, pour son père. Les inventions de l’amour, qui est le plus grand des inventeurs, conduisent Angèle, si on ose ainsi parler, dans l’intérieur des plaies de Jésus ; avec l’audace de l’adoration elle regarde fixement, et son oeil ne se trouble pas. Car l’amour est plus fort que la mort et, s’il connaît les tremblements du désir, il ignore ceux de la peur.
Le P. Faber remarque que les douleurs de la Vierge furent augmentées par la puissance qu’elle avait de les regarder en face, sans distraction, au lieu de les fuir, comme font les autres créatures, secourues par leur faiblesse.
Angèle de Foligno voit l’ineffable douleur de Jésus qui lui fut accordée et dispensée, avec la lumière divine, par la main de Dieu. Cette lumière, par laquelle il voyait lui-même ce qu’il était en lui-même, ce que le péché avait fait de lui, cette lumière terrible par laquelle il voyait dans toute leur horreur sa mort et le crime de sa mort, et le péché et le Calvaire, cette lumière qui transforma, dit-elle, Jésus-Christ en douleur, et en douleur ineffable, semble avoir révélé à la contemplatrice quelques choses de ce qu’elle révéla à l’âme humaine de Jésus. Et, dans la soif qui la dévore, d’autant plus altérée de science et d’amour qu’elle en a bu davantage, tour à tour interrogeant toutes les créatures sur la Passion de leur Dieu crucifié, et tour à tour les défiant de la lui raconter telle qu’elle la voit, elle lance ce cri sublime : « Si quelqu’un me la racontait, je lui dirais : “ C’est toi, c’est toi qui l’as soufferte. ” » Et dans la sécurité de ses transports, si un ange lui prédisait la mort de son amour, elle répondrait : « C’est toi qui es tombé du ciel. »
Saint Denis l’Aréopagite, ayant éprouvé les insuffisances de la parole et de la lumière, s’adresse à l’obscurité pour adorer, au fond d’elle, le Dieu inconnu : Obscurité très lumineuse, dit-il, obscurité merveilleuse qui rayonne en splendides éclairs et qui, ne pouvant être ni vue, ni saisie, inonde de la beauté de ses feux les esprits saintement aveuglés2.
Ceux qui sont familiers avec les grands docteurs de la théologie mystiques, avec Saint Denis, avec Saint Jean de la Croix, etc., reconnaîtront dans Angèle de Foligno la pratique ardente et pure des sublimes théories qui ont illustré la haute science.
La parole manque toujours à Angèle, et toujours de plus en plus, parce que la gloire qu’elle contemple recule en s’élevant toujours et toujours de plus en plus. La parole est un blasphème à ses yeux, parce qu’au-delà des choses que cette parole détermine, son oeil contemple celles qu’elle ne peut pas déterminer.


2 Saint Denis, Traité de la théologie mystique, traduction de Mgr Darboy, page 466.


Cela ressemble un peu à ces traînées aperçues dans les nuits d’été qui se déterminent en nébuleuses quand les télescopes se perfectionnent. Puis au-dessus apparaît une autre traînée de lumière vague qui va devenir un nouvel amas d’étoiles au prochain perfectionnement du télescope. Après chaque explosion de lumière et d’amour, Angèle demande pardon. Le sentiment qu’elle a de Dieu fait que son adoration est un blasphème aux yeux de son âme.
Le ciel est une figure, superbe quoique limitée, immense quoique finie. Comme la pécheresse du désert, il étale une chevelure d’or. On dirait que la lumière, ne se trouvant pas assez pure pour subsister devant la face de Dieu, voudrait essuyer avec ses cheveux les pieds du trône et porter plus haut que les regards le repentir des soleils.
La traduction est toujours une oeuvre difficile. La traduction d’une chose intime est une oeuvre très difficile. Quand il s’agit d’une oraison funèbre, d’un discours d’apparat, on peut, jusqu’à un certain point, remplacer les périodes latines par des périodes françaises. Mais quand il s’agit de pénétrer dans les abîmes de l’âme, quand il s’agit de lutter avec l’intimité des forces intérieures, quand ce sont non pas seulement des paroles, mais des cris qu’il faut rendre, des cris, des silences et des sanglots, la tâche devient redoutable : l’exactitude est la loi de la traduction. Mais il y a deux sortes d’exactitudes : l’exactitude selon la lettre qui rend les mots les uns après les autres ; l’exactitude selon l’esprit qui infuse le sang de l’auteur d’une langue dans une autre. Sans négliger la première de ces deux exactitudes, j’ai essayé surtout de m’attacher à la seconde. J’ai essayé de faire vivre en français le livre qui vivait en latin. J’ai essayé de faire crier en français l’âme qui criait en latin. J’ai essayé de traduire les larmes.
Le frère Arnaud, qui écrivait sous la dictée d’Angèle, a mis en tête de son livre les deux prologues qu’on va lire. J’ai essayé de conserver aussi à cet excellent homme les caractères qui le distinguent, son profond respect et son admirable sincérité.
La vie d’Angèle est un drame où la vie spirituelle se déclare comme une réalité visible. La vérité secrète devient quelque chose de tangible et de palpable. Il n’est plus possible de la prendre pour un rêve ; elle est un drame plein de sang et de feu. En revanche, la vie extérieure des hommes menteurs, la vie sans lumière, sans vérité, la vie loin de l’Esprit apparaît comme une ombre, comme une figure, comme un fantôme et comme un cauchemar.
L’affinité des choses intimes et des choses sublimes est la lumière qui éclaire ce drame où la hauteur et la profondeur se donnent le baiser de paix.
Ce drame a pour théâtre l’Ineffable. C’est un éclair qui déchire une nuée. Le langage d’Angèle est une lutte corps à corps avec les choses qui ne peuvent pas se dire. Dans l’atmosphère où elle est introduite, comme un profane épouvanté par le voisinage du sanctuaire, le vocabulaire des hommes recule silencieusement. Captive dans la parole humaine, Angèle fait comme Samson. Manué en hébreu veut dire repos. Comme Samson, fils de Manué, Angèle, fille de l’Extase, prend sur ses épaules les portes de sa prison et les emporte sur la Hauteur.
Vous qui lirez ce livre, ne portez pas sur lui le regard froid de la curiosité. Souvenez-vous des réalités glorieuses, souvenez-vous des réalités terribles et priez le Dieu d’Angèle pour le traducteur de son livre.
Ernest Hello

 

Prologue du frère Arnaud
De peur que l’enflure de la sagesse du monde ne reçût pas du Dieu éternel la confusion qu’elle mérite, le Seigneur a suscité une femme habituée aux choses du siècle, liée par les obligations du monde, qui avait un mari, des enfants, une fortune ; une femme simple, dépourvue de science et de force ; mais qui, ayant reçu et accepté au fond d’elle-même, avec la croix de Jésus-Christ, la puissance infuse de Dieu, brisa les liens du monde, gravit le sommet de la perfection évangélique, renouvela dans la plénitude la folie de la croix, sagesse des parfaits, et montra, dans la voie abandonnée du bon Jésus, dans cette voie déclarée impossible et insupportable par la parole et l’exemple de quiconque fait le grand personnage, montra, disais-je, non pas seulement une vie possible, non pas seulement une vie facile, mais les délices inouïes, les délices de la hauteur.
Ô sagesse divine et parfaite, comme vous avez révélé dans votre servante la folie de toute sagesse humaine ! Vous avez opposé aux hommes une femme, aux enflés une humble, aux habiles une simple, aux savants une ignorante, aux hypocrites qui s’admirent une créature qui se méprise, aux langues pleines de paroles, aux mains vide d’actions, le silence des lèvres et l’activité dévorante, brûlante, stupéfiante de la vie ! Et la sagesse de la chair a été confrontée avec la sagesse de l’esprit qui est la science de Jésus, et de Jésus crucifié ! Dans une femme forte, Dieu a manifesté sa lumière qui était enterrée, comme dans un sépulcre de chair humaine, sous l’aveuglement des théoriciens.
Enfants de notre mère sacrée, prenez garde au respect humain ! Apprenez de notre Angèle, apprenez de notre ange, apprenez de l’Ange du grand conseil, la voie de la magnificence et la sagesse de la croix ! Apprenez la pauvreté, les douleurs, les opprobres et l’obéissance du Dieu Bon ; apprenez Jésus-Christ, apprenez sa Mère, et quand vous aurez appris, enseignez cette science aux hommes, enseignez-là aux femmes, enseignez-là à toutes créature dans le langage des actes réels, effectifs et puissants ! Et pour que la gloire de votre vocation, enfants de la haute science, apparaisse à vos yeux, sachez, mes bien-aimés, que celle qui nous a enseigné Dieu a fait ce qu’elle a enseigné. Souvenez-vous, mes bien-aimés, que les apôtres ont appris d’une femme la vie mortelle du Sauveur, et d’une femme sa résurrection.
Ainsi, chers fils de notre mère sacrée, venez apprendre avec moi la loi possédée, la loi prêchée par saint François d’Assise et ses compagnons, la loi immortalisée par la pratique d’Angèle.
Il n’est pas d’ordre ordinaire de la Providence qu’une femme enseigne et confonde la grossièreté des savants. Mais saint Jérôme, parlant de la prophétesse Olda vers qui se faisait le concours des peuples, dit que, pour confondre la fierté de l’homme et la science prévaricatrice, le Seigneur a transporté sur la tête d’une femme de don de prophétie.
Frère Arnaud

 

 

LES PREMIERS PAS
Moi, dit Angèle de Foligno, entrant dans la voie de la pénitence, je fis dix-huit pas avant de connaître l’imperfection de ma vie.

Premier pas — Angèle prend connaissance de ses péchés
Je regardai pour la première fois mes péchés, j’en acquis la connaissance ; mon âme entra en crainte ; elle trembla à cause de sa damnation et je pleurai, je pleurai beaucoup.

Deuxième pas — La confession
Puis je rougis pour la première fois, et telle fut ma honte que je reculais devant l’aveu, je n’osais pas avouer et j’allai à la sainte table, et ce fut avec mes péchés que je reçus le corps de Jésus-Christ. C’est pourquoi ni jour ni nuit ma conscience ne cessait de gronder. Je priai saint François de me faire trouver le confesseur qu’il me fallait, quelqu’un qui pût comprendre et à qui je pusse parler. La même nuit, le vieillard m’apparut. « Ma soeur, dit-il, si tu m’avais appelé plus tôt, je t’aurais exaucé plus tôt. Ce que tu demandes est fait. »
Le matin, je trouvai dans l’église de Saint-Félicien un frère qui prêchait.
Après le sermon, je résolus de me confesser à lui. Je me confessai pleinement ; je reçus l’absolution. Je ne sentis pas d’amour ; l’amertume seulement, la honte et la douleur.

Troisième pas — La satisfaction
Je persévérai dans la pénitence qui me fut imposée ; j’essayai de satisfaire la justice, vide de consolation, pleine de douleur.

Quatrième pas — Considération de la miséricorde
Je jetai un premier regard sur la divine miséricorde ; je fis connaissance avec celle qui m’avait retirée de l’enfer, avec celle qui m’avait fait la grâce que je raconte. Je reçus sa première illumination ; la douleur et les pleurs redoublèrent. Je me livrai à une pénitence sévère ; mais je ne veux pas dire laquelle.

Cinquième pas — Connaissance profonde d’elle-même
Ainsi éclairée, je n’aperçus en moi que des défauts, je vis avec une certitude pleine que j’avais mérité l’enfer ; je gémissais dans l’amertume et je prononçai ma condamnation.
Comprenez que tous ces pas ne se suivirent pas sans intervalle. Ayez donc pitié d’une pauvre âme qui se meurt si lourdement, qui traîne vers Dieu son grand poids, sa grande lourdeur et qui fait à peine un petit mouvement. Je me souviens qu’à chaque pas je m’arrêtais pour pleurer et je ne recevais pas d’autre consolation que celle-ci : le pouvoir de pleurer ; c’était la seule et celle-là était amère.

Sixième pas — Elle se reconnaît coupable envers toutes les créatures
Une illumination ne donna la vue de mes péchés dans la profondeur. Ici je compris qu’en offensant le Créateur, j’avais offensé toutes les créatures, qui toutes étaient faites pour moi. Tous mes péchés me revenaient profondément à la mémoire et, dans la confession que je faisais à Dieu, je les pesais très profondément. Par la sainte Vierge et par tous les saints, j’invoquais la miséricorde de Dieu et, me sentant morte, je demandais à genoux la vie. Et je suppliais toutes les créatures que je sentais avoir offensées de ne pas prendre la parole pour m’accuser devant Dieu. Tout à coup je crus sentir sur moi la pitié de toutes les créatures et la pitié de tous les saints. Et je reçus alors un don, c’était un grand feu d’amour et la puissance de prier comme jamais je n’avais prié.

Septième pas — Vue de la croix
Ici je reçus la grâce spéciale du regard sur la croix sur laquelle je contemplais avec l’oeil du coeur et celui du corps de Jésus-Christ mort pour nous. Mais cette vision était insipide, quoique très douloureuse.

Huitième pas — Connaissance de Jésus-Christ
Je reçus, avec le regard sur la croix, une plus profonde connaissance de la façon dont Jésus-Christ était mort pour nos péchés. J’eus de mes propres péchés un sentiment très cruel et je m’aperçus que l’auteur du crucifiement c’était moi. Mais l’immensité du bienfait de la croix, je ne m’en doutais pas encore. Mon salut, ma conversion, sa mort, je ne pénétrais pas dans le comment de ces choses. La profondeur de l’intelligence me fut donnée plus tard. Dans le regard que je raconte il n’y avait que du feu, feu d’amour et de regret, feu tel que, debout au pied de la croix, je me dépouillai de toutes choses par la volonté et m’offris toute entière et, avec tremblements, je fis voeu de chasteté et, accusant mes membres l’un après l’autre, je promis de les garder sans tache désormais. Et je priai qu’il me gardât fidèle à cette chasteté : d’une part je tremblais de faire cette promesse, de l’autre le feu me l’arrachait, et il me fut impossible de résister.

Neuvième pas — La voie de la croix
Ici le désir me fut donné de connaître la voie de la croix, afin de savoir me tenir debout à ses pieds et trouver le refuge, l’universel refuge des pécheurs. La lumière vint et voici comment me fut montrée la voie. Si tu veux aller à la croix, me dit l’Esprit, dépouille-toi de toutes choses, car il faut être légère et libre. Il fallut pardonner toute offense, me dépouiller de toute chose terrestre, hommes et femmes, amis, parents et toute créature ; et de la possession de moi et enfin de moi-même, et donner mon coeur à Jésus-Christ de qui je tenais tout bien, et marcher par la voie épineuse, la voie de la tribulation. Je me défis pour la première fois de mes meilleurs vêtements et des aliments les plus délicats et des coiffures les plus recherchées. Je sentis beaucoup de peine, beaucoup de honte, peu d’amour divin. J’étais encore avec mon mari, c’est pourquoi toute injure qui m’était dite ou faite avait un goût amer. Cependant je la portais comme je pouvais. Ce fut alors que Dieu voulut m’enlever ma mère qui m’était, pour aller à lui, d’un grand empêchement. Mon mari et mes fils moururent aussi en peu de temps. Et parce que, étant entrée dans la route, j’avais prié Dieu qu’il me débarrassât d’eux tous, leur mort me fut d’une grande consolation3. Ce n’était pas que je fusse exempte de compassion ; mais je pensais qu’après cette grâce, mon coeur et ma volonté seraient toujours dans le coeur de Dieu, le coeur et la volonté de Dieu toujours dans mon coeur.

Dixième pas — Larmes
Je demandai à Dieu la chose la plus agréable à ses yeux. Alors, dans sa pitié, il m’apparut plusieurs fois dans le sommeil, ou dans la veille, crucifié. « Regarde, disait-il, regarde vers mes plaies. » Et par un procédé étonnant il me montrait comment il avait tout souffert pour moi. Ceci se renouvela plusieurs fois. Il me montrait chaque souffrance l’une après l’autre, en détail, et me disait : « Que peux-tu faire pour moi qui me récompense ? »


3 Il est bien entendu que ces sentiments exceptionnel tiennent à la voie exceptionnelle par où était conduite Angèle de Foligno. Les dernière lignes, du reste, ne laissent aucun doute à cet égard. (note du traducteur).


Il m’apparut plusieurs fois dans le jour. Les visions du jour étaient plus apaisées que celles de la nuit ; toutes avaient l’aspect de la plus horrible douleur. Il me montrait les tortures de sa tête, les poils de sourcils, les poils de barbe arrachés ! Il comptait les coups de la flagellation, me montrait en détail à quelle place chacun d’eux avait porté et me disait : « C’est pour toi, pour toi, pour toi. » Alors tous mes péchés m’étant présentés à la mémoire, je compris que l’auteur de la flagellation, c’était moi. Je compris quelle devait être ma douleur. Je sentis celle que jamais je n’avais sentie. Il continuait toujours, étalant sa Passion devant moi, et disant : « Que peux-tu faire qui me récompense ? » Je pleurais, je pleurais, je pleurais, je sanglotais à ce point que je vis mes larmes brûler ma chair : quand je vis que je brûlais, j’allais chercher de l’eau froide.

Onzième pas — Pénitence
Je me portai vers une pénitence trop rude pour que je la dise ; et je m’efforçais de la pratiquer. Mais comme elle était incompatible avec les choses du siècle, je résolus de tout quitter pour suivre l’inspiration divine qui me poussait vers la croix. Ce projet fut une grâce étonnante, et voici comment elle me fut donnée. Le désir de la pauvreté me vint et je craignais de mourir avant d’avoir été pauvre : d’un autre côté, j’étais combattue de mille tentations, j’étais jeune, la mendicité était entourée de périls et de hontes. Il me faudra, disais-je, mourir de faim, mourir de froid et mourir nue : personne au monde ne m’approuvera. Enfin Dieu eut pitié et la lumière se fit dans mon coeur, et l’illumination fut si puissante que jamais elle ne s’éteindra : je résolus de persévérer dans mon dessein, dussé-je mourir de faim, de froid, de honte. Je résolus d’aller en avant, eussé-je la certitude de tous les maux possibles. Je sentis qu’au milieu d’eux je mourrai pour Dieu ; et je me décidai résolument.

Douzième pas — La Passion
Je priai la mère du Christ et son évangéliste saint Jean, par la douleur qu’ils ont supportée, de m’obtenir un signe qui gravât pour l’éternité dans ma mémoire la Passion de Jésus-Christ.

Treizième pas — Le coeur
Le coeur Au milieu du désir je fus saisie par un songe où le Coeur du Christ me fut montré et j’entendis ces paroles : « Voici le lieu sans mensonge, le lieu où tout est vérité. » Il me sembla que cela se rapportait aux paroles d’un certain prédicateur dont je m’étais beaucoup moquée.

Quatorzième pas — Agrandissement de la connaissance
Comme j’étais debout dans la prière, le Christ se montra à moi et me donna de lui une connaissance plus profonde. Je ne dormais pas. Il m’appela et me dit de poser mes lèvres sur la plaie de son côté. Il me sembla que j’appuyais mes lèvres et que je buvais du sang, et dans ce sang encore chaud je compris que j’étais lavée. Je sentis pour la première fois une grande consolation, mêlée à une grande tristesse, car j’avais la Passion sous les yeux. Et je priai le Seigneur de répandre mon sang pour lui comme il avait répondu le sien pour moi. Je désirais pour chacun de mes membres une passion et une mort plus terrible et plus honteuse que la sienne. Je réfléchissais, cherchant quelqu’un qui voulût bien me tuer ; je voulais seulement mourir pour la foi, pour son amour et, puisqu’il était mort sur une croix, je demandais à mourir ailleurs et par un plus vil instrument. Je me sentais indigne de la mort des martyrs ; j’en voulais une plus vile et plus cruelle. Mais je ne pouvais en imaginer une assez honteuse pour me satisfaire, ni assez différente de la mort des saints, auxquels je me trouvais indigne de ressembler.

Quinzième pas — Marie et Jean
Je fixai mon désir sur la Vierge et saint Jean ; ils habitaient dans ma mémoire et je les suppliais, par la douleur qu’ils reçurent au jour de la Passion, de m’obtenir les douleurs de Jésus-Christ ou au moins celles qui leur furent données, à eux. Ils m’acquirent et m’obtinrent cette faveur, et saint Jean m’en combla tellement un jour que ce jour-là compte parmi les plus terribles de ma vie. J’entrevis, dans un moment de lumière, que la compassion de saint Jean en face de Jésus et de Marie fit de lui plus qu’un martyr. De là un nouveau désir de me dépouiller de tout avec une pleine volonté. Le démon s’y opposa ; les hommes aussi, tous ceux de qui je prenais conseil, sans excepter les Frères Mineurs ; mais tous les biens ni tous les maux du monde réunis n’auraient pu m’empêcher de donner ma fortune aux pauvres, ou du moins de la planter là, si on m’eût ôté les moyens de m’en débarrasser autrement. Je sentis que je ne pouvais rien réserver sans offenser Celui de qui venait l’illumination. Cependant je restais encore dans l’amertume, ne sachant si Dieu agréait mes sacrifices ; mais je pleurais, je criais et je disais : « Seigneur, si je suis damnée, je n’en veux pas moins faire pénitence et me dépouiller et vous servir. » Je restais dans l’amertume du repentir, vide de douceur divine. Voici comment je fus changée.

Seizième pas — L’oraison dominicale
Entrée dans une église, je demandai à Dieu une grâce quelconque. Je priais : je disais le Pater : tout à coup Dieu écrivit de sa main le Pater dans mon coeur avec une telle accentuation de sa bonté et de mon indignité, que la parole me manque pour en dire un seul mot. Chacune des paroles du Pater se dilatait dans mon coeur ; je les disais l’une après l’autre avec une grande lenteur et contrition profonde et, malgré les larmes que m’arrachait une connaissance plus vive de mes fautes et de mon indignité, je commençai à goûter quelque chose de la douceur divine. La bonté divine se fit sentir à moi dans le Pater mieux que nulle part ailleurs et cette impression dure au moment où je parle. Cependant, comme le Pater me révélait en même temps mes crimes, mon indignité, je n’osais lever les yeux ni vers le ciel, ni vers le crucifix, ni vers rien ; mais je suppliai la Vierge de demander grâce pour moi, et l’amertume persistait.
Ô pécheurs ! avec quelle lourdeur l’âme part pour la pénitence ! Que ces chaînes sont pesantes ! Que de mauvais conseillers ! Que d’empêchements ! Le monde, la chair et le démon !
Et à chacun de ces pas, j’étais retardée un certain temps avant de me traîner un pas plus loin : tantôt l’arrêt était plus long, tantôt il était moindre.

Dix-septième pas — L’espérance
Il me fut ensuite montré que la Vierge bienheureuse m’avait acquis un privilège par lequel une autre foi me fut donnée que la foi qui est donnée aux hommes. Alors mon ancienne foi me parut morte et mes anciennes larmes m’apparurent comme de petites choses. Une compassion me fut donnée sur Jésus et sur Marie plus efficace qu’auparavant, et tout ce que je faisais de plus grand m’apparut comme petit et je conçus le désir d’une pénitence plus énorme. Mon coeur fut enfermé dans la Passion du Christ et l’espérance me fut donnée de mon salut par cette Passion. Je reçus pour la première fois la consolation par la voie des songes. Mes songes étaient beaux et la consolation m’était donnée en eux. La douceur de Dieu me pénétra pour la première fois au-dedans dans le coeur, au-dehors dans le corps. Éveillée ou endormie, je la sentais continuellement. Mais comme je n’avais pas encore la certitude, l’amertume se mêlait à ma joie ; mon coeur n’était pas en repos, il me fallait autre chose. Voici un de ces songes, choisi entre beaucoup d’autres. Je m’étais enfermée pendant le carême dans une retraite profonde, j’aimais, je méditais, j’étais arrêtée sur une parole de l’Évangile, parole de miséricorde et d’amour : il y avait un livre à côté de moi, c’était le Missel : j’eus soif de voir écrite la parole qui me tenait fixée. Je m’arrêtai, je me contins, craignant d’agir par amour-propre ; je résistai à la soif excessive et mes mains n’ouvrirent pas le livre. Je m’endormis dans le désir. Je fus conduite dans le lieu de la vision : et il me fut dit que l’intelligence de l’Écriture contient de telles délices que l’homme qui la posséderait oublierait le monde. « En veux-tu la preuve ? me dit mon guide. — Oui, oui, » répondis-je. Et j’avais soif, j’avais soif. La preuve me fut donnée : je compris, j’oubliai le monde. Mon guide reprit : « Il n’oublierait pas seulement le monde, celui qui goûterait la délectation inouïe de l’intelligence évangélique, il s’oublierait lui-même. » Il parla et j’éprouvai. Je compris, je sentis et je demandai à ne plus sortir de là jamais. « Il n’est pas encore temps, » dit-il, et il me conduisit. J’ouvris les yeux ; je sentais à la fois la joie immense de la vision donnée, la douleur immense de la vision perdue. Je garde encore aujourd’hui la délectation du souvenir. Alors la certitude me vint et me resta ; c’était une lumière, c’était une ardeur dans laquelle je vis et j’affirmai avec une science parfaite que tout ce qu’on prêche sur l’amour de Dieu n’est absolument rien : les prédicateurs ne sont pas capables d’en parler et ne comprennent seulement pas ce qu’ils disent. Mon guide me l’avait dit pendant la vision.

Dix-huitième et dernier pas — Le sentiment de Dieu
Ici je commençai à sentir Dieu et, saisie dans la prière par l’immense délectation, je ne me souvenais plus de la nourriture, et j’aurais voulu ne plus manger pour être toujours debout dans la prière. La tentation de ne plus manger se mêla à mon état nouveau, de ne plus manger, ou de manger trop peu ; mais je compris que ceci était une illusion. Tel était le feu dans mon coeur qu’aucune génuflexion ou qu’aucune pénitence ne me fatiguait. Et pourtant je fus conduite vers un plus grand feu et une ardeur plus brûlante. Alors je ne pouvais plus entendre parler de Dieu sans répondre par un cri, et quand j’aurais vu sur ma tête une hache levée, je n’aurais pas pu retenir ce cri. Ceci m’arriva pour la première fois le jour où je vendis mon château pour en donner le prix aux pauvres. C’était la meilleure de mes propriétés.
À partir de ce moment, quand on parlait de Dieu mon cri m’échappait, même en présence des gens de toute espèce. On me crut possédée. Je ne dis pas le contraire ; c’est une infirmité, disais-je ; mais je ne peux pas faire autrement. Je ne pouvais donner satisfaction à ceux qui détestaient mon cri : cependant une certaine pudeur me gênait. Si je voyais la Passion du Christ représentée par la peinture, je pouvais à peine me soutenir ; la fièvre me prenait et je me trouvais faible ; c’est pourquoi ma compagne me cachait les tableaux de la Passion. À cette époque j’eus plusieurs illuminations, sentiments, visions, consolations, dont quelques-unes seront écrites plus loin.

Dix-neuvième chapitre — Tentations et douleurs
De peur que la grandeur et la multitude des révélations et des visions ne m’enflât, de peur que leur délectation ne m’exaltât, il me fut donné un tentateur à milles formes qui multiplie autour de moi les tentations et les peines ; peines du corps et peines de l’âme. D’innombrables tourments déchirent mon corps : ils viennent des démons qui les excitent de milles manières. Je ne crois pas qu’on puisse exprimer les douleurs de mon corps. Il ne me reste pas un membre qui ne souffre horriblement. Je ne suis jamais sans douleur et sans langueur, toujours débile et fragile au point de rester couchée, pleine de souffrance. Je n’ai pas un membre qui ne soit frappé, tordu, affligé par les démons. Je suis faible, gonflée, remplie dans tous mes membres d’une sensibilité douloureuse. Je ne me remue qu’avec la plus grande peine ; je suis fatiguée au lit, et je ne peux manger suffisamment.
Quant aux tourment de l’âme, sans comparaison, plus nombreux et plus terribles, les démons me les infligent à peu près sans relâche. Je ne peux mieux me comparer qu’à un homme suspendu par le cou qui, les mains liées derrière le dos et les yeux couverts d’un voile, resterait attaché par une corde à une potence et vivrait là, sans secours, sans remède, sans appui. Je crois même que ce que je subis de la part des démons est plus cruel et plus désespéré. Les démons ont pendu mon âme : et de même que le pendu n’a pas de soutien, mon âme pend sans appui et mes puissances sont renversées, au vu et au su de mon esprit. Quand mon âme voit ce renversement et cet abandon de mes puissances sans pouvoir s’y opposer, il se fait une telle souffrance que je peux à peine pleurer, par l’excès de la douleur, de la rage et du désespoir ; quelquefois aussi je pleure sans remède. Quelquefois ma fureur est telle que c’est beaucoup pour moi de ne pas me mettre en pièces. Quelquefois je ne peux m’empêcher de me frapper horriblement, au point de me gonfler la tête et les membres. Quand mon âme assiste au départ et à la chute de ses puissances, le deuil se fait en elle et je vocifère à Dieu, et je crie sans relâ-che : Mon Dieu, mon Dieu, ne m’abandonnez pas !
Je souffre un autre tourment ; c’est le retour, au moins apparent, des anciens vices. Ce n’est pas qu’ils soumettent réellement mon âme à leur empire, mais ils me tordent cruellement. Les vices même que je n’eus jamais viennent en moi, s’allument et me déchirent. Mais ils ne vivent pas toujours et leur mort me donne une grande joie. Je suis livrée à de nombreux démons qui ressuscitent en moi les vices que j’avais et en produisent d’autres que je n’eus jamais. Mais quand je me souviens que Dieu fut affligé, méprisé et pauvre, je voudrais voir tous mes maux redoubler.
Quelquefois il se produit une affreuse et infernale obscurité où disparaît toute espérance, et cette nuit est horrible. Et les vices que je sens morts dans mon âme ressuscitent dans mon corps ; mais les démons les réveillent en-dehors de l’âme et en excitent d’autres qui n’y furent jamais. Je souffre alors particulièrement dans trois endroits du corps : le feu de la concupiscence est tel, dans ces moments-là, qu’avant d’en avoir reçu la défense, je me brûlais avec le feu matériel, dans l’espoir d’éteindre l’autre. Ah ! j’aimerais mieux être brûlée vive ! Je crie, j’appelle la mort, la mort quelle qu’elle soit, et je dis à Dieu : « Si je suis damnée, eh bien ! tout de suite : pas de retard ; puisque vous m’avez abandonnée, achevez, achevez, et que l’abîme m’engloutisse. » Et je comprends alors que ces vices ne sont pas dans l’âme, puisqu’elle n’y consent jamais, et que c’est le corps qui souffre violence. L’ennui se joint à la douleur et si cela durait, le corps n’y tiendrait pas. L’âme se voit dépourvue de ses puissances et, quoiqu’elle ne consente pas aux vices, elle se voit sans force contre eux : elle voit entre Dieu et elle une effroyable contradiction ; elle voit sa chute et sent son martyre. Un vice que je n’eus jamais vient en moi par une permission spéciale : je sens clairement et je connais qu’il y vient par permission. Il surpasse, je crois, tous les autres : la vertu par laquelle je le combats est un don manifeste du Dieu libérateur et, si je doutais de Dieu, dans la ruine de toutes mes croyances, ce don senti me rendrait la foi. Il y a là une espérance assurée, tranquille et le doute est impossible ; la force l’emporte ; le vice a le dessous : la force me tient suspendue au-dessus de l’abîme. Telle est cette force et telle est la puissance communiquée par elle, que tous les hommes, tous les démons, toutes les ruses de la terre et de l’enfer ne peuvent obtenir de moi-même le plus léger mouvement, et c’est elle qui garde la foi. Et pourtant ce vice que je n’ose nommer m’altère si cruellement que, si la force divine se cache un instant et menace de me quitter, aucune puissance comme aucune honte et aucun châtiment ne m’empêcherait de me ruer sur lui. Mais la force divine survint et me délivre : tous les biens et tous les maux de ce monde ne peuvent plus rien contre lui. Et j’ai souffert ainsi pendant plus de deux ans !
Dans mon âme une certaine humilité et un certain orgueil se combattent douloureusement et j’ai dégoût de toutes ces choses. Ce genre d’humilité qui me montre destituée de tout bien, chassée de toute vertu et de toute grâce, qui me montre en moi la multitude des vices et des vides, m’enlève toute espérance et me ca-che toute miséricorde. Je me vois alors comme la maison du diable, sa dupe, sa fille et son agent, chassée de toute rectitude, de toute véracité, digne du dernier fond de l’enfer inférieur. Cette misérable humilité n’est pas l’autre, la vraie, celle qui écrase l’âme sous la bonté divine sentie. La fausse humilité entraîne tous les maux. Engloutie en elle, je me vois entourée de démons ; dans mon âme et dans mon corps je ne vois que des défauts : Dieu m’est fermé ; puissance et grâce, tout est caché. Le souvenir même du Seigneur m’est interdit ; me voyant damnée, je ne m’inquiète pas de ma damnation ; je ne m’inquiète que de mes crimes que je voudrais n’avoir pas commis au prix de tous les biens et de tous les maux qui peuvent être nommés. Au souvenir de mes crimes, je me roidis toute entière pour combattre les démons et triompher de mes vices. Mais je ne vois, pour me sauver, ni porte ni fenêtre et je mesure la profondeur de l’abîme où je suis tombée. L’humilité m’a engloutie comme un Océan sans rivage. Je contemple dans l’abîme la surabondance de mes iniquités ; je cherche inutilement par où les découvrir et les manifester au monde ; je voudrais aller nue par les cités et par les places, des viandes et des poissons pendus à mon cou, et crier : Voilà la vile créature, pleine de malice et de mensonge ! Voilà la graine du vice, voilà la graine du mal. Je faisais le bien aux yeux des hommes ; je faisais dire : Elle ne mange ni poisson, ni viande. Ecoutez-moi : j’étais gourmande et ivrogne ; je faisais semblant de ne vouloir que le nécessaire : je jouais à la pauvreté extérieure. Mais je me faisais un lit avec des tapis et des couvertures que j’enlevais le matin pour les cacher aux visiteurs. Voyez le démon de mon âme et la malice de mon coeur ! Ecoutez bien : je suis l’hypocrisie, fille du diable ; je me nomme celle qui ment ; je me nomme l’abomination de Dieu ! Je me disais fille d’oraison, j’étais fille de colère et d’enfer et d’orgueil. Je me présentais comme ayant Dieu dans mon âme et sa joie dans ma cellule, j’avais le diable dans ma cellule et le diable dans mon âme. Sachez que j’ai passé ma vie à chercher une réputation de sainteté : sachez, en vérité, qu’à force de mentir et de déguiser les infamies de mon coeur, j’ai trompé des nations.
Homicide, voilà mon nom !
Homicide des âmes, homicide de mon âme !
Couchée dans l’abîme, je me roulais aux pieds de mes frères, ceux-là qu’on appelle mes fils, et je leur disais : « Ne me croyez plus ; ne me croyez plus. Est-ce que vous ne voyez pas que je suis possédée ? Vous qui vous appelez mes fils, priez la justice de Dieu pour que les démons sortis de mon âme manifestent mes actes dans toute leur horreur et que Dieu ne soit pas plus longtemps déshonoré par moi. Est-ce que vous ne voyez pas que tout ce que je vous ai dit est mensonge ?

Est-ce que vous ne voyez pas que si tout à coup le monde devenait vide de malice, je le remplirais toute seule par la surabondance de la mienne ? Ne me croyez plus. N’adorez plus cette idole où est caché le diable ; tout ce que je vous ai dit est mensonge et mensonge diabolique. Suppliez la justice de Dieu pour que l’idole tombe et se brise, pour que ses oeuvres diaboliques soient manifestes ; car je me couvrais d’or avec des paroles divines, pour être honorée et adorée à la place de Dieu. Priez pour que le diable sorte de l’idole, afin que le monde ne soit plus trompé par cette femme. C’est pourquoi je supplie le Fils de Dieu, que je n’ose nommer, que, s’il ne me manifeste pas par lui-même, il me manifeste par la terre qui s’ouvre et m’engloutisse, afin que, posée en spectacle et en exemple, je fasse dire aux hommes et aux femmes : « Oh ! comme elle était dorée, dorée au-dedans et dorée au-dehors ! » Ah ! que je voudrais avoir au cou un collier ou un lacet et me faire traîner par les places ou par les villes ; et les enfants me traîneraient et diraient : « Voilà la misérable qui a menti toute sa vie ! » Et les hommes crieraient, ainsi que les femmes : « Oh ! voilà le miracle, le miracle qu’a fait Dieu ! La malice cachée de toute sa vie vient d’être manifestée par elle-même ! »
Mais tout cela est peu de choses et rien ne suffit. Voici un désespoir nouveau, un désespoir inconnu. J’ai absolument désespéré de Dieu et de tous ses biens. C’est fini, c’est réglé, réglé entre lui et moi. J’ai la certitude que dans le monde entier l’enfer n’a pas une autre proie aussi parfaite que moi-même ; toutes les grâces de Dieu, toutes ses faveurs, tout cela est pour exaspérer mon désespoir et mon enfer ! Oh ! Je vous en supplie, mettez-vous en prière ; que la justice Dieu fasse sortir les démons de l’idole, que la justice de Dieu manifeste mon coeur ; ma tête se fend, mon corps plie, mes yeux sont aveuglés de larmes, mes membres se disjoignent parce que je ne peux pas manifester mes mensonges ! Sache, toi qui écris, que toutes mes paroles ne sont rien auprès de mes maux, de mes iniquités et de mes mensonges ; j’étais toute petite quand j’ai commencé !
Voilà ce que je suis forcée de dire dans le gouffre de l’abaissement. Et puis l’orgueil arrive !
Et je suis faite toute colère, toute superbe, toute tristesse, toute amertume et toute enflure ! Les biens que m’a faits Dieu se changent dans mon âme en amertume infinie. Ils ne me servent à rien ! Ils ne remédient à rien ! Ils excitent seulement une douloureuse admiration qui ressemble à une insulte faite à mon désespoir ! Pourquoi toujours en moi ce vide de vertu ? Pourquoi Dieu a-t-il permis cela ? Et puis je doute et je me dis : Est-ce qu’il m’aurait trompée ? Cette tentation ferme et cache tout bien. Colère, orgueil, tristesse, amertume, enflure et peine, la parole ne peux rien exprimer de tout cela. Quand tous les sages du monde et tous les saints du paradis m’accableraient de leurs consolations et de leurs promesses et Dieu lui-même de ses dons, s’il ne me changeait pas moi-même, s’il ne commençait au fond de moi une nouvelle opération, au lieu de me faire du bien, les sages, les saints et Dieu exaspéreraient au-delà de toute expression mon désespoir, ma fureur, ma tristesse, ma douleur et mon aveuglement !
Ah ! si je pouvais changer ces tortures contre tous les maux du monde et prendre toutes les infirmités et toutes les douleurs qui sont dans tous les corps des hommes, je croirais tous ceux-ci plus légers et moindres. Je l’ai dit souvent, que mes tourments soient changés contre le martyre, n’importe de quelle espèce !
Mes tourments ont commencé quelques temps avant le pontificat du Pape Célestin (1294), ils ont duré plus de deux ans et leurs accès étaient fréquents. Je ne suis pas encore parfaitement guérie, quoique leur atteinte soit maintenant légère et seulement extérieure. La situation étant changée, je comprends que l’âme broyée entre l’humilité mauvaise et l’orgueil subit une immense purgation par laquelle j’ai acquis l’humilité vraie sans laquelle le salut n’est pas. Et plus grande est l’humilité, plus grande la purgation de l’âme. Entre l’humilité et l’orgueil, mon âme passe par le martyre et passe par le feu. Par la connaissance de ces vides et de ses fautes qu’elle acquiert par cette humilité, l’âme est purgée de l’orgueil et purgée des démons. Plus l’âme est affligée, dépouillée et humiliée profondément, plus elle conquiert, avec la pureté, l’aptitude des hauteurs.
L’élévation dont elle devient capable se mesure à la profondeur de l’abîme où elle a ses racines et ses fondations.

Vingtième chapitre — Pèlerinage
Béni soit Dieu et le père de Notre Seigneur Jésus qui nous console en toute tribulation.
Oui, il a daigné consoler la pécheresse en toute tribulation. Après le dix-huitième pas où le nom de Dieu me faisait crier, après l’illumination que m’apporta le Pater , je sentis la douceur de Dieu et voici comment. Je considérai l’union en Jésus-Christ de l’humanité et de la divinité. Absorbée dans cette vue, buvant la contemplation et la délectation, j’obéissais dans mon âme à des inspirations intimées par l’attrait. Ce fut jusqu’à cette époque la plus grande joie de ma vie. Pendant la plus grande partie du jour, je restai debout dans ma cellule, abîmée dans la prière, enfermée, seule et stupéfaite. Et mon coeur reçut si fort le coup de la joie que je tombai à terre, incapable de parole. Ma compagne courut à moi, s’agita et me crut morte ; mais elle m’ennuyait et me faisait obstacle.
Un jour, au milieu des persévérances de la prière, avant d’avoir tout donné, quoiqu’il s’en fallût de fort peu, pendant une oraison du soir, privée de sentiment divin, je me lamentais et je criais à Dieu : « Tout ce que je fais, je le fais pour vous trouver. Vous trouverais-je quand je l’aurai fini ?… » La réponse vint. « Que veux-tu ? dit-elle. — Ni or, ni argent, ni le monde entier ; vous seul. — Fais donc et hâte-toi ; quand tu auras terminé, toute la Trinité viendra en toi. » Je reçus beaucoup d’autres promesses ; je fus arrachée à toute douleur, je fus congédiée avec la suavité divine. Puis j’attendis l’exécution. Quand je racontai le fait à ma compagne, je manifestai quelque doute à cause de la grandeur des promesses : cependant la suavité de l’adieu entretenait mon espérance.
Ce fut alors que je fis à Assise le pèlerinage de saint François et ce fut pendant la route que la promesse s’accomplit. Pourtant je n’avais pas tout donné aux pauvres. Peu s’en fallait à la vérité ; mais la mort d’un saint homme, qui s’était chargé de mes affaires, en avait retardé la dernière phase. Cet homme, converti par moi, voulut aussi tout donner ; pendant qu’il allait et venait pour cette affaire, il mourut en chemin. Sa sépulture est honorée et illustrée par des miracles.
Revenons à moi. Je faisais donc mon pèlerinage : je priai en route, je demandai entre autres choses au bienheureux François l’observation fidèle de sa règle à laquelle je venais de m’astreindre ; je demandais de vivre et de mourir dans la pauvreté.
J’étais déjà allée à Rome pour demander au bienheureux saint Pierre la grâce et la liberté qu’il faut pour être pauvre réellement. Par les mérites de saint Pierre et de saint François, je reçus, avec une certitude sensible, le don de la vraie pauvreté. J’étais arrivée à une grotte au-delà de laquelle on monte à Assise par un étroit sentier. J’étais là quand j’entendis une voix qui disait : « Tu as prié mon serviteur François, mais j’ai voulu t’envoyer un autre missionnaire, le Saint-esprit. Je suis le Saint-esprit, c’est moi qui viens et je t’apporte la joie inconnue. Je vais entrer au fond de toi et te conduire près de mon serviteur.
« Je vais te parler pendant toute la route ; ma parole sera ininterrompue et je te défie d’en écouter une autre, car je t’ai liée et je ne te lâcherai pas que tu ne sois revenue ici une seconde fois, et je ne te lâcherai alors que relativement à cette joie d’aujourd’hui ; mais quant au reste, jamais, jamais, si tu m’aimes. »
Et il me provoquait à l’amour et il disait : « Ô ma fille chérie ! ô ma fille et mon temple ! ô ma fille et ma joie ! Aime moi ! car je t’aime, beaucoup plus que tu ne m’aimes ! » Et parmi ces paroles, en voici qui revenaient souvent : « Ô ma fille, ma fille, et mon épouse chérie ! » Et puis il ajoutait : « Oh ! je t’aime, je t’aime plus qu’aucune autre personne qui soit dans cette vallée. Ô ma fille et mon épouse ! Je me suis posé et reposé en toi ; maintenant pose-toi et repose-toi en moi. J’ai vécu au milieu des apôtres : ils me voyaient avec les yeux du corps et ne me sentaient pas comme tu me sens. Rentrée chez toi, tu sentiras une autre joie, une joie sans exemple. Ce ne sera pas seulement comme à présent le son de ma voix dans l’âme, ce sera moi-même. Tu as prié mon serviteur François, espérant obtenir avec lui et par lui. François m’a beaucoup aimé, j’ai beaucoup fait en lui, mais si quelque autre personne m’aimait plus que François, je ferais plus en elle. »
Et il se plaignait de la rareté des fidèles et de rareté de la foi, et il gémissait, et il disait : « J’aime d’un amour immense l’âme qui m’aime sans mensonge. Si je rencontrais dans une âme un amour parfait, je lui ferais de plus grandes grâces qu’aux saints des siècles passés, par qui Dieu fit les prodiges qu’on raconte aujourd’hui. Or personne n’a d’excuse, car tout le monde peut aimer ; Dieu ne demande à l’âme que l’amour ; car lui-même aime sans mensonge, et lui-même est l’amour de l’âme. » Pesez ces dernières paroles ; pesez-les. Elles sont profondes.
Que Dieu soit l’amour de l’âme, il me le faisait sentir par une vive représentation de sa passion et de sa croix qu’il a portée pour nous ; Lui, l’immense ; Lui, le glorieux, il m’expliquait sa passion et tout ce qu’il a fait pour nous et il ajoutait : « Regarde bien ; trouves-tu en moi quelque chose qui ne soit pas amour ? » Et mon âme comprenait avec évidence qu’il n’y a rien en Lui qui ne soit pas amour. Il se plaignait de trouver en ce temps peu de personnes en qui il puisse déposer sa grâce et il promettait de faire à ses nouveaux amis, s’il en trouvait, de plus grandes grâces qu’aux anciens. Et il reprenait : « Ô ma fille chérie, aime-moi ; car je t’aime beaucoup plus que tu ne m’aimes. Aime-moi, ma bien-aimée ; j’aime d’un amour immense l’âme qui m’aime sans malice. » Et il voulait que l’âme, suivant sa puissance et sa capacité, l’aimât du même amour, de l’amour qu’il a pour elle, lui promettant de se donner, si seulement elle le désire. Et il disait toujours : « Ô ma bien-aimée, ô mon épouse, aime-moi ! mange, bois, dors ; toute ta vie me plaira, pourvu que tu m’aimes ! » Il ajouta : « Je ferai en toi de grandes choses en présence des nations, je serai connu en toi, glorifié, clarifié en toi ; le nom que je porte en toi sera adoré à la face des nations. » Il ajouta mille autres choses.
Mais moi, pendant que je l’écoutais, considérant mes péchés et mes défauts, je me disais : Tu n’es pas digne de toutes ces grandes amours. Le doute me prit et mon âme dit à Celui qui par-lait : « Si tu étais le Saint-Esprit, tu ne me dirais pas ces choses inconvenantes ; car je suis fragile et capable d’orgueil. » Il répondit : « Eh bien, essaie ! essaie de tirer vanité de mes paroles, essaie donc ; tâche un peu, essaie de penser à autre chose. » Je fis tous mes efforts pour concevoir un sentiment d’orgueil ; mais tous mes péchés me revenant à la mémoire, je sentis une humilité telle que jamais dans toute ma vie. Je tâchai d’avoir des distractions ; je regardai curieusement les vignes le long du chemin. Je tâchai d’échapper aux discours qu’on me tenait ; mais de quelque côté que s’égarât mon orgueil, la voix disait toujours. « Regarde, contemple ; ceci est ma créature. » Et je sentais une douceur, une douceur ineffable.
J’étais tellement aimée, disait la voix, que le Fils de Dieu et de la Vierge Marie s’était incliné vers moi pour me parler. Et Jésus-Christ me disait : « Quand le monde entier viendrait à toi, je te défie de parler à un autre qu’à moi ; mais puisque me voici, tu possèdes le monde entier. » Et pour me tranquilliser, il me disait : « C’est moi qui ai été crucifié pour toi, moi qui ai souffert pour toi la faim et la soif, moi qui t’ai aimée jusqu’à l’effusion du sang. » Il me racontait sa passion et me disait : « Demande une grâce pour toi, pour tes compagnes, pour qui tu voudras et prépare-toi à recevoir ; car je suis beaucoup plus prêt à donner que toi à recevoir. » Mon âme cria disant : « Je ne veux pas demander, parce que je ne suis pas digne. » Et tous mes péchés me revenaient à la mémoire. Mon âme ajouta : « Si toi qui me parles depuis le commencement, tu étais le Saint-Esprit, tu ne me dirais pas de telles paroles ; d’ailleurs si le Saint-Esprit était en moi, je devrais mourir de joie. » Il répondit : « Est-ce que je ne suis pas le maître ? Je te donne la joie que je veux, non pas une autre. Il y a un homme à qui j’en ai donné une moindre. Ses yeux se sont fermés et il est tombé sans connaissance. Je vais te donner encore de signe de ma présence. Essaie de parler à tes compagnes, essaie de penser à quelque chose de bon ou de mauvais, n’importe quoi ; je te défie de penser à autre chose qu’à Dieu. Je suis le seul qui puisse lier l’esprit. Je n’agis pas en vue de tes mérites, mais en vue de ma bonté. »
Pendant qu’il parlait, je me sentais digne de l’enfer, et ce sentiment avait pour la première fois les caractères de l’évidence. Il ajoutait que si mes compagnes de voyage avaient été mal choisies, je n’aurais pas entendu et éprouvé ce que je venais d’entendre et d’éprouver. Quant à elles, elles s’interrogeaient sur la langueur où elles me voyaient ; car j’étais brisée de douceur. J’avais peur d’arriver ; j’aurais voulu que la route durât jusqu’à la fin du monde. Quant à la joie que je sentais, je renonce à la dire, surtout quand j’entendis :
« C’est moi, le Saint-Esprit, c’est moi qui suis en toi. » Et la douceur venait avec chaque parole. Il m’accompagna jusqu’au tombeau de saint François, suivant sa parole, et ne me quitta pas, et resta avec moi jusqu’après le dîner, et me suivit dans ma seconde visite au tombeau. Quand j’entrai pour la seconde fois dans l’église, je fléchis le genou et je vis un tableau qui représentait François serré contre la poitrine de Jésus. Alors il me dit : « Je te tiendrai beaucoup plus serré que cela ; je t’embrasserai d’un embrassement trop serré pour être vu. Voici pourtant l’heure où je vais te quitter, ô ma fille chérie, ô mon temple et mon amour et ma délectation ; je vais te remplir et te quitter, te quitter quant à cette joie, non, non pas te quitter réellement, pourvu que tu m’aimes ! »

Et bien que cette parole fut amère comme prédiction, elle eut cependant en elle-même une douceur inouïe. Je regardai Celui qui parlait, pour le voir des yeux de l’esprit et des yeux du corps ; je le vis ! vous me demandez ce que je vis ? C’était quelque chose d’absolument vrai, c’était plein de majesté, c’était immense, mais qu’était-ce ? Je n’en sais rien ; c’était peut-être le souverain bien. Du moins cela me parut ainsi. Il prononça encore des paroles de douceur, puis il s’éloigna. Son départ lui-même eut les attitudes de la miséricorde. Il ne s’en alla pas tout à coup ; il se retira lentement, majestueusement, avec une immense douceur. Et il disait encore : « Ô ma fille chérie, que j’aime plus qu’elle ne m’aime ! tu portes au doigt l’anneau de notre amour et tu es ma fiancée ! Désormais tu ne me quitteras plus ; la bénédiction du Père et du fils et du Saint-Esprit est en toi et sur ta compagne ! » Et mon âme cria : « Puisque vous ne me quitterez plus, je ne crains plus le péché mortel ? » Mais là-dessus il ne voulut pas répondre. Et comme, au moment du départ, j’avais demandé une grâce pour ma compagne, il en promit une d’un autre genre. Il se retirait, il se retirait ; je compris qu’il m’empêchait de tomber à terre et qu’il me forçait à rester debout.
Mais après le départ, lorsque tout fut consommé, je tombai assise et je criai à haute voix, hurlant, vociférant, rugissant sans pudeur et, au milieu des hurlements, je crois que je disais : « Amour, amour, amour, tu me quittes et je n’ai pas eu le temps de faire ta connaissance ! Oh ! pourquoi me quitter ? » Mais je ne pouvais plus parler. Et si je voulais articuler, au lieu de paroles, il ne venait que des hurlements et je rugissais, je rugissais ; si j’essayais de dire un mot, il était couvert par un cri ; on cherchait à m’entendre et on ne pouvait pas. Cela se passait à la porte de l’église Saint-François. Tout le peuple s’assembla, je rugissais en présence du peuple. J’étais assise en criant et j’étais languissante pendant que je rugissais. Mes compagnons et mes amis furent pris de honte et s’écartèrent en rougissant. On ne savait pas ce qui m’arrivait ; on se trompait sur la cause. Quant à moi, je disais : « C’est lui, je ne doute plus, c’est Lui ; j’ai la certitude, c’est Lui, c’est le Seigneur qui m’a parlé. » Je hurlais de douceur et de douleur, car c’était lui, mais il était parti. « La mort, criai-je ; la mort ! » Mais, ô douleur, je ne mourais pas et je vivais et il était parti ! mes jointures se séparaient.
Je revins d’Assise et, chemin faisant, je parlais de Dieu avec une grande douceur et j’avais grand’peine à me taire. Je me contenais cependant, car je n’étais pas seule. Or, pendant la route, Jésus me parla et me dit :
« Moi, Jésus-Christ, qui te parle et qui t’ai parlé, je te donne ce signe que vraiment c’est Moi ; je te donne la croix et l’amour de Dieu ; je te les donne pour l’éternité. »
Je sentis dans mon âme la croix et l’amour et cela rejaillit sur mon corps, et je sentis la croix corporellement et mon âme fut liquéfiée. Revenue à la maison, je sentais une douceur tranquille, paisible, trop immense pour être exprimée. Alors vint le désir de la mort ; car cette douceur, cette paix, cette délectation au-dessus des paroles me rendait cruelle la vie de ce monde. Ah ! la mort ! la mort ! et je serais parvenue à la substance même de la douceur dont je sentais de loin quelque chose, et je l’aurais touchée pour toujours et jamais, jamais perdue ! Ah ! la mort ! la mort ! la vie m’était une douleur au-dessus de la douleur de ma mère et de mes enfants morts, au-dessus de toute douleur qui puisse être conçue. Je tombai à terre languissante et je restai là huit jours, et je criais : « Ah ! Seigneur ; Seigneur, ayez pitié de moi ! Enlevez-moi, enlevez-moi. » Je sentis alors des parfums qui ne sont pas de la terre et des effets inexprimables. Quant à la joie, elle fut au-delà des paroles. Bien des paroles m’ont été dites souvent, mais non pas avec une telle lenteur, ni une telle douceur, ni une telle profondeur. Pendant que j’étais à terre, ma compagne, admirable de simplicité, de pureté, de virginité, entendit une voix qui disait : « Le Saint-Esprit est dans cette chambre. » Elle s’approcha de moi et m’adressa ces paroles : « Dis-moi ce que tu as, car je viens d’entendre une voix qui m’a dit : Approche-toi d’Angèle. » Je lui répondis : « Ce qui t’a été dit ne me déplaît pas. » Et depuis ce jour je lui communiquai quelques-uns de mes secrets.

Vingt-et-unième chapitre — La beauté
Un jour j’étais en oraison, élevée en esprit. Dieu me parlait dans la paix et dans l’amour. Je regardai et je le vis.
Vous me demanderez ce que je vis ? C’était lui-même et je ne peux dire autre chose. C’était une plénitude, c’était une lumière intérieure et remplissante pour laquelle ni parole ni comparaison ne vaut rien. Je ne vis rien qui eût un corps. Il était ce jour-là sur la terre comme au ciel : la beauté qui ferme les lèvres, la souveraine beauté contenant le souverain bien. L’assemblée des saints se tenait debout, chantant des louanges devant la majesté souverainement belle. Tout cela m’apparut en une seconde. Et Dieu me dit : « Ô ma fille chérie, très aimante et très aimée, tous les saints ont pour toi un amour spécial, tous les saints et ma Mère, et c’est moi qui t’associerai à eux.
Malgré l’importance de ces paroles, elles me parurent petites. Ce qu’il disait de sa Mère et de ses saints me touchait peu. L’immensité de délectation que je buvais en Lui, en lui-même, dans sa source, me rendait aveugle vis-à-vis des saints et des anges. Toute leur bonté, toute leur beauté était en Lui, était de Lui : il était le souverain bien ; il était toute beauté. Et mes yeux se fermaient sur la créature, abîmés de joie dans l’essence du beau. Et il me dit : « Je t’aime d’un amour immense, je ne te le montre pas, je te le cache. » Mon âme répondit : « Mais pourquoi donc mon Seigneur, place-t-il ainsi sa joie et son amour dans une pécheresse pleine de turpitudes ? » Et Dieu répondait : « Je te dis que j’ai placé en toi mon amour. Mes yeux voient tes défauts, mais c’est comme si je ne m’en souvenais plus. J’ai déposé en toi et j’ai caché mon trésor. »
Et ces paroles m’apportaient le sentiment de leur pleine vérité et je ne doutais pas, et je sentais, et je voyais que les yeux de Dieu me regardaient ; et mon âme puisa dans son regard la lumière. Qu’un saint descende du paradis, je lui porte le défi d’exprimer ma joie. Et comme il me cachait, disait-il, son amour à cause de mon impuissance à le porter : « Si vous êtes le Dieu tout-puissant, vous pouvez me donner la force de porter votre amour. » Il répondit : « Tu aurais alors ton désir et ta faim diminuerait. Ce que je veux, ton désir, ta faim, ta langueur. »

Vingt-deuxième chapitre — La puissance
Un jour j’entendis une voix divine qui me disait : « Moi qui te parle, je suis la puissance divine qui t’apporte une grâce divine. Cette grâce, la voici : Je veux que ta vue seule soit utile à ceux qui te verront. Ah ! ce n’est pas tout ! Je veux que ta pensée, ton souvenir et ton nom portent secours et faveur à quiconque s’en servira. Personne ne pensera à toi en vain. Toute âme qui se souviendra de toi recevra une grâce proportionnée à l’union divine qu’elle possédera déjà. »
Je refusai, malgré ma joie, craignant la vaine gloire.
Mais il ajouta :
« Tu n’as rien à tirer de là, rien quant à la vanité. Cette gloire n’est pas la tienne ; c’est un fardeau que tu porteras et ce n’est pas autre chose. Garde-le ; porte-le ; et restitue la gloire à son propriétaire. »
Je compris que j’étais en sûreté. « Et cependant, me dit-il, ta crainte ne m’a pas déplu. »
J’entrai à l’église et j’entendis une parole qui recréa mon âme. La voix disait : « Ô ma fille chérie ! mais elle se servit d’un bien autre nom que je n’ose pas écrire ; et elle ajouta : Aucune créature ne peut te donner consolation ; je tiens cela dans mes mains ; je vais te monter ma puissance. »
Les yeux de l’esprit furent ouverts en moi, je vis une plénitude divine où j’embrassais tout l’univers, en-deçà et au-delà des mers et l’Océan et l’abîme et toutes choses, et je ne voyais rien nulle part que la puissance divine ; le mode de la vision était absolument inénarrable. Dans un transport d’admiration, je m’écriai : « Mais il est plein de Dieu, il est plein de Dieu, cet univers. » Aussitôt l’univers

Vingt-troisième chapitre — La sagesse
Un jour, une personne me demanda de prier Dieu pour obtenir certaines connaissances qu’elle voulait avoir. J’hésitais, sa demande me paraissait pleine de sottise et d’orgueil.
Pendant que j’étais dans cette pensée, je fus ravie en esprit. Je fus posée dans ce ravissement près d’une table sans commencement ni fin ; je ne voyais pas la table, mais je voyais ce qui était placé sur elle. C’était une plénitude divine, une plénitude inénarrable qui n’a aucun rapport avec aucune expression ; c’était une plénitude, la Sagesse divine et le souverain bien.
Et dans la vision de la divine Sagesse, je voyais qu’il n’est pas permis de l’interroger sur certaines voies futures et secrètes qu’elle choisira dans l’avenir, car il y a un manque de respect à vouloir marcher devant elle. Quand j’aperçois des hommes livrés à ces investigations, leur erreur est visible pour moi. Le mystère que j’aperçus, sous la ressemblance d’un objet étendu sur une table, m’a laissé une intelligence profonde qui discerne au premier mot que j’entends, les personnes et les choses spirituelles. Je ne juge pas comme autrefois de mon ancien jugement qui était erreur et péché. Je juge d’un jugement vrai qui me permet d’entrevoir le défaut de mon ancien jugement. Je ne peux pas raconter cette vision, car la table est le seul objet sensible dont l’idée ou le nom m’ait été présenté à l’esprit. Quant au mystère même de la vision, il échappe à la parole.

Vingt-quatrième chapitre — La justice
Un jour, j’étais en oraison ; je fis des questions, non pas pour sortir d’un doute, mais parce que je brûlais d’en savoir plus sur Dieu et je lui dis :
« Pourquoi avez-vous créé l’homme ? Pourquoi avez-vous permis sa chute ? Pourquoi la passion de votre Fils, quand vous aviez, pour nous racheter, tant d’instruments dans les mains ? » Je sentais jusqu’à l’évidence qu’en effet Dieu pouvait nous vivifier et nous sauver autrement. Je me sentais poussée et forcée à faire des questions. J’aurais voulu dans ce moment me fixer dans la prière pure et simple, mais Dieu me contraignit à l’interroger. Je restai plusieurs jours ainsi, toujours interrogeant, et cependant la question ne venait pas du doute. Je comprenais que Dieu avait choisi la voie la plus appropriée à sa bonté et à nos besoins ; mais cela ne suffisait pas, car je voyais clairement qu’il eût pu agir d’une toute autre manière.
Il vint un moment où je fus ravie en esprit ; je vis alors que le mystère de ses voies est un mystère sans commencement ni fin. Ravie dans l’immense ténèbre, mon âme voulut rétrograder vers elle-même. Impossible ! Elle voulut aller plus avant. Impossible ! Puis, enlevée plus haut, elle aperçut la puissance inénarrable, puis la justice de Dieu, sa volonté, sa bonté et je découvris au fond d’elle les choses que j’avais cherchées. Tout à coup mon âme fut arrachée à l’immense ténèbre. Pendant qu’elle y avait été abîmée, mon corps était étendu à terre ; mais quand vint la lumière, je me relevai vivement, me tenant sur l’extrémité de mes doigts de pied. L’agilité de mon corps était inouïe et je crus sentir que j’étais créée pour la seconde fois. Je plongeais mon regard avec une joie immense dans la volonté de Dieu, dans sa puissance, dans sa justice et au-delà de mes espérances, je buvais avec transport l’intelligence des mystères ; mais leur manifestation est interdite aux paroles, parce qu’ils dépassent la nature.
Je savais bien que Dieu pouvait nous sauver autrement ; mais je n’avais jamais compris comment le mode de rédemption qu’il a choisi constitue de lui à nous la plus haute manifestation de sa bonté et l’union la plus intime, celle qui se fait par la bouche, l’union eucharistique.
Ce jour-là j’arrivai à une telle connaissance de la justice de Dieu et de la rectitude de ses jugements, à une telle satisfaction, à une telle tranquillité que dans aucune hypothèse, je n’éprouverais ni douleur, ni négligence, ni relâchement dans la prière. Cette vision m’a laissé dans l’âme une paix, un repos, une tranquillité sans exemple, une tranquillité éternelle. Mais je n’ai pas tout dit.
Après avoir contemplé la volonté de Dieu, sa puissance et sa justice, je fus ravie à une plus grande hauteur où je ne vis plus rien de tout cela et le mode de vision fut changé. Je vis une unité éternelle, inexprimable, dont je ne puis rien dire, sinon qu’elle est le tout bien. Et mon âme, dans le délire de la joie, ne distinguait plus l’amour et contemplait l’inénarrable. J’étais sortie de la première vision, j’étais entrée dans l’inénarrable : avec mon corps ou sans mon corps, je l’ignore pleinement. Tous les états que j’avais connus étaient moins grands que celui-ci. Cette vision laissa en moi la mort des vices et la sécurité des vertus. J’aime tous les biens et les maux, les bienfaits et les forfaits. Rien ne rompt pour moi l’harmonie. Je suis dans une grande paix, dans une grande vénération des jugements divins. Le matin et le soir, dans mes prières, je dis : Par votre justice, délivrez-moi, seigneur ; par vos jugements, délivrez-moi, Seigneur ; j’ai la même confiance et la même délectation que quand je dis : Par votre avènement, délivrez-moi Seigneur ; par votre Nativité, délivrez-moi Seigneur. Je ne vois pas mieux la bonté de Dieu dans un saint ou dans tous les saints que dans un damné ou dans tous les damnés. Mais cet abîme ne me fut montré qu’une fois ; le souvenir et la joie qu’il m’a laissé sont éternels. Si, par un malheur impossible, toutes les vérités de la foi m’abandonnaient, il me resterait, dans mon naufrage, une certitude de Dieu et de ses jugements, et de la justice de ses jugements.
Mais ô profondeur ! ô profondeur ! ô profondeur ! ô profondeur ! toute créature sert au salut des prédestinés ! C’est pourquoi l’âme qui, descendue dans l’abîme, a jeté un coup d’oeil sur les justices de Dieu, regardera désormais toutes les créatures comme les servantes de sa gloire.

Vingt-cinquième chapitre — L’amour
C’était pendant le carême ; j’étais sèche et sans amour. Je priais Dieu de me donner quelque chose de lui-même car, moi, je n’avais rien. Les yeux intérieurs furent ouverts en moi et je vis l’amour qui venait à moi. Je vis son principe, mais non sa fin. Ce que je voyais avait un prolongement, sans avoir de limite. Les couleurs ne me fournissaient aucun terme de comparaison. Quand l’amour arriva à moi, je le vis avec les yeux de l’âme beaucoup plus clairement que je n’ai jamais rien vu avec les yeux du corps.
Je dirai, si vous voulez, que l’amour prit, en me touchant, la ressemblance d’une faux. Je vous supplie de ne pas croire qu’il s’agisse d’une ressemblance commensurable. Mais il me sembla qu’un instrument tranchant me touchait, puis se retirait, ne pénétrant pas autant qu’il se laissait entrevoir. Je fus remplie d’amour ; je fus rassasiée d’une plénitude inestimable. Mais écoutez le secret : cette satiété engendrait une faim inexprimable et mes membres se brisaient et se rompaient de désir, et je languissais, je languissais, je languissais vers ce qui est au-delà. Ni voir, ni entendre, ni sentir la créature. Oh ! silence ! silence !
Mais il y avait un cri au-dedans. Oh ! ne me faites plus languir ! Oh ! la mort ! la mort ! car la vie m’est une mort. La mort ! bienheureuse Vierge ! Prenez avec vous les apôtres ! Allez ensemble, ensemble, ensemble devant le Très-haut ; puis à genoux, à genoux tous à la fois, pour qu’il ne veuille plus, pour qu’il ne permette plus que je souffre. À genoux tous, pour que j’arrive vers Celui que je sens ! Saint François, à genoux ! À genoux, évangéliste ! Je criai, je conjurais : il approche, pensais-je, il approche. Voilà que je deviens tout amour ! Il y en a beaucoup qui se croient dans l’amour et qui sont dans la haine ; d’autres, qui se croient dans la haine et qui sont dans l’amour. Je désirais voir ceci d’une vue claire. Dieu me donna l’évidence, je demeurais satisfaite. Je fus remplie d’un amour auquel je ne crains pas de promettre l’éternité et si une créature me prédisait la mort de mon amour, je lui dirais : « Tu mens » et si c’était un ange, je lui dirais : « Je te connais ; c’est toi qui es tombé du ciel. »
Je vis en moi deux parts, comme si une déchirure m’avait coupée en deux. Ici ce qui est de Dieu, l’amour et le souverain bien ; et là, ma part, sécheresse et vide, vide absolu.
Et, dans cette lumière, je vis que ce n’était pas moi qui aimais. Je me voyais pourtant dans l’amour ; mais c’était en vertu d’un don.
L’amour se rapprocha, il me fit une plus ardente brûlure ; et puis, voici le désir, le désir d’aller là où il est. Je ne sais pas si au-dessus et cet amour il y en a un autre, à moins de parvenir à l’amour mortel ; car il y en a un qui donne la mort. Entre l’amour généreux et l’amour mortel, il y a un amour intermédiaire qui ferme les lèvres parce que sa joie et son abîme sont au-delà des paroles. On m’eût fait un mal horrible, si on m’eût conté la Passion ou si on eût nommé Dieu devant moi, parce qu’à ce nom, je suis délectée d’une si infinie jouissance que je suis crucifiée de langueur et d’amour.
Et pourtant, tout ce qui est moins grand que ce Nom me devient un autre supplice.
Ah ! qu’on ne me parle plus ni de l’Évangile, ni de la vie de Jésus-christ, ni d’aucune parole divine ! tout cela ne me paraîtrait plus rien. Je vois en Dieu de plus grandes grandeurs !

Silence devant l’incomparable !
Et quand je reviens de cet amour, je suis dans une joie immense ; je suis angélique et j’aime jusqu’aux démons4.
En cet état, le péché me plaît quand je le vois commis par d’autres, parce que je sens que Dieu le permet justement. En cet état, si un chien me mordait, je n’y ferais aucune attention et je ne sentirais pas la douleur. En cet état, la Passion de Jésus-Christ ne me laisse ni souvenir, ni douleur. En cet état, je n’ai plus de larmes.
Or cette attitude me transporte au-dessus des régions qu’habitait saint François. Il vécut au pied de la croix, par un souvenir continuel. Souvent j’habite à la fois différents degrés de l’échelle ; je désire voir cette chair morte pour nous et parvenir à elle. Cet amour, éperdu de délices, se souvient de la Passion sans éprouver aucune douleur. Une fois le souvenir du précieux sang, du sang inestimable avec qui le salut coula sur le monde, se mêla avec l’amour sans parole et supérieur. Je m’étonnais, je m’en souviens, de voir ces amours debout ensemble, au même moment ; mais la douleur était totalement absente. La Passion n’est plus pour moi qu’une lumière qui me conduit.

Vingt-sixième chapitre — La grande ténèbre

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Adolf Hitler ou la vengeance de la planche à billets


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Auteur : Jovanovic Pierre
Ouvrage : Adolf Hitler ou la vengeance de la planche à billets
Année : 2017

Traduit de l’américain par Elizabeth Thomas

 

« L’impression de l’argent par la planche à
billets doit cesser. C’est le pire de tous les
crimes de ce gouvernement »
Adolf Hitler au capitaine Truman Smith, attaché militaire
Berlin, novembre 1922, en parlant du gouvernement du
chancelier Joseph Wirth

L’armistice de 1918 a  été signé le 11-11 avec
prise en compte des deux côtés à … 11 heures
Le dernier soldat a être tué par la planche à
billets fut un pauvre et brave berger de Lozè-
re, Augustin Trébuchon qui avait réussi à
survivre à tous les combats jusqu’à là : il reçu
une balle le 11-11 à 10h50 à c ôté du village de
Vrigne-Meuse dans les Ardennes. Il était en
estafette, comme Adolf Hitler, et portait un
message à son capitaine…

« Hitler prétend entendre des voix pendant ses
longues promenades en solitaire »
[ rapport OSS ]

« Comme beaucoup de chefs religieux, on dit qu’il
entend des voix et voit des esprits. Ici, nous
pourrions le comparer à Joseph Smith, le fondateur
du Mormonisme, la différence principale étant que
les voix de Smith lui ont donné la permission de libé-
rer l’instinct sexuel, tandis que les voix d’Hitler
encouragent la brutalité et la destruction, en quoi
Hitler ressemble aussi à Mary Baker Eddy …
[ rapport OSS ]

« Ici on pourrait peut- être le comparer à Jeanne
d’Arc »
[ rapport OSS ]

« Alors, brusquement, sa voix intérieure parle, mais

en règle générale, jamais avant que la situation ne
soit devenue menaçante »
[ rapport OSS ]

« Cet homme est intéressant en cela qu’il est une
force qui a davantage impacté de vies sur la planète
que tout autre homme dans l’Histoire, aidé par des
instruments de communication nouveaux et
miraculeux. Comment était-ce possible qu’un
homme à l’apparence et à la stature aussi
insignifiantes, dépourvu de force physique,
incapable de tout contrôle émotionnel, et sans
envergure intellectuelle aucune, réussisse là où les
Allemands les plus puissants avaient échoué dans le
passé ? »
[ rapport OSS ]

« On sait désormais que la syphilophobie s’enracine
souvent dans la découverte pendant l’enfance de la
nature du rapport sexuel entre les parents. Avec
un père illégitime, probablement d’origine juive, et
une forte fixation sur sa mère, une telle découverte
par l’enfant Adolf aurait bien pu jeter les bases
d’une syphilophobie qu’une aventure avec une
prostituée juive à Vienne aurait ravivée. Terrifié
le risque d’infection, toute la haine dans son  être fut
ainsi dirigée contre les juifs »
[ rapport OSS ]

« Cette combinaison est typique du gangster, mais
Hitler est différent du type ordinaire en ce qu’il
possède certains attributs de l’artiste romantique.
Il est un composé disons de Lord Byron et d’Al
Capone »
[ rapport OSS ]

« C’était comme si un masochiste, ne trouvant
personne qui accepterait de jouer un rôle
suffisamment sadique pour gratifier son érotisme,
dut décider d’assumer lui-même ce rôle »
[ rapport OSS ]

« Les Allemands croient en la pré destination (la
voie de l’avenir), et toute communication qui leur
sera adressée devra être rédigée en partant du
principe que la défaite du Faux Prophète était iné-
luctable »
[ rapport OSS ]

« La plupart des gens qui acclamèrent Hitler en
1930 au Sportpalast auraient probablement évité de
lui demander du feu dans la rue »
Sebastien Haffnerin Mémoires d’un Allemand, Actes-Sud

« Un banquier de New York au gouverneur de la
Reichsbank :
– Dr Schacht, vous devriez venir aux États-Unis, on
a beaucoup d’argent, et ça c’est du vrai métier de
banquier…
Réponse de Schacht :
– Vous devriez venir à Berlin, on n’a pas d’argent, et
ça c’est le vrai métier de banquier »
John Weitz,
in Hitler’s Banker Warner Books

 

~ 1 ~
Une Banque Centrale qui se
prend pour Dieu

Diplômé en médecine de l’ université
américaine de Columbia en 1919, Henry
Murray se tourna très rapidement vers la
psychanalyse, une discipline médicale à l’ é-
poque aussi neuve que révolutionnaire. De
par ses expériences empiriques, il en dé-
duisit au cours des années 1930 que
chaque personne réagit en fonction de ses
besoins, la plupart non exprimés car
contraires « à la morale » . Ses travaux
l’amenèrent à créer un test de personnalité
afin de déceler précisément ces besoins
cachés et d’obtenir ainsi des
renseignements précieux sur n’importe
quelle personne. Ses conclusions et son
test furent publiés de manière anecdotique
par la maison d’ édition de l’ université de
Harvard, et, contre toute attente, son livre
devint un best-seller aux États-Unis, en
particulier auprès des DRH et chefs
d’entreprise qui cherchaient un moyen
pour discriminer les candidatures avec des
outils « scientifiques » plutôt qu’au « pifom» .
Profondément inspiré par les travaux du
médecin suisse Jung ( élève et ami de
Sigmund Freud), Henry Murray se rendra

même à Genève spécialement pour le
rencontrer et approfondir ses recherches
sur les « mécanismes du désir » qui façonnent
si bien chaque individu et sa vie.
Mais le succès de son livre attira également
l’attention des militaires américains qui avaient,
eux aussi, besoin
d’analyser certains de leurs hommes, en
particulier ceux qui étaient appelés à exé-
cuter des missions opérationnelles à l’ étranger
en tant que « espions » . Recruté par
James Grier Miller, directeur des Effectifs
(ou DRH) et William Donavan, grand
patron de la toute jeune Office of Strategic
Services (qui va devenir CIA après la fin de
la guerre), le Dr Murray reçoit le grade de
Lieutenant-Colonel et obtient la mission
opérationnelle de passer au crible et de
choisir parmi les candidats « agents secrets» .
Impressionné par ses résultats, le futur
«légendaire » directeur général de l’OSS lui
confie alors un dossier unique, composé de
tout ce que le personnel de l’ambassade
des États-Unis à Berlin avait amassé comme
informations sur le chancelier Adolf Hitler
depuis les années 1920: les notes, les
coupures de presse, les livres, les analyses
et les télégrammes envoyé s par les attachés
militaires et espions sous les ordres des
divers ambassadeurs ou chargés d’affaires

qui se sont succédé à Berlin après la ré-
ouverture de leur poste diplomatique
(l’ambassade a été fermée après l’entrée en
guerre des Américains en 1917 contre les
Allemands). Ellis Loring Dresel était «Chargé d’Affaires »
à l’ambassade américaine de Berlin de décembre 1921
à avril 1922 et c’est lui qui prit en compte cet « olibrius »
du nom d’Hitler qui commençait à susciter de
plus en plus d’intérêt. Rappelons à nouveau
que: 1) en raison de la guerre de 14-18,
Washington ne disposait plus d’ambassade
et que 2) le premier discours public donné
en Allemagne par Hitler datait du 16
octobre 1919 à Münich, les diplomates
avaient donc beaucoup de retard à rattraper.
C’est en effet en octobre 1919 qu’Hitler a
rejoint le Parti des Travailleurs Allemands,
totalement galvanisé par un discours sur la
« criminalité de la dette » de l’économiste
Gottfried Feder, discours auquel il avait
assisté tout juste un mois avant (voir
encadré page suivante). Hitler expliquera
avoir lu le livre de Feder « Das Manifest zur
Brechung der Zinsknechtschaft » à plusieurs
reprises, livre qui fut littéralement son
« étincelle politique » .

Paru en 1919 « Manifeste pour briser les chaînes de l’usure »
Gottfried Feder jouera un rôle majeur dans les  événements
qui déclencheront la Seconde Guerre mondiale. En effet
c’est en assistant à une conférence de son auteur qu’Hitler
aura son moment « eureka » . Il construira ses premiers
discours sur les idées de Feder et d’Anton Drexler (ci-dessous)
fondateur du Parti des Travailleurs en y ajoutant sa
marque. L’ équipe de l’OSS d’écrit Hitler comme étant « possédé»
lorsqu’il s’exprime en public, comme si une autre entité parlait
à travers lui. C’est précisément ce qui plut à Dexler qui lui
donna immédiatement une carte de membre du parti. Le
Manifeste pour briser les chaînes de l’usure a été republié
2012 par les éditions Le Retour aux Sources . Photos DR.

https://spartacus-educational.com/00drexler1.jpg Résultat de recherche d'images pour "Gottfried Feder"

Hitler, devenu espion pour la Sécurité Militaire allemande, a
envoyé le 12 septembre 1919 faire un rapport sur un petit
groupe politique nommé Parti des Travailleurs Allemands qui
avait pour habitude de se réunir à une dizaine de personnes
l’arrière-salle d’un café .Habillé en civil et armé de son seul
carnet, il écoute un intervenant venu expliquer « Comment et
par quels moyens peut-on se débarrasser du capitalisme ? »
Hitler n’en avait jamais entendu parler, et pourtant Gottfried
Feder, auteur d’un livre financier sur la dette et l’usure
bancaire, va littéralement le captiver. À la fin de la réunion, un
homme (le Pr Baumann) parla de la séparation de la Bavière
pour constituer un nouvel État. Fou de rage en entendant cela,
Hitler prit la parole et parla comme la foudre, avec tant
d’ éloquence et de gestes pendant au moins 13 minutes qu’il sidé-
ra tout le groupe. Le caporal venait de crucifier le « savant »
sans même savoir de qui il s’agissait. Anton Drexler,
fondateur du parti, lui courut après dans la rue pour l’inviter à
revenir à leurs réunions lui expliquant que son organisation
avait besoin de membres comme lui, capables de s’exprimer
en public avec vigueur. À partir de ce jour, le « petit caporal »
allait disparaître pour se transformer progressivement en
dictateur. L’Histoire allait de nouveau être écrite avec des
lettres de sang. DR

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L’âme européenne Réponse à Bernard-Henri Lévy


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Auteur : Dun Robert (Martin Maurice)
Ouvrage : L’âme européenne Réponse à Bernard-Henri Lévy
Année : 1994

 

Préface
L’âme européenne
Ce livre sera dur à certains. Il est inconfortable de
découvrir que, contrairement à ce que l’on croyait,
on n’est pas un être libre, mais un être conditionné,
encombré de dizaines de réactions mentales qui relèvent
plus du réflexe de Pavlov que du raisonnement ou de
l’instinct, qu’on fait partie de ces visages-pâles, « êtres
étranges qui n’ouvrent la bouche que pour mentir et ne
s’aperçoivent pas qu’ils ne trompent qu’eux-mêmes », selon
la remarque d’un sachem peau-rouge. Pourtant, qu’ils me
permettent de les rassurer, la vérité est comme les bains
froids : elle est rude de contact, mais vitalisante et réjouissante.
Je ne sais si je dois en remercier des fées malicieuses
autour de mon berceau, des divinités tutélaires ou tout simplement
les gènes de mes parents, mais je suis né armé
d’une insolence congénitale qui ne m’a jamais fait défaut.
Tout enfant, j’avais déjà remarqué que les grandes personnes
étaient dignes de la plus extrême méfiance, vu d’une
part qu’elles n’étaient d’accord entre elles sur rien d’important,
que d’autre part on s’attirait une immanquable paire

de gifles en le leur faisant remarquer, ce que je diagnostiquais
comme un symptôme certain d’impuissance et de
mauvaise foi. Adolescent et adulte, je reportais cette saine
méfiance sur les professeurs, les spécialistes, les politiciens,
les médias, les autorités religieuses. Ma liberté m’a souvent
coûté chère, mais je ne l’échangerais pour rien au monde.
Tel sera mon premier message à ceux qui seront secoués de
tremblements en me lisant.
Qu’ils veuillent bien aussi me faire l’honneur de croire
que je n’ai pas écrit les pages qui suivent en septuagénaire
mal mûri et qui se complaît à faire scandale. Mes motivations
sont toutes autres. En ce monde où des millions de
jeunes s’adonnent à la drogue et n’osent plus faire d’enfants
parce qu’ils ne croient plus en l’avenir, je fais ce que je crois
être mon devoir majeur : dire ce que personne d’autre que
moi ne peut dire.
La corruption du siècle des Borgias, l’entêtement borné
et les persécutions de l’Inquisition engendrèrent en leur
temps une révolte de l’esprit que l’on peut schématiser
par le défi de Galilée et celui de Luther. Cette révolte était
vitale et sans elle il n’y aurait pas eu d’avenir pour l’espèce
humaine. La corruption contemporaine, les fanatismes
parés des masques de la tolérance ou affichés sans
vergogne par des religieux fondamentalistes ne sont pas
inférieurs à ceux du seizième siècle. Ils exigent des
révoltes semblables. J’en apporte une, sans savoir si elle
trouvera l’écho de celles de Luther et de Galilée, mais
avec un degré non moindre de certitude.

J’adresse un jubilant merci à Bernard-Henri Lévy, sans le
moindre soupçon d’ironie. En effet, dans son ouvrage Le
Testament de Dieu, il expose avec une netteté insurpassable
les clivages sans doute irréductibles entre la religiosité
juive et les religiosités dites « païennes », qu’elles soient de
référence hindoue, chinoise, japonaise, amérindienne,
slave, celtique, germanique ou gréco-romaine.
Le Testament de Dieu est une confirmation de la distinction
que j’expose dans mes livres et articles entre les religions qui
se disent révélées ; mais que je définis comme « religions du
désert » sur base de la psychanalyse jungienne, et les religions
couramment appelées païennes bien que le terme de
religions naturelles soit plus adéquat.
L’image de la couverture du Testament de Dieu est révélatrice
et point n’est besoin d’être féru de psychanalyse pour
en sentir la signification : masses géométriques sans grâce,
parallélépipèdes de béton sans fenêtres, vision de banlieue
sans verdure, génératrices de jeunes désespérés délinquants,
abris sans ouvertures pour recroquevillés apeurés devant le
monde extérieur. Cette couverture annonce déjà la phrase
du livre sur « l’homme soumis à l’horreur de la nature ».
Le contenu idéologique et le style témoignent d’une
vaste érudition. Mais celle-ci fait pourtant l’impasse sur la
veine la plus typique et la plus libre de la pensée européenne
qui mène d’Héraclite à Nietzsche. Par ailleurs, la
connaissance intellectuelle n’est pas une clef qui ouvre à
elle seule la compréhension des cultures.

Mes réponses s’adressant à un auteur pour qui « l’arbre
est nazi », qui parle de « fascisme au son des binious », de « détruire
les bosquets sacrés », qui tourne le dos au héros de la
liberté Soljenitsyne lorsque celui-ci affirme son identité
russe, je tiens à réfuter d’avance l’accusation de nazisme.
Je refuse même le dilemme aryanisme-judaïsme, car le vrai
dilemme est celui existant entre toutes les religions naturelles,
profondément parentes, et tous les monothéismes,
tout aussi profondément parents.
Je ne rejette aucun penseur à cause de sa race. J’admire
l’Arabe libanais Khalil Gibran au point d’avoir offert plusieurs
dizaines d’exemplaires de son ouvrage Le prophète à
des amis. J’ai abondamment recommandé La Guerre des filles
de l’écrivain juive Christiane Singer comme chef d’oeuvre
de restitution de la sensibilité païenne. J’ai lu et propagé en
leur temps les livres d’Arthur Koestler. Je n’en suis que plus
à l’aise pour mettre en évidence le fanatisme des religions
du désert et de certains de leurs promoteurs.
Robert DUN

 

CHAPITRE I
Restitution d’une mémoire païenne
Sur la conception juive
d’un dieu radicalement inexistant

Bernard-Henri Lévy a un tel souci de l’adéquation
des mots qu’on ne saurait me reprocher de le
prendre à la lettre. Or la phrase finale du Testament
de Dieu nous dit : « La première expérience de l’homme hébreu
est celle d’une séparation radicale, d’une étrangeté absolue, de l’absence
du ciel sur la terre et de la terre au ciel, de l’inexistence radicale
de celui qu’il appelle son Seigneur ». Le divin serait donc
radicalement absent de ce que les uns appellent la création
et les autres le monde concret. Bernard-Henri Lévy
se place là en contradiction avec son propre livre de référence
fondamentale : la Bible, dont le début s’intitule La
Genèse ; celle-ci nous explique avec force détails comment
Dieu créa le monde, la terre, les eaux, les animaux et l’homme.
Ce qui signifie étymologiquement que Dieu est radicalement
présent dans le monde puisqu’il en est la racine.

Le dilemme fondamental entre les religions du désert et
les religions naturelles est exactement là : les premières
considèrent un divin extérieur, créateur ou soc du monde
concret, les secondes un « divin immergé dans la matière »
pour reprendre l’expression de Teilhard de Chardin ; la
révélation est alors à chercher dans les lois de la matière et
de la vie : dans la physique et la biologie, ce que Pythagore
a exprimé dans l’un de ses Vers d’Or : « Prends confiance, toi
qui sais que la race des hommes est divine et que la nature sacrée
lui révèle ouvertement toutes choses ».
Dans les religions indo-européennes, le divin est non seulement
présent dans les lois de la nature, il l’est aussi dans
la condition humaine. La notion de Fils divin incarné n’est
pas spécifiquement chrétienne. Elle est présente plus ou
moins explicitement dans toutes les religions créées par un
prophète-médiateur. L’odinisme est particulièrement clair
sur ce point. Odin est pendu la tête en bas à l’arbre du
monde ou Irminsul, « lui-même consacré à lui même ». Cet
arbre du monde est de toute évidence une stylisation de
l’appareil génital féminin. La tête en bas comme le foetus,
Odin reste ainsi « neuf jours ». Mais le mot jul, traduit de
manière erronée par jour, signifie en réalité roue, cycle ; il a
donné par déformation le mot anglais wheel (roue). Il est
donc clair qu’il s’agit des neuf lunes de la grossesse. Cette
religion du fils divin incarné a été exprimée avec le plus de
clarté dans un sonnet de Goethe :

Mahadö, der Herr der Erde,
kommt herab zum sechsten Mal,
daß Er Unsersgleichen werde,
mitzufühlen Freude und Qual.
Er bequemt sich hier zu wohnen,
läszt sich selbst alles geschehen :
soll er strafen oder lohnen,
muß er Menschen menschlich sehen.

Mahadö (le Grand Dieu), le maître de la terre, descend
pour la sixième fois,
afin de devenir notre semblable
et d’éprouver comme nous la joie et la souffrance.
Il s’accommode de vivre ici-bas
et fait que toutes choses lui arrivent;
qu’il doive punir ou récompenser,
il lui faut voir les hommes avec des yeux humains.
Le point culminant de l’opposition entre le divin et le
concret a été atteint par le catharisme dont la doctrine peut
se résumer en trois propositions : « L’esprit est de Dieu, la
matière est du diable, le péché suprême est la procréation ». Le
catharisme ne fait que pousser à fond les implications des
religions du désert qui ont en commun d’expliquer le
monde et la vie par la polarité antithétique d’un Dieu du
bien et d’un esprit du mal : Aourah Mazda et Angryamanous,
Iaveh et Seth, Allah et le Chitan, Dieu et Satan.
Contrairement à cette vision purement conflictuelle, les
religions naturelles exposent un jeu de forces mâles et femelles,
plus souvent complémentaires qu’opposées.

Les religions du désert remettent en cause leur propre
monothéisme par une puissante entité du mal. Implicitement,
Bernard-Henri Lévy en fait autant : si le divin est
radicalement absent de la création, d’une création qui
contient des êtres animés et conscients, quelle est l’entité
créatrice ? Qui est l’auteur du plan et la force motrice dans
le double mouvement de tropisme et d’entropie ?
Pour nous, la conclusion s’impose : une idée du divin
absent du monde est une absurdité qui ne résiste pas à deux
minutes d’examen sérieux.
Je mène ce début de discussion avec répugnance. J’ai horreur
des jongleries verbales, elles m’agacent et contiennent
en outre de bûchers en puissance. Mon sentiment sur le
divin a été au mieux exprimé par Goethe : « Qui peut nommer
l’innommable ? Qui peut dire : je crois en lui ? Qui peut dire :
je ne crois pas en lui ? ».
Oh ! Ne vous pressez pas de triompher. Il n’y a là
aucune concession à votre « étranger absolu ». Un centre et
un rayon sont tout aussi abstraits que le plus abstrait des
Dieux du désert ; ils n’en déterminent pas moins un cercle
et une sphère, ne sont donc pas « radicalement inexistants »,
mais au contraire « immergés dans la matière » comme principes
créateurs.
Grâce à vous, Bernard-Henri Lévy, nous pourrons effectuer
des pas décisifs dans la prise de conscience européenne,
car vous exposez avec une clarté inégalée tout ce
que les monothéismes ont d’irrecevable pour notre esprit

et notre sensibilité. Cela me permettra de passer par-dessus
les injures fanatiques et agressives que vous déversez
contre la personnalité européenne authentique.
Votre dégoût ne m’a pas contaminé et je ne vois toujours
pas ce que les plus antiques polythéismes peuvent
contenir « d’obscurantisme lâche », que l’esprit des bois peut
avoir d’hideux. Non seulement je ne me sens pas « soumis
à l’horreur de la nature », mais je trouve cette dernière
débordante de joies diverses.
J’aime les paysages, la montagne, la forêt, la mer, la
lumière du soleil, la nuit et la lune, le vent, la pluie et la
neige, les animaux libres, même s’ils sont dangereux. Je
pousse le mauvais goût jusqu’à trouver paradisiaque la
compagnie d’une femme dans mon lit. Et, ce qui est pire,
partout je perçois des âmes et des esprits.
Par contre, je déteste le béton et le bitume, les fumées et
odeurs de l’industrie et des mégapoles, la veulerie et la
chienlit dont elles sont le terreau favori, les transes et les
hurlements des convulsionnaires du désespoir qui ne peuvent
que caricaturer le dionysisme. Je déteste les fumisteries
de l’art prétendu « non figuratif », mais qui ne figure
que trop bien ce dont il sort : le vide intérieur de ses créateurs,
la complète absence de message, l’appel au secours
agressif. Vous voulez de l’art vraiment abstrait ? Rien de
plus simple : il vous suffit de ne rien faire.
Vous et moi, Bernard-Henri Lévy, sommes les deux pôles
d’un conflit irréductible : vous êtes le pôle du nihilisme

monothéiste (Vanité des vanités, tout n’est que vanité, dit votre
Bible), je suis le pôle de l’amour païen.
Je ne me laisserai pas engluer dans une réfutation ligne
par ligne de votre soporifique ouvrage. Votre érudition ne
m’impressionne pas, car d’un bout à l’autre elle transpire
le nihilisme. Peut-être y a-t-il dans votre démarche la recherche
inconsciente et désespérée de certitudes vitales.
Alors dégagez- vous de l’intellect qui désertifie tout. « Le
désert grandit. Malheur à qui recèle un désert », nous avertit
Nietzsche.
Je me contenterai de réfuter vos assertions les plus émergentes.
Mais surtout je m’attacherai à restituer clairement
la gnose « païenne ». Les féroces persécutions des religions
du désert, les destructions massives des oeuvres antiques
nous ont fait oublier l’essentiel du patrimoine européen et
accrédité l’idée qu’il n’y avait de possible que l’athéisme
ou l’une des trois religions intolérantes : judaïsme, christianisme
et islam, religions des « hommes du Livre » comme
les nomme Mohammed au début du Coran.
L’esprit européen est si bien oublié que ceux qui cherchent
une issue hors du carcan se tournent vers des doctrines
orientales. Mais ils tombent de préférence dans les
filets de celles qui ont en commun avec les religions
qu’ils veulent fuir le refus de la vie, de la « roue du samsara »
(désignation sanscrite de la roue des incarnations). On ne
secoue pas d’un coup d’épaules près de deux millénaires
de dictature spirituelle sémite.

 

LA GNOSE PAÏENNE
Le paganisme en négatif

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Les jeunes gens Enquête sur la promotion Senghor


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Auteur : Larnaudie Mathieu
Ouvrage : Les jeunes gens Enquête sur la promotion Senghor
Année : 2018

 

Je ne fus pas toujours pasteur de
têtes blondes sur les plaines arides
de vos livres
Pas toujours bon fonctionnaire,
déférent envers ses supérieurs
Bon collègue poli élégant – et les
gants ? – souriant riant rarement
Vieille France vieille Université, et
tout le chapelet déroulé.
LÉOPOLD SÉDAR SENGHOR

Asseyons-nous par terre, et
contons-nous la fin lamentable des
rois.
SHAKESPEARE

 

 

PROLOGUE
Le marcheur du Louvre
Or ceux qui règnent à un
moment donné sont les héritiers de
tous les vainqueurs du passé.
L’identification au vainqueur
bénéficie donc toujours aux
maîtres du moment.
WALTER BENJAMIN

 

C’est d’abord un long manteau noir, droit,
d’une élégance classique, austère et
rigoureuse, qui affirme son pesant de gravité
et nous rappelle incidemment que l’air est
froid pour ce début du mois de mai.
Il est apparu par la porte qui donne sur la
Cour carrée, laquelle semble repliée dans
l’ombre et le secret, occultée derrière le rideau
de pierre que lui fait le pavillon Sully à la
manière de cette cloison ornée – l’iconostase –
séparant dans les églises orthodoxes la partie
où officient les prêtres de celle où se trouvent
les fidèles.
Il a descendu quelques marches, comme
pour quitter l’estrade de ce théâtre dérobé,
afin de s’engager dans la cour Napoléon,
l’esplanade mondialement célèbre, et que le
monde entier vient voir, qui s’ouvre entre les
ailes du Louvre.
Il a contourné, en marchant d’un pas lent, la
fameuse pyramide de verre que l’un de ses
prédécesseurs avait fait ériger là, au centre de
l’ancien palais des rois devenu le plus célèbre
musée de la planète.
On raconte que Vivant Denon, le cavalier
du Louvre, qui fut désigné par Bonaparte
comme premier directeur du musée sous sa
forme actuelle, n’a pu réaliser qu’à l’âge de
51 ans sa vocation première : devenir
dessinateur. C’était au cours de l’expédition

de l’Empereur en Égypte. Avant cela, il avait
occupé différents postes dans la diplomatie et
l’administration ; il avait, en somme, connu et
épousé les turpitudes politiques de son temps,
s’était mêlé aux disputes du pouvoir et placé,
à tous les sens du terme, dans les services de
l’État.
En voyant se découper, devant l’aile qui
porte son nom en arrière-plan de l’image, la
silhouette d’Emmanuel Macron, je me suis dit
qu’en admettant même que ce dernier fasse
deux mandats, il serait dégagé de ses
obligations politiques, au plus tard, à 49 ans. Il
sera alors toujours grand temps pour lui de
trouver sa vraie vocation.
J’ai lu dans un entretien qu’adolescent, il
aurait aimé être écrivain. Il faut dire qu’il n’y
a pas de sot métier. S’il n’avait pas connu la
mésaventure d’entrer à Sciences Po, puis à
l’ENA, peut-être notre nouveau président
aurait-il occupé son temps à faire des livres.

Au lieu de quoi, le marcheur du Louvre
continuait son bout de promenade sur la
majestueuse dalle nocturne, le pas toujours
pondéré et presque mécanique, pendant que
retentissait dans l’enceinte du palais l’Ode à
la joie de Beethoven.
Ce mouvement de la Neuvième symphonie
fut adopté au milieu des années 80, en des
temps de grande réconciliation, comme
hymne officiel de l’Europe. Par ces notes
aussi bien que par la pyramide de Ieoh Ming
Pei, le spectre subliminal de François
Mitterrand se trouvait ainsi convié dans la
scénographie du sacre macronien. Comme en

surimpression, l’image de l’ancien sphinx de
l’Élysée, main dans la main avec Helmut
Kohl, venait enrichir celle du jeune marcheur
solitaire à peine élu.

Le symbole pouvait éclater dans toute sa
transparence : c’est sous le signe de l’Europe
que Macron plaçait ses premiers pas de
président. L’Europe décriée, chahutée, dont la
construction était en panne, l’unité mise à mal
par le récent Brexit et le projet menacé par la
montée des nationalismes, et dont il convenait
par conséquent de réaffirmer l’importance
cardinale et fondatrice.

Lorsqu’il s’agit du spectacle politique, une
sorte de déformation professionnelle me porte
à interpréter les signes, la mise en scène, les
mots et les gestes, à la recherche des
intentions qui ont présidé à leur choix.
J’imagine parfois la séance de brainstorming
qui a conduit une batterie de conseillers à
opter pour tel ou tel élément de langage, tel ou
tel effet visuel. Je me demande, par exemple,
ce qui a pu passer par la tête de ceux qui ont
décidé d’appeler leur mouvement « Hé oh la
gauche ! », ou de prendre pour logo de
campagne une rose bleue horizontale dont le
dessin ressemble à un déboucheur à ventouse.
(Pour « En Marche ! », j’étais également un
peu perplexe – preuve sans doute d’un
manque d’intuition politique.)
Ce décryptage sauvage n’a aucune
prétention à la rigueur sémiologique, et
demeure sans nul doute en grande part
tributaire de mes propres préoccupations. Je
suppose que n’importe quel citoyen se livre à
ce petit jeu. Tout au plus, l’activité d’écrivain,

le fait de se vouer à des signes, contribuent-ils
à me rendre particulièrement attentif au
langage et aux récits par lesquels le pouvoir
s’exprime.

À ce titre, le choix, par Emmanuel Macron
et son équipe, du Louvre pour donner son
premier discours et recevoir l’ovation des
électeurs revêtait à l’évidence plusieurs
significations stratégiques croisées.

On a dit que les places de la Bastille et de la
République étaient historiquement trop
associées à la gauche ; celle de la Concorde à
la droite. Géographiquement, le Louvre se
situe entre les deux, au centre donc,
conformément au « ni droite ni gauche », ou
plutôt au « et droite et gauche », dont la
candidature de Macron s’était revendiquée.
(Un mauvais esprit s’empresserait de
souligner que le Louvre est bien plus proche
de la Concorde que de la Bastille.)
Début mars, une amorce de polémique
s’était allumée après que le candidat avait
avancé au cours d’un meeting de campagne
qu’il n’y avait « pas de culture française ». Il
voulait bien entendu dire par là qu’il n’y avait
pas une culture française, mais une mosaïque
de cultures plurielles qui formaient, dans leur
diversité, la culture en France. Ce qui est
évident, relève du bon sens, mais qui avait
heurté les habituels éditorialistes et plumitifs
réactionnaires, lesquels entendent utiliser la
culture comme instrument privilégié d’une
affirmation de l’identité nationale. Toute la
droite avait, comme à l’accoutumée, emboîté
le pas de ces idéologues assermentés, qui font
profession de lui fournir matière à tollés.

En réponse, voilà que le nouveau président
arpentait maintenant le parvis monumental sur
lequel veillent aux balustrades les statues des
hommes illustres : les ombres panthéonesques
de La Fontaine, de Pascal, de Molière, Racine,
Rousseau et les autres – ils sont en tout
quatre-vingt-six, dressés chacun dans sa niche
de pierre – lui faisaient une escorte
ostentatoire et opportune. Il célébrait sa
victoire dans le temple officiel de la culture
française : mieux, le Louvre illustrait à
merveille la définition de la culture qu’il avait
risquée quelques semaines auparavant, où se
trouvent aussi bien regroupés les collections
des vestiges archéologiques égyptiens que
celles des arts de l’Islam, les sculptures
grecques que les plus grands chefs-d’oeuvre de
la peinture italienne : un concentré de tout ce
qui irrigue et compose en effet le patrimoine
culturel français.
Sous ses atours monarchiques et impériaux,
le Louvre n’en reste pas moins un emblème
républicain, ancré comme tel dans
l’inconscient collectif. C’est sous la
Révolution que fut prise la décision d’ouvrir
au public les collections royales, accumulées
depuis Louis XIV, et de faire du Louvre un
musée, dès lors symbole de transmission à
travers les différentes époques qui ont fait
l’histoire du pays. L’écrin rêvé pour appeler
au rassemblement de la nation, ainsi qu’il est
traditionnellement de bon ton de le faire une
fois la dispute électorale emportée.

Quinze jours plus tôt, au soir du premier
tour, alors qu’Emmanuel Macron venait de se
qualifier pour affronter Marine Le Pen en

finale, on avait suffisamment raillé la façon
qu’il avait eue de fêter le résultat. Grands
sourires, saluts victorieux à la foule dispensés
depuis le marchepied de la portière ouverte
d’une berline, rassemblement de ses fidèles et
invités triés sur le volet dans une grande
brasserie parisienne, La Rotonde : tout avait
été orchestré comme si la cause était
entendue, le scrutin déjà gagné, et que la
candidate du Front national ne fût pas sa
prochaine adversaire, ou fût une candidate
anodine.
La démonstration de triomphalisme débridé
paraissait hors de propos ; elle provoquait la
gênante impression que le candidat, encapsulé
dans sa petite bulle partisane, étalait son
plaisir sans tenir compte des circonstances et
s’enferrait dans le déni de tout ce qui aurait pu
tempérer sa liesse et celle de ses militants.
Deux semaines après, l’erreur est très
visiblement corrigée. À défaut de simplicité,
Macron offre cette fois des gages éminents de
solennité. Finies l’arrogance un peu frivole, la
gestuelle clinquante du show à l’américaine,
les contorsions presque candides à la portière
de la voiture. C’est désormais toute la
grandiose solitude du pouvoir qu’il s’agit
d’illustrer, l’auguste face-à-face entre un
homme et un peuple qu’il faut représenter. Il
ne sera pas dit que le nouveau président n’ait
pas pleinement conscience de la mesure du
rôle qui l’attend, ni de l’Histoire dans laquelle
il s’inscrit.

Lui qui ne s’est jamais donné la peine de se
confronter au suffrage populaire avant de se
lancer directement dans la course à la

mandature suprême, et qui paraît avoir
enjambé les étapes du cursus honorum de la
politique française sans sacrifier aux rites de
passage traditionnels ; lui que l’on a souvent
dépeint comme un homme trop jeune, sans
expérience, encore inconnu du grand public
deux ans plus tôt, et suspect par conséquent de
tout faire trop vite, sans s’embarrasser des
exigences de la légitimité républicaine ; lui
dont l’ascension foudroyante pourrait donner
le sentiment qu’il vient de remporter l’élection
présidentielle comme par effraction, il laisse
ici se déployer le temps, se place
allégoriquement sur le plan de la longue
durée, en appelle à l’Histoire, sans lésiner sur
l’ampleur des effets.
Il n’est plus le jeune homme pressé, mais le
souverain capable de dicter patiemment son
rythme propre. Il use résolument des fastes de
ce son et lumière pour se poser en héritier des
grandes figures qui l’ont devancé à la tête de
l’État. C’est un lignage entier, une petite
constellation mythologique formée de noms
choisis, une certaine idée, également, de
l’incarnation du pouvoir, que soulèvent ainsi,
par touches successives, les signes savamment
disposés qui composent ce spectacle.
En somme, toute cette symbolique n’était
pas très subtile. Elle n’en avait pas besoin.
Dans les mises en scène ainsi censées
s’adresser directement à la mémoire
collective, il y a toujours une grandiloquence
consensuelle, quelque chose d’un peu kitsch.
Il faut parler au plus grand nombre, trouver
des motifs fédérateurs, immédiatement
compréhensibles ; il faut puiser dans le

répertoire le plus largement commun possible.
Or, la pompe de cette scène avait pour raison
d’être essentielle, avant même de définir la
posture présidentielle endossée par Emmanuel
Macron, de faire image : faire image afin de
faire date.
En la regardant, cette image, en compagnie
d’Esther, Cloé et Vincent, devant la télévision
nous nous sommes dit que dans trente ans, à
coup sûr, nous nous rappellerions ce moment.
Non pour l’événement qu’il constituait,
encore moins pour l’émotion qui nous aurait
étreints, mais pour la force visuelle qui s’en
dégageait.
Incontestablement, cette déambulation à
travers la cour Napoléon s’était gravée en
temps réel dans l’esprit de tous les citoyens du
pays – ceux qui avaient voté ou non, ceux qui
lui étaient acquis ou non. En matière de
communication politique, ce cérémonial du
Louvre était une trouvaille.
*
Il est ensuite monté sur un large podium en
avant de quoi l’attendait le pupitre auquel
appuyer son discours. Du long manteau noir,
il a sorti une liasse de feuillets, les a dépliés,
disposés sur le plan incliné, face à la foule.
Son allocution ne fut guère mémorable.
Tout au plus a-t-il égrené les considérations de
bon aloi que réclamaient son rôle et les
circonstances, en donnant le sentiment de
s’acquitter avec application d’un exercice
imposé.
Nous avions déjà eu plusieurs fois

l’occasion de le constater au cours de la
campagne, Macron n’est pas un homme de
discours. Il ne semble guère à l’aise lorsqu’il
s’agit de tenir la parole sans interruption, de
régler les variations vocales, les mouvements
de corps, les envolées ponctuelles, les
montées d’adrénaline qui font l’excitation et
la force propres aux grands discours généraux.
Dès qu’il a à s’exprimer sous la forme de
l’entretien ou du débat, dans un échange direct
avec son interlocuteur, il se révèle incisif,
percutant, maître de ses effets. Redoutable
rhétoriqueur dans le dialogue, il laisse percer
un plaisir certain à vaincre, comme lors du
débat de l’entre-deux-tours contre Marine Le
Pen, ou à tenter de convaincre, ainsi que nous
avons pu le voir, par exemple, devant la
rédaction de Mediapart, qui le soumettait à la
question sans complaisance. Mais son
éloquence, et jusqu’à son élocution,
deviennent plus flottantes, plus hésitantes
lorsque à l’escrime verbale fait place la parole
magistrale.
Cette déclaration du premier soir a d’autant
moins échappé à ce constat que les phrases se
sont trouvées, en quelque sorte, écrasées par le
décorum. Leur nature parfaitement
conventionnelle a démontré que le véritable
enjeu n’était pas là. La photogénie du moment
primait sur le propos. Les mots se sont effacés
devant la force de l’image.
Après le show du Louvre, une fois la scène
vidée, sur les plateaux télé les commentaires
rejouent en boucle le coup de la surprise. Les
médias ont leurs éléments de langage, comme
les discours politiques, et bien souvent ce sont

les mêmes. L’histoire de l’accession de
Macron au pouvoir se raconte invariablement,
de façon univoque, comme celle d’une percée
aussi irrésistible qu’inattendue, presque
improvisée, qui a déjoué les pronostics et
intégralement remodelé le paysage politique.
Tout le champ sémantique du changement, de
la rupture, du renouvellement, voire de la
table rase y passe, et avec lui celui de la
stupéfaction. En même temps que les
observateurs autorisés, nous sommes donc
priés d’être ébahis aussi, afin de prendre notre
part à l’événement.
Et pourtant, me dis-je en écoutant se
succéder, en guise de glose, les laïus convenus
des exégètes officiels, rien de tout cela ne me
surprend vraiment. Je n’ai pas le moindre
talent de devin, ni mes entrées dans le secret
des dieux ou des instituts de sondage et de
prospective qui en tiennent lieu. Mais il y a
maintenant bientôt quatre ans que de
nombreux signes concordants m’ont
intimement persuadé qu’Emmanuel Macron
serait un jour président de la République. La
seule chose qui ne laisse de m’étonner, c’est
que cela soit arrivé aussi vite.

I
La phrase d’après

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La France avant les Francs


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Auteur : Macé Jean
Ouvrage : La France avant les Francs
Année : 1881

 

 

AU LECTEUR
Les petites histoires de France que l’on met entre les mains
des enfants ne leur disent rien quelquefois, ou presque rien, des
Francs : elles font commencer notre histoire nationale à Clovis.
On ne saurait donner une idée plus fausse des origines de notre
pays. Il avait déjà une longue histoire quand les bandes franques
s’en sont emparées, et, bien que nous portions aujourd’hui leur
nom, c’est de la vieille Gaule que nous sommes les enfants ;
c’est à elle qu’il faut remonter pour savoir d’où nous venons. Il
faut même remonter plus haut, beaucoup plus haut, si l’on veut
se rendre bien compte des commencements du pays de France.
L’introduction aux petites histoires de France que je vais
essayer d’esquisser a pour but d’aider les parents à combler en
famille une lacune regrettable dans le premier enseignement. Il
n’en est pas de plus important, bien que beaucoup le traitent trop
à la légère en se disant qu’il sera rectifié plus tard. On peut le
rectifier, il est vrai ; mais c’est l’histoire du papier gratté. On a
beau s’y prendre de toutes les façons, ce qu’on écrit dessus
ensuite n’est jamais aussi net que la première fois.
JEAN MACÉ.

 

INTRODUCTION
Cette France que nous habitons, qui va des Pyrénées aux
Alpes, du Rhin à l’océan Atlantique, n’a pas toujours eu la
forme que nous lui voyons sur la carte. Là où sont aujourd’hui
Paris, Orléans, Bordeaux, Marseille, Strasbourg, la mer a jadis
promené ses flots, et non pas une fois, mais plusieurs, le sol se
haussant et se baissant tour à tour, tantôt pour la renvoyer et
tantôt pour la recevoir. Des lacs qui n’existent plus ont couvert
en Alsace, en Auvergne et ailleurs, de vastes étendues de
terrain. Nos fleuves sont d’hier, en regard des anciens cours
d’eau qui emmenaient aux mers d’autrefois les pluies des
premiers âges, et nos montagnes sont sorties de terre les unes
après les autres, dans un ordre qu’on a pu retrouver, comme on a
pu compter aussi les allées et venues de l’Océan sur ce qui est
maintenant notre domaine.
Nos chênes et nos pommiers n’ont pas non plus toujours
poussé dans ce pays ; nos chiens, nos boeufs et nos moutons ne
l’ont pas toujours habité. D’autres végétaux et d’autres animaux
y vivaient anciennement, dont la plupart ont disparu sans retour
de la surface de la terre ; quelques-uns ne se retrouvent plus que
dans les régions du pôle et de l’équateur.

L’homme enfin y a fait son apparition bien longtemps avant
les peuples dont nous parle l’histoire. Une race qui n’était pas la
nôtre a laissé sous nos pieds des traces irrécusables de son
passage, et des compatriotes inconnus, dont nous rougirions
probablement s’ils reparaissaient au milieu de nous, ont conquis
pour nous la terre de France sur les grands animaux auxquels

elle appartenait quand ils sont venus,
On s’était habitué d’abord, en suivant la trace des
chroniqueurs du moyen âge, à faire commencer l’histoire de
France aux Francs. Puis on a reconnu que nos ancêtres, les
Gaulois, méritaient bien aussi d’y avoir leur place, et ses
origines ont reculé de quelques siècles. Voici maintenant que,
par delà tout l’enseignement des livres, une science nouvelle
vient de retrouver dans le grand livre de la terre de bien plus
anciennes origines, auxquelles ne sauraient demeurer étrangers
ceux qui veulent se tenir au courant des connaissances actuelles.
A côté de cette longue histoire du sol national et des premiers
êtres vivants qu’il a portés, ce qui s’est appelé jusqu’à présent
l’histoire de France est comme un jour à côté d’un siècle, moins
peut-être si on se laisse aller aux conjectures possibles. Il y a là
désormais pour chaque pays une introduction à mettre en tête de
ses annales. C’est un champ d’études qui va chaque jour
s’élargissant, d’autant plus curieux à fouiller qu’il est en dehors
de toute la tradition humaine, et que, si son aide y fait défaut, on
est sûr au moins d’échapper à ses mensonges. Et quel récit de
bataille, quel avènement de dynastie mérite autant d’appeler
l’attention des studieux que ces grandes révolutions du globe,
qui semblaient perdues à jamais dans la nuit des temps, et qui
viennent d’être remises en lumière par un si merveilleux effort
de l’esprit humain ? Les affirmations de l’astronomie, si
étranges pour l’ignorant, peuvent seules lutter d’audace et de
grandeur avec celles de la géologie, qui travaille comme elle sur
un terrain hors de portée. L’astronomie nous dit le poids de la
terre que l’homme ne saurait peser, le volume du soleil qu’il ne
saurait mesurer, sa distance qu’il lui est défendu de parcourir.
De même pour la géologie. Elle nous raconte les événements
qui se sont passés alors que l’homme n’était pas là pour les voir,
et ses révélations ont quelque chose de si extraordinaire qu’on
les accueille involontairement par un mouvement d’incrédulité.
Il convient donc, avant de les aborder, de donner une idée des
faits qui en sont la base, et des procédés employés par le
géologue pour monter du connu à l’inconnu. C’est ce que nous
allons essayer de faire du mieux que nous pourrons.
Supposez qu’un homme aille se promener seul dans une forêt
qu’il n’a jamais vue.
Il aperçoit tout à coup des pans de murs sortant du milieu des
buissons ; une porte vermoulue tenant encore à ses gonds, des
débris de fenêtres gisant à terre sous les ronces et les herbes, et,
dans le fond d’un âtre, la plaque de la cheminée, toute noire de
suie. Assurément il n’attendra pas lés renseignements
qu’auraient à lui donner les gens du pays pour se dire : Il y a eu
là une habitation humaine.
En y regardant de plus près, il voit, pris dans la muraille, des
restes de poutres carbonisées et fendillées. Il aura bien assez de

confiance dans son propre jugement pour en conclure, sans autre
information, que l’habitation a été détruite par le feu.
Un jeune sapin a poussé dans un coin de ce qui fut autrefois
une chambre. Il est trop clair qu’il n’a pas commencé à pousser
pendant qu’elle était habitée. Notre homme le coupe au pied, et
compte les anneaux de bois du tronc. — Vous savez que chaque
année il s’en forme un nouveau, facile à distinguer des autres.
— S’il s’en trouve douze, voilà sans contredit douze ans au
moins que la maison incendiée est restée ouverte à tous les
vents. Son ancien propriétaire viendrait lui-même jurer ses
grands dieux qu’il n’y a que dix ans, on ne le croirait pas.
Le promeneur poursuit ses recherches ; et, râclant avec son
couteau la couche de feuilles mortes, de poussière et de
branches pourries, apportée par le vent dans la chambre
abandonnée, il rencontre entre deux carreaux du dallage remis à
jour une de ces épingles doubles qui servent aux femmes à
retenir leurs cheveux.
Une femme habitait là, au milieu de la forêt.
Un enfant aussi, et c’était probablement une fille : voilà
maintenant une tête de poupée en porcelaine !
Ce morceau dé pipe qui se cachait sous le terreau, tout près de
la plaque enfumée, semble prouver qu’il y avait un père dans la
maison, si toutefois il né provient pas de quelque bûcheron,
accouru pour combattre l’incendie.
Ainsi fouillant et raisonnant, le curieux investigateur finira,
c’est facile à comprendre, par rassembler, sans l’aidé d’aucun
témoignage humain, sur la maison et ses habitants une certaine
quantité de renseignements, les uns qu’il aura le droit de
considérer comme certains, les autres qu’il fera bien de tenir
pour problématiques, à moins de nouvelles découvertes, celle
d’un coffre oublié par exemple, contenant un uniforme moisi de
garde-chasse, et des lambeaux de petites jupes. Il n’y aurait plus
alors de doutes sérieux à conserver sur l’existence du père et le
sexe de l’enfant.
C’est avec des recherches et des raisonnements du même
genre que les géologues ont pu refaire, sans trop de
présomption, l’histoire des temps antérieurs à l’homme, et si
l’on veut y réfléchir sérieusement, on conviendra que nos juges
d’instruction ont fait plus d’une fois des tours de force qui
valaient tous les leurs.
Quand on creuse la terre, on rencontre, superposées
d’habitude par étages horizontaux, une série de couches de
nature, d’épaisseur et d’aspect différents, qui se prolongent
quelquefois toutes ensemble à de grandes distances. L’outil
gigantesque qui est allé chercher à 1800 pieds sous terre, il y a
vingt ans, l’eau jaillissante du puits artésien de Passy, a traversé
vingt-cinq de ces couches, juste les mêmes qu’on avait
rencontrées en forant le puits artésien de Grenelle, si bien que

les géologues qui suivaient l’opération ont pu prédire l’arrivée
de l’eau, à quelques heures près.
Voici la liste des terrains traversés, telle que je la trouve dans
le Magasin pittoresque de 1862 : (image, voir PDF)

Voilà le commencement de ce que les Parisiens ont sous leurs
maisons Il n’est pas besoin d’un grand effort d’intelligence pour
reconnaître que toutes ces assises du sol qui les porte n’ont pu se
former que dans l’ordre même de leur superposition, que, parexemple,
les 14m,65c de la roche calcaire, dans laquelle on a
taillé les moellons de. Paris sont postérieurs à la série des argiles
qu’ils recouvrent, et que celles-ci n’existaient pas assurément à
l’époque où se déposait, miette à miette, sous les eaux de
l’Océan, cette puissante couche de craie blanche mélangée de
silex, qui fait à elle seule près de la moitié dé l’épaisseur totale.
Nous tenons donc ici un. premier renseignement, aussi positif
assurément qu’aucun de ceux que nous possédons sur les faits
de la période humaine, le rang d’âge des terrains, chacun d’eux

étant nécessairement plus jeune que celui sur lequel il repose.
Je viens de dire que l’emplacement de Paris était sous
l’Océan quand la craie s’y est déposée, et c’est une assertion qui
peut paraître un peu hardie au premier abord. Elle ne le paraîtra
plus quand on saura qu’on retrouve enfouis dans la craie des
coquillages de mer, des squelettes de requins et de dauphins, qui
jouent ici le rôle des objets trouvés dans notre maison de la
forêt, et avec encore bien plus d’autorité, puisque ce sont les
anciens habitants eux-mêmes qui reparaissent pour témoigner
du passé.
A chaque fois que l’Océan a envahi un point du globe, il a
laissé en partant sa carte de visite, c’est-à-dire un terrain
nouveau, dans lequel se sont trouvés pris, au fur et à mesure
qu’il se formait, tous les débris de végétaux et d’animaux qui
descendaient au fond des eaux. C’est là ce qu’on appelle les
fossiles — les enfouis pour traduire le mot en français 3.
Fouillez un fossé de route, le lendemain d’une pluie d’orage.
Vous y trouverez, enterrés dans le limon qu’ont apporté les eaux
de pluie des morceaux de bois, des feuilles, des coquilles de
limaçon remplies de boue, quelquefois un débris d’assiette ou de
bouteille. Supposons que le fossé soit profond, et qu’il n’y ait
pas de cantonnier pour le nettoyer : après une longue suite de
pluies, chacune apportant sa petite couche de limon, les feuilles,
les coquilles, les débris et les morceaux de bois pris dans la
première, finiront par se retrouver recouverts de plusieurs pieds
de terre, et voilà des fossiles qui pourront, dans des milliers
d’années, rendre témoignage de ce qui existait autrefois à la
surface du sol.
C’est là juste ce qui s’est passé en grand sur toute la terre, et
l’inspection des couches qui s’étagent à l’heure qu’il est dans
ses profondeurs nous suffit maintenant, grâce à ces témoins
qu’elles contiennent, pour déterminer avec certitude l’état
général de la surface à l’époque où chacune d’elles s’est
déposée.
L’on a pu s’assurer de la sorte que les argiles qui surmontent
la craie de Paris ne sont pas de formation marine, et qu’elles se
sont déposées soit dans un lac, soit à l’embouchure d’un fleuve.
On n’y trouve en effet que des coquilles d’eau douce, et çà et là
des amas d’arbres enfouis, absolument comme il s’en rencontre
dans les vases accumulées sous nos yeux par le Mississipi à son
embouchure.
Voici encore une affirmation permise sur ces terrains formés
avant l’homme, qu’un voile impénétrable semblait dérober à
toute étude, leur origine et la nature des eaux au sein desquelles
ils se sont formés.
Ce n’est pas tout.
La craie se cache à Paris sous onze couches venues après elle,
dont l’épaisseur est de 176 pieds dans le puits artésien de Passy.

Que l’on s’éloigne du côté de la Champagne, on la retouvera à
la surface du sol dans les environs d’Épernay, et n’importe où
l’on creusera sur le trajet, on peut être sûr de la rencontrer. Il est
bien clair que dans les anciens temps, alors que ces onze
couches n’existaient pas encore, la craie s’enfonçait à cet
endroit, pour former un grand bassin qui les a reçues l’une après
l’autre. Ce bassin, comblé maintenant, il nous est bien facile
d’en retrouver à cette place les rivages, bien que nul géographe
ne l’ait vu à l’époque où il était rempli d’eau. Ils sont encore là,
et nous pouvons les relever tout à notre aise, en suivant, la canne
à la main, les contours de la ligne où la craie sort de terre.
Partout où rien ne la recouvre, nous pouvons affirmer hardiment
que les eaux des argiles, des sables et du calcaire de Paris ne
sont pas arrivées là.
Si d’Épernay on se dirige sur la Bourgogne, on trouve sous la
craie un autre terrain calcaire, plus ancien qu’elle évidemment,
qui se dégage à son tour de dessous elle pour paraître à la
surface, et qui, lui aussi, s’est formé sous la mer : les coquilles
qu’il renferme ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Du
reste ce ne sont plus les mêmes. Elles appartiennent à des
espèces depuis longtemps disparues, qui n’existaient plus déjà à
l’époque où est venue la mer de la craie. Nous voici en mesure
de retrouver aussi les anciens rivages de celle-ci. Elle n’a pu
certainement dépasser la ligne où le vieux terrain paraît à la
surface, car elle aurait laissé là, comme ailleurs, sa carte de
visite si elle l’avait recouvert.
Les hommes de 30 ans sont des vieux pour les jeunes gens, et
des jeunes gens pour ceux qui ont dépassé la cinquantaine. Il en
est de même avec les couches de la terre. Ce vieux terrain
devient tout jeune quand on remonte en pensée la suite des
âges : il s’en était déposé bien d’autres avant lui. De la
Bourgogne on peut le suivre jusqu’au massif des Ardennes, où il
vient finir brusquement du côté d’Arlon, en Belgique, à la limite
d’une couche bien plus âgée, une couche d’ardoise, de cette
ardoise si connue des écoliers, laquelle s’élevait jadis au-dessus
des vagues de sa mer à lui, et n’a été depuis, c’est bien certain,
recouverte par aucune autre, puisque aujourd’hui encore elle est
à l’air, et que le sol ne porte les traces d’aucun séjour des eaux
postérieur à sa formation.
Vous devez commencer à comprendre comment,
d’observations en observations, on a pu parvenir à refaire toute
une suite d’anciennes cartes de France représentant les aspects
divers qu’a dû offrir successivement ce petit coin du globe sur
lequel notre nation se trouve établie présentement.
Continuons.
L’antiquité de l’ardoise des Ardennes comparativement au
calcaire de la Bourgogne n’est pas difficile à constater, bien
qu’à l’endroit où les deux terrains se rencontrent à la surface, le

second borde seulement l’autre sans se superposer à lui. Inclinez
à l’est ; vous verrez l’ardoise disparaître sous un grès rouge qui
arrive de la Lorraine, et qui lui-même s’enfonce à son tour un
peu plus loin sous le calcaire bourguignon, son cadet par
conséquent, et à plus forte raison celui du terrain des Ardennes
lequel, quand le grès s’est déposé, se trouvait déjà là pour le
recevoir.
On arrive ainsi à retrouver non seulement l’emplacement,
mais jusqu’à la physionomie des vieux rivages, encastrés
aujourd’hui dans les terres. Celui de la mer de notre calcaire
descendait en pente douce, nous le voyons bien, du côté où le
grès la portait ; il tombait à pic là où ses flots venaient battre
l’ardoise.
Mais voici une autre révélation. Allez à l’ouest d’Arlon, en
suivant la bordure des deux terrains, vous retomberez sur notre
vieille connaissance, la craie de Paris et de la Champagne qui
recouvre immédiatement l’ardoise à une place où les mers
antérieures à la sienne n’avaient pu parvenir puisqu’elle s n’y
ont rien laissé. Nous apprenons là qu’il y a eu dans cette région
une danse du sol, si je puis m’exprimer ainsi. Après avoir été
plongé sous l’Océan à l’époque où l’ardoise se déposait, il s’est
redressé au-dessus du niveau des deux mers qui ont déposé le
grès et le calcaire dont nous venons de parler, a replongé de
nouveau pour se laisser inonder par les eaux de la mer de la
craie, et s’est redressé encore une fois pour mettre à l’air le
terrain qu’elle lui avait apporté. Rien ne nous indique qu’il ait
bougé depuis ; mais rien aussi ne nous permet d’affirmer que ce
soit là le dernier mot de ses évolutions.
On se sent pris d’une sorte de vertige à suivre dans ses
gigantesques oscillations d’autrefois ce fameux plancher des
vaches que nous sommes habitués à considérer comme
inamovible, et que nous avons peine à concevoir, dans le futur
aussi bien que dans le passé, autre qu’il n’est à présent. Les
secousses de tremblements de terre et les mouvements lents qui
l’ont fait monter et descendre ici ou là, depuis les temps
historiques, suffiraient déjà pour familiariser notre esprit à l’idée
de ses anciens changements de niveau ; mais nous en avons une
démonstration plus éclatante encore dans l’étude des montagnes
qui accidentent aujourd’hui la surface de la terre.
Si les montagnes que nous voyons étaient là depuis le
commencement, on n’y apercevrait aucune trace des terrains
formés sous les eaux, ou bien la trace serait partout la même si
elles s’étaient soulevées toutes en même temps. Or l’observation
la plus superficielle nous apprend du premier coup qu’elles ne
sont ni primitives, ni contemporaines. Chacune porte sur elle sa
date relative, écrite en caractères marins, et je puis vous en
montrer toute une suite d’exemples frappants sans sortir des
terrains que nous venons de passer en revue.

La chaîne des Vosges, qui se dresse comme une épaisse
muraille entre la Lorraine et l’Alsace, n’est sortie de terre, sans
aucun doute possible, qu’après le dépôt de ce grès que nous
avons vu pris dans les Ardennes entre l’ardoise et le calcaire, car
elle en a emporté dans les airs de grands lambeaux qu’on trouve,
du côté de la haute Alsace, juchés sur le sommet des granits,
pendant que ce qui reste de l’ancien terrain descend jusqu’au
niveau du sol, son niveau primitif, sur la pente du versant
lorrain. Aucune trace des inondations postérieures à la mer du
grès ne se laissant voir sur toute la chaîne des Vosges, nous
pouvons en conclure, sans crainte de nous tromper, qu’elle n’a
pas fléchi depuis son apparition, ce qui fait un âge de montagne
assez respectable, comme vous pourrez mieux en juger plus
tard, moins respectable toutefois que celui du massif des
Ardennes où, de la base au sommet, on ne trouve que l’ardoise
sur laquelle la couche de grès s’est déposée.
En revanche la chaîne des Vosges est bien positivement plus
vieille que sa voisine du Jura, puisque celle-ci ne doit son relief
qu’à un soulèvement du calcaire venu après le grès. Ce calcaire,
je puis bien vous le dire en passant, est connu des géologues
sous le nom de calcaire jurassique, par la même raison qui leur a
fait donner au grès des Vosges le nom de grès vosgien et celui
de terrain parisien à l’ensemble des terrains qui surmontent la
craie à Paris, une mauvaise raison assurément. Le grès des
Vosges est aussi bien le grès de la forêt Noire qui l’a soulevé
très probablement du même coup ; les terrains de Paris se
retrouvent à Londres et à Bruxelles, pour n’aller qu’aux
capitales, et le calcaire du Jura sur mille points du globe ; mais
vous en verrez bien d’autres en fait de noms. C’est la partie
scabreuse de toutes nos sciences, de celle-ci surtout qui en est
encore à ses premiers bégaiements : l’enfance fabrique au
hasard les noms qu’elle donne aux objets nouveaux. Mais
revenons à nos montagnes.
Si le Jura est jeune vis-à-vis des Vosges et des Ardennes,
c’est un doyen pour les Pyrénées qui ont trouvé la craie déjà
installée sur le sol quand elles en sont sorties, à telles enseignes
qu’elles en-ont enlevé des masses énormes qui font aujourd’hui
de grands escarpements dans le haut des vallées.
Enfin les Alpes, les plus fières montagnes de l’Europe, celles
qui tiennent le plus de place sur sa carte actuelle, devraient
céder le pas à toutes-les autres si les questions de préséance se
réglaient ici comme dans un chapitre de dames nobles : ce sont
des nouvelles venues, des montagnes de la dernière heure. Le
secret de leur jeunesse est trahi par les débris, attachés à leurs
flancs, des couches qu’elles ont percées en surgissant, et dont
quelques-unes sont contemporaines des terrains parisiens,
d’autres plus récentes encore.

Ce n’est là qu’un sommaire bien court et bien incomplet de ce
qu’on peut appeler les données géologiques ; mais en voilà
assez, je crois, pour rassurer les plus incrédules sur le degré de
foi que méritent les géologues quand ils nous racontent ce qui
s’est passé dans notre pays aux époques où il n’y avait pas
d’hommes pour le voir.
Il sera plus facile ensuite de comprendre comment nous
pouvons parler de ce que les hommes y ont fait à l’époque où ils
n’avaient pas encore d’histoire.

 

CHAPITRE PREMIER.
LES PREMIERS HABITANTS DE NOTRE PAYS.

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LE TOUR DU MONDE EN MUSIQUE !


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